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Spirale rigoriste en Afghanistan

Par Gabriel Romanche
Publié le 06/01/2023 • modifié le 06/01/2023 • Durée de lecture : 9 minutes

An Afghan woman worker prepares bread at a workplace to sell in a market in Kandahar on January 5, 2023.

AFP

La réinstallation de pratiques et de règles juridiques

Malgré les annonces faites à leur arrivée à Kaboul en août 2021, le régime des Taliban réinstalle progressivement l’ensemble des pratiques et des règles juridiques qui étaient déjà en vigueur lors de leur première période de gouvernance. La question de l’espace politique et social accordé aux femmes afghanes est particulièrement documentée mais n’est malheureusement qu’une part restreinte de ces mesures qui réapparaissent, d’abord au niveau local, puis à l’échelle nationale. En septembre 2022, Thomas Ruttig dressait un bilan de ces restrictions des libertés des femmes afghanes sur son blog personnel Zhaghdablai [1]. L’interdiction faite aux femmes de paraitre dans l’espace public sans un marham (accompagnateur masculin) a ainsi été confirmée en septembre 2022, mais était déjà plus ou moins en vigueur dans certaines provinces du sud et de l’ouest. Elle est appliquée avec des degrés de rigueur variables selon les provinces, mais fait l’objet d’un consensus dans l’encadrement Taliban. Les décisions du gouvernement de l’Émirat islamique sont parfois bien plus précises.

Le 4 septembre 2022, le porte-parole du ministre de la justice des Taliban a ainsi déclaré que les femmes n’étaient pas suffisamment compétentes dans l’étude et l’analyse de la loi islamique, et par conséquent ne pouvaient donc exercer de fonctions officielles dans la justice afghane : « L’utilité de la présence des femmes ne se fait plus sentir dorénavant. Elle pose par ailleurs le problème de la « dissimulation » et du partage des bureaux entre les hommes et les femmes comme c’était le cas. Ce faisant, il n’y a pas d’espace convenable pour les femmes dans ces bureaux » [2].

Le 9 novembre 2022, les femmes étaient bannies des parcs publics et des salles de sport. Leur accès avait déjà été restreint puisqu’elles pouvaient s’y promener ou s’y entrainer trois jours par semaine sur des créneaux dédiés. Là encore, la justification porte sur le principe de dissimulation et de port d’une tenue dite islamique. Comme pour l’exclusion de l’appareil de justice, le porte-parole du ministère du Vice et de la Vertu fait porter la responsabilité de ce durcissement sur les femmes afghanes elles-mêmes. Selon lui, c’est le non-respect des règles vestimentaire et de ségrégation genrée mises en place rapidement après août 2021 qui aurait contraint l’Émirat à durcir sa position. Les autorités auraient quant à elles « fait de leur mieux » pour éviter d’en arriver à cette extrémité [3]. Le 20 décembre, c’est le ministère de l’Enseignement supérieur de l’Émirat qui émettait une lettre interdisant l’accès des universités aux jeunes femmes afghanes. Cette décision intervient quelques mois après les examens d’entrée à l’université et paralyse totalement le cursus de formation des jeunes femmes du pays.

Dans la même dynamique, Abdulrahman Habib, porte-parole du ministère afghan de l’Economie a fait savoir, samedi 24 décembre, que toutes les ONG présentes dans le pays, locales et internationales, devaient ordonner à leurs employées de rester chez elles. Cette mesure, comme les précédentes, est annoncée « jusqu’à nouvel ordre », sans qu’il soit permis à ce stade d’espérer un retour en arrière [4]. Outre la forte dimension symbolique et la nouvelle réduction de l’espace social et professionnel accessible aux femmes afghanes, cette dernière décision pourrait avoir un impact direct sur les opérations humanitaires primordiales pour la survie de millions de personnes dans le pays. Dans un communiqué publié le jour même, le secrétariat général des Nations unies a fermement condamné cette décision qui menace directement l’action de plusieurs centaines d’organisations humanitaires. Martin Griffith, coordinateur humanitaire de l’ONU et les principales agences de l’organisation ont d’ores et déjà fait savoir que « de nombreuses activités devront être interrompues car nous ne pouvons pas fournir une aide humanitaire fondée sur des principes sans les travailleuses humanitaires » [5]. Dès le lendemain, de nombreuses organisations ont annoncé suspendre la totalité de leurs activités dans le pays faute de pouvoir employer leur personnel féminin. C’est notamment le cas de CARE International, Save The Children et le Norwegian Refugee Council, mais aussi de l’International Rescue Committee (IRC) qui déclare employer 3 000 femmes en Afghanistan. Pour l’heure, aucune de ces annonces n’a conduit les Taliban à revoir leur position [6].

