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Les relations turco-américaines : de la crise conjoncturelle à la dégradation structurelle (2/3). Extradition de Fethullah Gülen, procès de Halkbank et reconnaissance du génocide arménien : entre bras-de-fer politiques et escarmouches diplomatiques

Par Emile Bouvier
Publié le 15/07/2021 • modifié le 15/07/2021 • Durée de lecture : 8 minutes

US President Joe Biden (R) speaks with Turkey's President Recep Tayyip Erdogan (L) during a plenary session of a NATO summit at the North Atlantic Treaty Organization (NATO) headquarters in Brussels, on June 14, 2021.
Olivier Matthys / POOL / AFP

Lire la partie 1

A. L’extradition de Fethullah Gülen

Fethullah Gülen est un prédicateur islamique dont les relations avec Recep Tayyip Erdogan s’avèrent aussi complexes qu’obscures. En synthèse, les deux hommes se sont appuyés l’un sur l’autre au fil de leur carrière politique respective afin de gagner en influence, en pouvoir et en réseau - avec un succès incontestable. Tandis que Fethullah Gülen tissait la toile d’une organisation parallèle à l’Etat turc (le mouvement « Hizmet »), l’actuel Président turc montait une à une les marches du pouvoir [1]. Le début des années 2010 sera toutefois celui de la rupture pour les deux hommes, chacun essayant de grever l’influence de l’autre ; une série d’esclandres (scandale de corruption au sein du gouvernement turc en 2013 par exemple) et de procès (l’affaire « Ergenekon » [2], de 2008 à 2016 notamment) viendront ainsi émailler la vie politique turque, jusqu’en juillet 2016.

Le 15 juillet, une tentative de coup d’Etat se produit en Turquie, essentiellement conduite par des éléments de l’armée de l’air turque et, dans une moindre mesure, des autres armées. Si le putsch est étouffé en une nuit, le coupable est tout aussi rapidement désigné par les autorités turques : Fethullah Gülen, mobilisant son vaste réseau de partisans à travers la Turquie, serait l’initiateur du coup d’Etat, qu’il aurait piloté depuis les Etats-Unis, où il vit en Pennsylvanie depuis 1999 [3], afin de renverser son ancien allié, et désormais rival, Recep Tayyip Erdogan.

Les regards se tournent également vers Washington, que certains accusent de connivence, voire de collaboration, dans cette tentative de putsch [4] : plusieurs médias et hommes politiques turcs [5] s’interrogent en effet sur les nombreuses coïncidences reliant les Etats-Unis aux événements de cette nuit du 15 juillet 2016. Les putschistes se seraient en effet réunis à de nombreuses reprises sur la base aérienne turque d’Incirlik, près d’Adana, afin d’organiser le putsch à venir [6] ; or, cette base est utilisée également par l’OTAN et notamment les forces aériennes stratégiques américaines, qui y stockent une cinquantaine de bombes nucléaires B-61 [7] sous très haute surveillance.

Le choix de la date de lancement du putsch, à une époque où les relations américano-turques se détériorent, a amené également certains observateurs [8] à s’interroger sur la possibilité que les Etats-Unis aient pu organiser ce coup d’Etat afin de renverser le dirigeant d’un pays qui leur était de moins en moins acquis. Enfin, et c’est là l’objet principal du litige opposant Ankara et Washington, les Etats-Unis hébergent Fethullah Gülen sur leur sol et refusent, malgré les demandes répétées des autorités turques, de l’extrader vers la Turquie.

Pourtant, dès le 19 juillet 2016, le gouvernement turc envoie une requête officielle d’extradition [9], complétée d’une deuxième le 23 juillet, étoffée cette fois d’un corpus particulièrement fourni de documents présentés comme des preuves [10], en vain. L’élection de Donald Trump à la Maison Blanche le 8 novembre 2016 donnera alors de l’espoir à Ankara ; d’autant que plusieurs proches du Président américain, à l’instar de l’ancien maire de New York Rudy Giuliani, essayeront de le convaincre d’extrader Gülen vers la Turquie [11]. D’autres, tel que l’ancien conseiller à la sécurité nationale Michael Flynn, auraient même discuté en 2017, avec plusieurs responsables turcs, des options disponibles pour extrader Gülen vers la Turquie [12].

