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La Révolte arabe : l’Empire trahi (1/2) ?
Article publié le 09/01/2018

Par Tancrède Josseran

Tancrède Josseran est diplômé en Histoire de Paris-IV Sorbonne et attaché de recherche à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC).
Spécialiste de la Turquie, il est auteur de La Nouvelle puissance turque…L’adieu à Mustapha Kemal, Paris, éd, Ellipses, 2010. Il a reçu pour cet ouvrage le prix Anteois du festival de géopolitique et de géoéconomie de Grenoble ; et de Géopolitique du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord – du Maroc à l’Iran, avec Florian Louis, Frédéric Pichon, paru en 2012 aux éditions PUF.

La République turque s’est construite en 1923 sur une rupture géographique et culturelle. Porteurs d’un projet révolutionnaire, les Kémalistes estimaient que l’avenir de leur pays allait de pair avec le rejet de l’Orient et de ses mirages. Un nouvel Etat, un pré carré aux dimensions de l’Anatolie, une nouvelle épopée nationale ; voilà l’œuvre qu’entreprend Mustapha Kemal (1881-1938) au lendemain de la Première Guerre mondiale sur les décombres de la théocratie ottomane.

Les Kémalistes ont connu la débâcle des guerres balkaniques, l’humiliation de la défaite et du traité de Sèvres (1920). Ils répudient sans état d’âme le cosmopolitisme impérial synonyme de déclin. Dès lors, l’Islam et par extension l’arabisme deviennent le miroir négatif d’un idéal de civilisation. La « révolte arabe » de 1916 sanctionne un point de non-retour.

Les Arabes sont accusés d’avoir pactisé avec les Anglais. Trois idées forces reviennent mécaniquement à l’évocation de la révolte : la forfaiture, l’alliance avec l’ennemi, la fourberie de la méthode qui consiste à attaquer par derrière. La génération du feu écrit Alp Tekin (1883-1961), théoricien de la jeune république « avait d’autres soucis que les futiles recherches d’une rhétorique verbeuse dénuée de sens. S’annexer les milliers de religieux ignorants qui ne faisaient que répandre la mentalité du ‘Kismet’, faite de nonchalance contemplative ? Non ! Ils ne pouvaient plus tolérer de pareils éléments de pourriture » (1).

Or, durant plus d’un millénaire, Turcs et Arabes ont partagé la même communauté de destin dans l’universel : l’Islam et l’Empire ottoman.
Le véritable grief des Arabes à l’égard des Turcs est paradoxal.
Les Arabes reprochent aux Turcs de ne pas avoir été assez fidèle à l’ottomanisme, d’avoir renié l’universalisme de l’islam au profit de conceptions, plus étroites, plus nationales. En d’autres termes, l’Empire se serait trahi lui-même.

Unis sous le croissant

Au cours de leur longue cavalcade vers l’ouest, les Turcs ont côtoyé peuples et croyances. De l’Asie centrale au Nil, les vaincus ont été soumis. Mais, revanche du vaincu sur les vainqueurs, les Turcs délaissent le chamanisme des steppes et adoptent l’Islam. L’alphabet et le vocabulaire arabe suivent. En 1058, le chef des Turcs seldjoukides, Tugrul Bey (990-1063) entre à Bagdad et reçoit du Calife abbasside le titre de Sultan. Les mains débiles du Calife arabe abandonnent aux nouveaux convertis la charge des affaires temporelles. A charge pour eux de repousser croisés et Byzantins.
Peuple choisi de Dieu, les Turcs prennent le relais des Arabes.
Ainsi, le Coran regorge de versets qui insistent sur une mission particulière : « Nous avons demandé à l’envoyé d’Allah, laquelle de ces deux villes, Rome ou Constantinople, sera-t-elle prise en premier ? L’envoyé d’Allah répondit : C’est la ville d’Héraclius [empereur byzantin du VII siècle, vainqueur de la Perse], c’est-à-dire Constantinople, qui sera soumise la première. »
La chute de Byzance (1453), réalise la prophétie et consacre la vocation universelle du nouvel Empire ottoman. La conquête des lieux saints de l’Islam (Médine, La Mecque) un siècle plus tard confère au Sultan le titre de Calife, de commandeur des croyants. Désormais, turcité et arabité sont réunies sous la même enseigne. Empire cosmopolite, la Sublime Porte n’établit aucune différence ethnique ou raciale. La Charia (loi religieuse) règle la vie des croyants au sein de l’Umma (communauté des croyants).