Ce type d’annonce provoquant le scandale et l’émoi international est de plus en plus fréquent et ne concerne pas exclusivement la position des femmes dans la société afghane. Le 14 novembre 2022, le chef suprême de l’Émirat islamique d’Afghanistan, le mollah Haibatullah Akhunzada a ainsi fait savoir à l’appareil judiciaire du pays qu’il souhaitait que soient appliquées de façon systématique les peines prévues par la loi islamique, notamment les sentences prévues par les hudud et la notion de qisas. Ces deux concepts méritent d’être explicités et ne le sont que rarement.

Les concepts des hudud et de qisas

Les hudud sont au nombre de sept, et regroupent les offenses dites « contre la loi de dieu ». Ces offenses sont directement mentionnées par le Coran. Il s’agit du meurtre, de l’apostasie, du vol, de l’adultère, de la diffamation (fausse accusation), du brigandage et de la consommation d’alcool. Pour les quatre premiers crimes de cette liste, on trouve également dans le Coran la peine à appliquer, pour les trois autres, celle-ci est fixée dans des hadith attribués au prophète Mahomet. Dans une acception littérale et intangible de l’Islam et de l’application de ses préceptes sur un mode juridique, ces peines sont donc fixes et ne peuvent être négociées ou atténuées, même par le juge. Elles sont considérées comme étant pleinement issues de la révélation.

De même, le principe du qisas apparait dans le Coran et peut être rapproché de la loi du Talion en cela qu’il évoque la notion de « rétribution » voire de « représailles ». Le qisas intervient principalement dans le cadre d’atteintes aux personnes. Selon ces termes, la victime, ou sa famille en cas d’homicide, est en droit d’obtenir réparation par l’application d’un traitement équivalent au coupable, ou par le versement d’une rétribution financière nommée diya. Le Coran prévoit également que la victime ou sa famille choisissent de pardonner le coupable.

Ces peines étaient déjà appliquées localement en Afghanistan depuis le retour des Taliban au pouvoir, mais relevaient davantage d’initiatives locales. Depuis mi-novembre, des scènes de flagellation publique d’hommes et de femmes se seraient néanmoins répétées dans les provinces de Bamyan, Laghman, Logar, Takhar et Ghazni suite à des condamnations pour adultère et vol principalement. Ces châtiment sont exécutés en place publique et les autorités locales invitent l’ensemble de la population à y assister. La peine pour adultère pouvant aller jusqu’à cent coups de fouet, elle est fréquemment mortelle en raison de l’insupportable douleur causée. En ce qui concerne l’application du qisas, la première exécution publique officielle depuis le retour des Taliban aurait eu lieu le 7 décembre dans la province de Farah. L’homme exécuté se serait rendu coupable de meurtre il y a cinq ans. Selon les responsables des Taliban dans la province de Farah, il aurait été exécuté de trois balles de fusil par le père de sa victime [7]. L’ensemble de ces sentences et châtiments fait l’objet d’une importante communication de la part des autorités du régime islamique qui en vante la justice, et se félicite du retour à la pleine application de la loi divine dans le pays.

Pourquoi ces règles et pratiques sont-elles réinstallées ?

L’ensemble de ces développements conduit à un retour de l’Afghanistan à une situation similaire à celle dans laquelle se trouvait le pays sous le premier Émirat islamique (1996-2001), et semble balayer d’un revers de la main les déclarations d’intention qu’avait faites la délégation des Taliban à Doha dans le cadre du processus de négociation avec les États-Unis d’abord, puis avec la République d’Afghanistan. Cela illustre deux points centraux dans le positionnement des Taliban et dans leur fonctionnement interne.

