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Les croisades, temps de rencontre entre Francs et Musulmans en Orient
Article publié le 29/03/2012

Par Tatiana Pignon

Le temps des croisades est une période clé dans l’histoire du Moyen-Orient et de l’Europe : c’est le moment où, sur le mode de l’affrontement, s’établissent les premiers contacts entre les habitants de ces deux mondes. Ce combat qui se livre en Terre Sainte pendant deux siècles voit l’installation des Francs [1] au Levant, la création de nouveaux États indépendants et de routes commerciales nouvelles, mais aussi la naissance de mythes et de représentations qui perdurent jusqu’à nos jours à travers une littérature hagiographique qui, d’un côté comme de l’autre, se construit sur le mode du contraste. Pourquoi les croisades ont-elles eu lieu, comment se sont-elles déroulées, quels étaient leurs enjeux et quelles conséquences ont-elles eu dans les relations entre l’Europe et le monde arabe ; enfin, quelles traces ont-elles laissé dans la mémoire collective, voilà les questions auxquelles il faut chercher à répondre.

Guerres saintes et conflits d’influence

Les croisades ont pour origine la prédication du pape Urbain II à Clermont-Ferrand, le 27 novembre 1095, qui appelle à la mobilisation de la chrétienté pour délivrer la Terre Sainte des musulmans – et particulièrement Jérusalem, ville-symbole où le Christ est mort et ressuscité, l’assimilation entre la Jérusalem terrestre et la Jérusalem céleste (c’est-à-dire le Royaume des Cieux) étant fréquente à l’époque. Cet appel se situe dans la logique de la reconquista espagnole (en cours), celle d’une reconquête chrétienne des terres perdues face aux Arabes ; toutefois, la Syrie-Palestine ne se trouve pas dans ce cas de figure, puisqu’elle n’a jamais été un territoire chrétien. L’appel d’Urbain II se fonde d’abord sur la volonté de délivrer les « frères d’Orient », c’est-à-dire les chrétiens qui vivent en terres d’islam – volonté justifiée par les conquêtes récentes des Turcs Seldjoukides, qui contrôlent l’ensemble de l’Orient musulman à l’époque, sur les terres de l’Empire byzantin chrétien. Urbain II souhaite également une union de toute la chrétienté pour qu’elle arrête de s’entre-déchirer, et utilise en ce sens le thème du pèlerinage armé. On retrouve là, à l’échelle de l’Europe entière, le schéma fondamental des guerres de conquête : s’attaquer à un territoire étranger pour refonder l’unité nationale – schéma d’autant plus puissant dans le monde chrétien, où l’Église personnifie cet idéal d’unité et de solidarité. Les croisades se conçoivent donc ainsi comme une guerre sainte, dont le but affiché est la conquête du Saint-Sépulcre, le tombeau du Christ. À ce schéma répond celui, musulman, du jihâd, doctrine du « combat pour Dieu » formulée au cours du VIIIe siècle.

Mais la situation n’est pas aussi simple, puisque les divisions sont à la fois profondes et nombreuses tant au sein de la chrétienté que de la communauté musulmane. Le pouvoir seldjoukide sur l’Orient n’est pas un pouvoir centralisé : il est constitué d’une multiplicité d’émirs et de sultans qui se livrent de constantes guerres d’influence. La victoire des Francs à Antioche en juin 1098 s’explique ainsi par les intrigues visant à empêcher Karbouka, l’atabeg [2] de Mossoul, de prendre une influence trop grande sur la Syrie : trahi par ses hommes, l’émir est aisément vaincu par les Francs. Les chefs chrétiens, sitôt arrivés en Orient, sont également déchirés par des rivalités : outre les éléments normands de Sicile qui ont des vues sur les territoires byzantins, de jeunes ambitieux cherchent à se constituer un royaume personnel sur les terres étrangères – c’est ainsi que Baudouin de Boulogne, après s’être fait adopter par le maître légitime de la ville et l’avoir fait lyncher par la foule, fonde le comté d’Édesse en 1098. Le problème majeur qui se pose aux chrétiens comme aux musulmans sur toute la période des croisades (c’est-à-dire jusqu’à la fin du XIIIe siècle) est donc celui de l’unité, condition nécessaire à la stabilité politique. L’unité politique est réalisée dans le camp occidental vers 1100, avec la mise en place d’une monarchie militaire par Baudouin Ier, roi de Jérusalem, qui affirme son autorité sur tous les États francs de Syrie – c’est-à-dire la principauté d’Antioche, le comté d’Édesse et le comté de Tripoli. Du côté musulman, il faut attendre Saladin (1138-1193) pour retrouver une unité assez solide afin de faire face aux Francs, à un moment d’ailleurs où des ambitieux comme Renaud de Châtillon mettent en péril l’unité des forces franques du Levant.