Donald Trump exprimera cependant clairement son intention de ne pas livrer le prédicateur à Ankara [13], perpétuant une pierre d’achoppement diplomatique toujours d’actualité entre les Etats-Unis et la Turquie : la nouvelle administration Biden n’aurait pas encore communiqué sur ce sujet, qui n’aurait d’ailleurs pas été évoqué lors de la rencontre entre les présidents américain et turc au sommet de l’OTAN à Bruxelles en juin 2021.

B. Le procès de la banque turque « Halkbank »

Le procès de la banque turque Halkbank est une suite d’événements judiciaires dont les origines remontent à mars 2012 et, plus particulièrement, aux sanctions prises à l’encontre de l’Iran en lien avec la question du nucléaire. Parmi celles-ci figurent, sous impulsion américaine mais avec le sceau de l’Union européenne, l’interdiction, pour l’Iran, d’utiliser le service de messagerie financière SWIFT [14], l’empêchant, concrètement, de réaliser un grand nombre de transactions financières avec de larges parties du monde.

Dans ce cadre, de mars 2012 à juillet 2013 [15], Halkbank se serait employée à acheter pour 13 milliards d’or sur le marché ; les sanctions alors en cours empêchaient en effet l’Iran d’être payé en dollars ou en euros, mais aucun texte ne mentionnait l’or dans le cadre des restrictions financières imposées à l’Iran. En substance, et sans rentrer dans des détails excessivement techniques, ce hiatus juridique permettra à plusieurs acteurs financiers, dont Halkbank, d’acheter du pétrole iranien avec de l’or, via notamment un réseau d’intermédiaires iraniens présents en Turquie. Si l’administration Obama choisit à l’époque de ne pas sévir, les événements qui s’ensuivront dans les mois suivants changeront le comportement des autorités américaines à l’égard de la banque turque.

En effet, en décembre 2013, le PDG de Halkbank, Süleyman Aslan, est arrêté en Turquie et poursuivi pour avoir accepté des pots-de-vin de la part de plusieurs individus, notamment Reza Zarrab, un homme d’affaires irano-azéri, qui sera arrêté à Miami, en Floride, en mars 2016. Un an plus tard, en mars 2017, c’est au tour du PDG adjoint de Halbank, Mehmet Hakan Attila, d’être arrêté aux Etats-Unis pour avoir « conspiré pour saper les sanctions américaines contre le régime iranien en permettant à l’Iran d’accéder à des milliards de dollars de fonds, tout en trompant le régulateur américain sur ces opérations » [16], notamment en aidant Reza Zarrab à « utiliser les institutions financières américaines afin d’engager des transactions financières prohibées qui ont illégalement acheminé plusieurs millions de dollars en Iran » [17].

Le procès de Mehmet Hakan Attila débute à New York en novembre 2017 et s’achève par sa condamnation à 32 mois de prison, en avril 2018, pour cinq des six chefs d’accusation portés à son encontre - avant d’être libéré par anticipation en juillet 2019 [18]. Ce jugement ne met toutefois pas fin aux mésaventures judiciaires de Halkbank : le 16 octobre 2019, la banque turque est inculpée en tant qu’institution et poursuivie pour fraude, blanchiment d’argent, et entraves aux sanctions américaines contre l’Iran.