Tout d’abord, les racines des Taliban sont profondément ancrées dans la stricte observance du droit islamique dans sa compréhension hanafite et déobandie. Né dans les écoles religieuses de la frontière afghano-pakistanaise, le mouvement a toujours été composé de clercs et d’érudits du droit. Il fonde donc toute sa cohérence dans l’observance de ces principes et les place au-dessus de toute autre considération. L’approche rigoriste de l’observance religieuse, et l’approche rigoriste de l’observance juridique sont intrinsèquement indissociables dans l’appareil doctrinal et systémique du mouvement. Suites aux récentes accumulations de mesures perçues comme provocatrices par les opinions internationales, et à l’émission de certaines réserves de la part de cadres intermédiaires du mouvement, le ministre de l’Education supérieure des Taliban, Neda Mohammad Nadeem, a rappelé le 25 décembre dans une vidéo sur Twitter que l’observance de la loi perçue comme divine est le seul point qui importe : « s’il y a des doutes dans le cœur de certains sur les raisons pour lesquelles l’Émirat islamique fait tout cela, s’il ne rouvre pas les écoles, ne permet pas l’éducation mixte pour les femmes, impose tant d’exigences sur le port du hijab, n’accepte pas les femmes dans les administrations si elles ne couvrent pas leur tête et leur visage. Pourquoi ne voyez-vous pas l’intérêt national de tout cela ? Nous sommes musulmans. Pour nous, la religion d’Allah est la chose la plus importante. Si l’Émirat islamique considérait le développement et la civilisation de son peuple comme son véritable objectif, il n’y aurait pas eu de guerre à accomplir. Nous aurions pu leur livrer Oussama Ben Laden, ou distribuer les libertés des femmes comme ils nous le demandent aujourd’hui. L’Émirat était déjà là. Pourquoi était-ce nécessaire de sacrifier des centaines de milliers de nos martyrs ? La religion d’Allah ne nous permet pas d’accepter ce que ces infidèles demandent. Le hijab est commandé par le livre d’Allah. […] Maintenant les infidèles nous demandent de ne pas affirmer que le hijab est obligatoire pour les femmes, et de l’accepter. […] Nous avons une obligation. Nous sommes musulmans et nous proclamons vouloir établir un système islamique. Nous sommes obligés de contraindre les femmes à porter le hijab. S’ils nous imposent des sanctions, s’ils nous lancent une bombe nucléaire, s’ils déclenchent une nouvelle guerre ou font quoique ce soit d’autre, nous sommes malgré tout contraints d’appliquer les commandements de notre religion. » [8]. Ces explications, destinées avant tout au public afghan et aux éventuels réticents au sein même des Taliban, illustrent le décalage fondamental entre les schémas intellectuels occidentaux et le système politico-social sur lequel ils s’appuient. L’Émirat islamique est aujourd’hui gouverné par des hommes qui ont supporté vingt ans d’insurrection dans des conditions plus que précaires au nom de principes supérieurs. S’il est impératif de maintenir le dialogue avec les autorités de facto pour permettre la livraison de l’aide humanitaire, il semble peu probable à ce jour que des arguments moraux ou juridiques, des sanctions internationales ou des menaces plus ou moins directes puissent conduire les Taliban à revenir sur ces positions. C’est d’autant plus vrai que la lecture téléologique de leur victoire les conforte dans leur certitude d’être sur le bon chemin.

Par ailleurs, l’existence de quelques voix relativement dissidentes et de ce que certains appellent une « aile modérée » au sein du mouvement explique en partie la contradiction entre les mesures actuelles et les déclarations faites par les négociateurs à Doha ou immédiatement après le retour au pouvoir des Taliban. Le mollah Baradar notamment, comme d’autres cadres aujourd’hui de niveau intermédiaire ont tenu des propos plus modérés par le passé et ont laissé croire à de possibles évolutions dans le positionnement de l’Émirat. Structurellement, le mouvement rend toutefois impossible toute émergence durable de ces positions moins radicales. L’Émirat se structure aujourd’hui sous une forme pyramidale avec à sa tête l’Émir qui tire sa légitimité de son autorité religieuse, et à sa base les combattants. Ces derniers sont souvent peu éduqués, mais ont en revanche été longuement endoctrinés, parfois de façon assez intellectuelle. La propagande qui leur a été inculquée trouve son fondement dans les règles juridico-religieuses que nous avons évoquées plus haut. Par là-même, c’est l’application de ces règles et la rigueur de leur mise en œuvre qui cimentent indirectement leur attachement et leur loyauté à l’Émir, et à travers lui au mouvement. On l’a vu lors de l’apparition de l’État islamique au Khorasan, les suspicions de déviance ou de fléchissement de la volonté du commandement du mouvement à faire appliquer ces règles ont poussé des groupes entiers de combattants à rejoindre les rangs de l’EIK. Donc si l’échelon intermédiaire des érudits et des commandants du mouvement se permet de façon marginale de questionner la pertinence ou le calendrier de ces mesures, la nécessité de garantir la solidité du lien entre la base et le sommet de la chaine hiérarchique prime et rend ces objections totalement inaudibles. Il y va de la survie d’un mouvement qui malgré sa victoire fait encore face à des menaces profondes, socialement, économiquement mais aussi sur le plan sécuritaire face à l’EIK et à la résistance afghane qui quoique marginale reste active.

Publié le 06/01/2023


Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il traite régulièrement de la géopolitique de la zone afghano-pakistanaise et des questions de terrorisme et de radicalisation.


 


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