Francs et Musulmans en Orient : entre affrontements et rencontres

La prise de Jérusalem en 1099, sous le commandement de Godefroi de Bouillon, installe durablement les Francs en Orient – on a vu que de nouveaux États étaient créés, qui perdureront jusqu’à la fin du XIIIe siècle. La Syrie passe alors sous domination chrétienne, à l’exception des émirats d’Alep, de Damas et de Mossoul. Mais il n’y a pas, ou presque, de période de trêve dans l’histoire des croisades : dès 1113, une tentative de contre-croisade est menée par le représentant du sultan de Perse, Maudoud, conjointement avec l’atâbeg de Damas Toughtékîn, à la demande du calife de Bagdad. Une autre suivra en 1115. De plus, la défense des États latins d’Orient exige l’envoi de renforts venus d’Europe. En 1147, la seconde croisade est lancée à l’initiative de Louis VII de France, qui désire se rendre en pèlerinage à Jérusalem pour expier ses fautes : elle s’achève sans aucun résultat. La troisième croisade est lancée à la nouvelle de la prise de Jérusalem par Saladin (1187) : c’est celle de Richard Cœur de Lion, de Philippe Auguste et de Frédéric Barberousse, qui s’embarquent en 1189. Les combats, qui durent jusqu’au départ des Croisés en 1192, sont aussi l’occasion pour les chefs des deux camps de se rencontrer, voire d’apprendre à s’apprécier : le partage de valeurs chevaleresques communes conduit à une certaine reconnaissance, particulièrement entre Saladin et Richard Cœur de Lion, qui se rencontrent à plusieurs reprises. Guy de Lusignan, roi de Jérusalem fait prisonnier par Saladin en 1187, est épargné et traité avec égards par le sultan ; en revanche, le parjure Renaud de Châtillon, seigneur brigand qui rompt la trêve établie en 1180 par Saladin et Baudouin IV de Jérusalem, est décapité par le sultan lui-même.

L’établissement de contacts courtois entre certains chefs francs et musulmans fait écho aux contacts qui, beaucoup plus naturellement, ont lieu depuis l’arrivée des Francs au sein des populations locales : les mariages mixtes ne sont pas la norme, mais ils ne sont pas rares ; la cohabitation sur le même territoire se fait sans trop de difficultés. En réalité, les divisions à l’intérieur même des différents camps favorise aussi les rapprochements incongrus, comme lorsque les Égyptiens avaient aidé les Francs à prendre Jérusalem aux Turcs en 1099. Si la rhétorique des textes d’époque insiste sur des différences ethniques et religieuses qui demeurent par ailleurs très ancrées dans les consciences, il semble que la tolérance ait été de mise dans la gestion des affaires locales. De plus, l’élan donné au commerce par l’installation de comptoirs vénitiens, pisans ou génois dans les États francs d’Orient favorise également les contacts, la circulation des hommes et des idées. On reste évidemment dans une logique d’affrontement, mais l’autre sert aussi de contraste et parfois, de modèle indirect : la miséricorde de Saladin envers les habitants de Jérusalem lors de la prise de la ville fait grande impression sur les populations franques – surtout au vu de la violence qui avait été déployée par les chrétiens en 1099 – et Saladin lui-même prend en exemple les Croisés pour appeler les siens au jihâd : « Regardez les Francs ! Voyez avec quel acharnement ils se battent pour leur religion, alors que nous, les musulmans, nous ne montrons aucune ardeur à mener la guerre sainte [3]. »

Ce sont donc des relations complexes qui se tissent entre Francs et Musulmans médiévaux ; elles sont d’autant plus compliquées qu’il faut aussi prendre en compte toutes les minorités religieuses et ethniques, qui oscillent entre repli communautaire et allégeance à tel ou tel parti.