L’enquête menée sur Halkbank, toujours en cours, est, depuis, un sujet de réelles frictions entre Ankara et Washington, notamment en raison de l’implication du président turc dans ce dossier et de ses interventions auprès des autorités américaines visant à faire cesser les poursuites. L’investissement de Recep Tayyip Erdogan s’est notablement accru après que Reza Zarrab a affirmé à la justice américaine que les opérations illégales menées par Halkbank avaient bénéficié de l’approbation de la primature turque, alors occupée par Erdogan, et de celle de son gendre, Berat Albayrak [19]. Récemment encore, le 30 juin 2021, le PDG de Halkbank, Osman Arslan, affirmaient que des responsables turcs étaient en contact avec les autorités américaines afin de trouver « un terrain d’entente » visant à faire cesser les poursuites contre la banque, qui risquerait de subir une amende de plus de 20 milliards de dollars et d’être potentiellement exclue du système bancaire international SWIFT [20].

C. Dernière friction en date : la reconnaissance du génocide arménien par le nouveau président américain

Le 24 avril 2021, le président américain Joe Biden, investi dans ses fonctions le 20 janvier de la même année, est devenu le premier occupant de la Maison Blanche à reconnaître officiellement le génocide arménien, qui désigne les massacres commis à l’encontre de la population arménienne par l’Empire ottoman de 1915 à 1923, et que refuse toujours de reconnaître la Turquie aujourd’hui [21].

La question de la reconnaissance du génocide arménien est un enjeu diplomatique très sensible pour les pays entretenant des relations régulières avec la Turquie, et témoigne des dynamiques géopolitiques du moment. Le Conseil fédéral suisse, par exemple, s’entoure de précautions pour évoquer la reconnaissance du génocide arménien, et lui préfère une « condamnation des événements tragiques de 1915 ayant conduit à la mort d’un grand nombre d’Arméniens » [22]. La reconnaissance du génocide par le Parlement français le 18 janvier 2001 a quant à elle provoqué un tollé en Turquie, celle-ci affirmant que les relations franco-turques allaient désormais être « sérieusement et durablement endommagées » [23] ; l’ambassadeur de Turquie en France Sonmez Koksal a été rappelé [24], tandis que plusieurs contrats d’armement ont été annulés [25].

La reconnaissance du génocide arménien par les Etats-Unis n’est donc pas seulement un geste envers l’Histoire ou la communauté arménienne : il s’agit également d’un message de rapport de force envoyé à la Turquie. La veille de la reconnaissance officielle du génocide, le président Biden a toutefois jugé prudent d’avertir son homologue turc de ses intentions [26]. Selon les sources présentes lors de l’appel, ce dernier s’est avéré, sans surprise, « tendu » [27].

La réaction d’Ankara ne s’est pas faite attendre : « Les mots ne peuvent pas changer ou réécrire l’Histoire », a ainsi déclaré le Ministre des Affaires étrangères Mevlüt Çavusoglu. « Nous n’avons rien à apprendre de quiconque sur notre propre passé. L’opportunisme politique est la pire des trahisons envers la paix et la justice. Nous rejetons entièrement cette déclaration motivée uniquement par le populisme » [28]. L’ambassadeur des Etats-Unis à Ankara, David M. Satterfield, a par ailleurs été convoqué au Ministère turc des Affaires étrangères qui a dénoncé « l’ingérence » de la présidence américaine dans les affaires politiques turques [29]. Recep Tayyip Erdogan demandera par ailleurs à son homologue américain de faire machine arrière et « d’annuler » sa reconnaissance du génocide arménien, l’appelant par ailleurs à « regarder dans le miroir » et à reconnaître de même le massacre des populations indiennes au moment de l’arrivée des colons européens sur le continent américain [30].

Si ce différend entre Ankara et Washington n’est plus un « dossier en cours », comme cela est le cas des missiles S400, du soutien américain aux Kurdes syriens, de l’extradition de Fetullah Gülen ou encore du procès Halkbank, la reconnaissance du génocide arménien par Joe Biden est un des vecteurs de crispation de la relation américano-turque les plus récents et, surtout, les plus vifs.

Sitographie :
- Turkish minister says U.S. behind 2016 failed coup – Hurriyet, Reuters, 04/02/2021
https://www.reuters.com/article/turkey-security-usa-int-idUSKBN2A41NF
- Some worries about nuclear weapons at Turkey base, AP, 19/10/2019
https://apnews.com/article/ap-top-news-donald-trump-syria-turkey-international-news-182a2170a1d24ac6b4f0c7242d8ff514
- Turkey submits documents to US seeking Gulen extradition, DW, 05/08/2016
https://www.dw.com/en/turkey-submits-documents-to-us-seeking-gulen-extradition/a-19450530
- SWIFT instructed to disconnect sanctioned Iranian banks following EU Council decision, SWIFT, 15/03/2012
https://www.swift.com/insights/press-releases/swift-instructed-to-disconnect-sanctioned-iranian-banks-following-eu-council-decision
- La justice américaine accuse la banque turque Halkbank de fraude en lien avec l’Iran, Le Figaro, 16/10/2019
https://www.lefigaro.fr/economie/la-banque-turque-halkbank-inculpee-aux-etats-unis-pour-contournement-des-sanctions-contre-l-iran-20191016
- Turkish Banker Arrested For Conspiring To Evade U.S. Sanctions Against Iran And Other Offenses, US Department of Justice, 28/03/2017
https://www.justice.gov/usao-sdny/pr/turkish-banker-arrested-conspiring-evade-us-sanctions-against-iran-and-other-offenses
- La Suisse fait profil bas sur le génocide arménien, Swiss Info, 23/04/2015
https://www.swissinfo.ch/fre/centenaire_la-suisse-fait-profil-bas-sur-le-g%C3%A9nocide-arm%C3%A9nien/41394484
- Génocide arménien : Chirac promulgue la loi, L’Obs, 30/01/2001
https://www.nouvelobs.com/politique/20010130.OBS1657/genocide-armenien-chirac-promulgue-la-loi.html
- Génocide arménien : Ankara fait le choix des armes.., Libération, 31/01/2001
https://www.liberation.fr/planete/2001/01/31/genocide-armenien-ankara-fait-le-choix-des-armes_352888/
- Turkey Summons U.S. Envoy After Biden’s ‘Genocide’ Statement, Bloomberg, 23/04/2021
https://www.bloomberg.com/news/articles/2021-04-23/biden-tells-erdogan-he-will-call-armenian-massacre-a-genocide
- President Biden told Turkish President Erdoğan he’s planning to recognize Armenian genocide, CNN Politics, 23/04/2021
https://edition.cnn.com/2021/04/23/politics/biden-erdogan-armenian-genocide/index.html
- Turkey entirely rejects Biden’s remarks based solely on populism : Top diplomat, Anadolu Ajansi, 24/04/2021
https://www.aa.com.tr/en/politics/turkey-entirely-rejects-bidens-remarks-based-solely-on-populism-top-diplomat/2219410
- Arménie : l’ambassadeur turc pointe une "utilisation abusive" du terme "génocide", Europe 1, 29/04/2021
https://www.europe1.fr/international/armenie-lambassadeur-turc-pointe-une-utilisation-abusive-du-terme-genocide-4041698
- Erdogan Demands Biden Reverse Armenian Genocide Declaration, VOA, 26/04/2021
https://www.voanews.com/europe/erdogan-demands-biden-reverse-armenian-genocide-declaration

Publié le 15/07/2021


Emile Bouvier est étudiant à l’Université Paris 1 – Panthéon-Sorbonne, où il prépare les concours de la fonction publique. Diplômé d’un Master 2 en Géopolitique, il a connu de nombreuses expériences au Ministères des Armées, notamment au Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO), à l’Etat-major des Armées dans une cellule d’analyse géopolitique, ou encore en Mission de Défense (MdD) en Turquie. Son grand intérêt pour la Turquie et la question kurde l’ont amené à voyager à de nombreuses reprises dans la région et à travailler sur les problématiques turques et kurdes à de multiples occasions.


 


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