La fin des croisades et leur souvenir dans la mémoire collective

Après la troisième croisade, les intérêts politiques prennent le pas sur l’objectif religieux. La quatrième croisade, lancée par Innocent III en 1202, est déviée sur Constantinople à l’instigation des Vénitiens : la ville, pourtant chrétienne, est pillée. C’est à ce moment que les ordres militaires des Templiers et des Hospitaliers deviennent de grandes puissances financières et entrent sur la scène politique. Les États latins, dans le même temps, sont en déroute, tandis que Jérusalem est toujours aux mains des sultans ayyoubides. Après l’échec de la cinquième croisade, Frédéric II de Hohenstaufen, grand humaniste, parvient à reprendre Jérusalem, Bethléem et Nazareth par la négociation, grâce à ses liens d’amitié avec le sultan Malik al-Kâmil qui lui demande son aide contre le roi de Damas. Louis IX relance le mouvement en 1248 et marche sur Le Caire, mais l’arrivée des Mongols et la mise en place du sultanat mamelouk en Égypte balaient tout espoir franc de reprendre véritablement pied en Orient. Ils se retirent définitivement après la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291. Il faudra ensuite attendre l’entre-deux-guerres pour que les Européens reviennent politiquement en Orient, dans la structure des mandats de la Société des Nations.

Dans cet intervalle de sept siècles, des mythes durables s’installent d’un côté comme de l’autre, réécrivant l’histoire des croisades : là où les Occidentaux voient une magnifique union de la chrétienté sous la Croix pour délivrer Jérusalem et la Terre Sainte des infidèles, les musulmans voient une invasion sauvage et terrifiante, marquée par la cruauté : le bain de sang que fut la prise de Jérusalem par les Croisés en 1099 laisse une impression durable. Un affrontement idéologique et religieux se joue dans la comparaison entre les deux camps, et la littérature hagiographique (des deux côtés) en est partie prenante : on a une rhétorique de la civilisation contre la barbarie, de la liberté contre l’esclavage, etc. Les différences culturelles, qui frappent d’étonnement les chrétiens comme les musulmans contemporains, sont ramenées à la différence fondamentale, à savoir la religion. Le récit de la barbarie supposée des Arabes et des Turcs, non seulement envers leurs ennemis mais aussi entre eux, nourrira longtemps l’idée d’une civilisation inférieure en Orient, qui justifierait les entreprises de domination mises en place plus tard par l’Occident. C’est aussi la naissance de représentations stéréotypées sur l’habillement et les coutumes, du grand guerrier blond en armure au cavalier portant la barbe : symboliquement, dans la mémoire collective, l’Orient et l’Occident apparaissent comme deux mondes radicalement différents et absolument irréductibles.

Le temps des croisades a donc été une période d’affrontements violents, mais aussi un temps de rencontre et d’appréhension entre deux mondes que tout semblait séparer, qui donne naissance à des mythes durables – celui de la chevalerie pour les Francs, celui du prince idéal pour les musulmans avec la figure dominante de Saladin, le conquérant de Jérusalem – et à des stéréotypes qui façonnent une certaine représentation des choses. Le rôle joué par les croisades dans la construction des mentalités est indéniable.

Bibliographie :
- Anne-Marie Eddé, Saladin, Paris, Flammarion, 2008, 761 pages.
- René Grousset, L’Épopée des croisades, Paris, Éditions Perrin, 1995, 321 pages.
- Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, Paris, Éditions Jean-Claude Lattès, 1983, 301 pages.

[1Le terme de « Francs » (Franj ou Ifranj) est celui qui est utilisé par les Arabes et les Turcs contemporains, qui englobent sous cette désignation tous les chrétiens européens.

[2Le terme turc « atabeg », signifiant littéralement « père du prince », désigne un régent nommé pour exercer le pouvoir pendant la jeunesse de l’héritier légitime. Dans les faits, en raison du climat d’intrigues et de meurtres qui règne sous les Seldjoukides, les atabegs sont souvent les véritables détenteurs du pouvoir, même s’ils ne l’exercent officiellement qu’au nom d’un autre.

[3Cité dans Amin Maalouf, Les croisades vues par les Arabes, en exergue de la première partie, p. 17.

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