A Vienne, le musée de l’armée, expose onze étendards ottomans capturés lors du siège de la ville (1683). Ces drapeaux sont de tailles et de couleurs variées, écarlate, vert, blanc. Mais ils partagent tous un trait commun. Chacun d’eux est paré d’une sentence en arabe extraite du Coran, « Au nom du miséricordieux », « Nous te donnerons une victoire éclatante », « Victoire divine et conquête rapide ». Il n’y a rien de turc dans ses bannières, tout y est d’abord musulman (2). A l’époque ottomane, le terme turc lui même sonne péjorativement, il désigne avec dédain le paysan d’Anatolie. Le mot turc rapporte le turcologue Armenius Vambery (1832-1913) « était considéré comme synonyme de sauvagerie et, quand j’attirais l’attention sur l’importance de la race turque, qui s’étend d’Andrinople au Pacifique, on me répondait : mais ne nous rangez sûrement pas avec les Kirghiz et avec les grossiers nomades de Tartarie ».

Jusqu’au début du XXe siècle, la dialectique de la foi, de la loi et de l’obéissance au souverain innerve l’édifice impérial. La Révolution Jeune-Turque (1908) bouleverse la donne. Le Sultan-Calife Abdul Hamid II (1842-1918) est renversé. Son successeur, son frère, personnage sans envergure s’efface derrière le triumvirat unioniste Enver-Talaat-Cemal. Ces trois hommes concentrent la réalité du pouvoir.
Les Jeunes-Turcs veulent réformer l’empire selon un prisme scientiste et national. Cette volonté unificatrice s’appuie sur la mise en avant du noyau touranien originel. Les Jeunes-Turcs souhaitent raviver le sang turc et retrouver l’élan des premiers conquérants. En clair, la quête du renouveau national passe par le rejet de l’universalisme impérial. Dans les provinces arabes, la nouvelle politique est incomprise. L’abandon des canons islamiques, les velléités d’imposer la langue turque désorientent. Au Parlement, la cohorte de députés arabes passe brutalement de 75 à 5.

Les Arabes jettent un regard d’autant plus suspicieux sur les Jeunes-Turcs qu’ils surgissent des marges de l’empire. L’historien britannique Robert Seton-Watson (1879-1951) résume ces reproches : « La caractéristique principale du Comité Union et Progrès était son recrutement… On est bien en peine de trouver de pur turc parmi ses dirigeants. Enver est le fils d’un renégat chrétien. Cemal est un adepte de la secte juive des dönme. Talaat est un gitan islamisé de Bulgarie. Enfin, Ahmet Riza est moitié circassien moitié hongrois mais d’abord disciple du positivisme d’Auguste Comte » (3).

L’entrée en guerre de l’Empire aux cotés des Centraux marque un autre point de bascule. Le Comité Union et Progrès estime que la Turquie n’a pas le choix. Que de toute manière au vu de la faiblesse endémique de la Porte, sa neutralité est illusoire. Il vaut donc mieux devancer les événements que les subir. Par dessus tout, les unionistes craignent que l’Empire fasse les frais d’un arbitrage entre la Russie et la Grande-Bretagne. Que Londres accepte de voir fondre Saint-Pétersbourg sur Constantinople, en échange de l’engagement total du Tsar contre l’Allemagne. Le Reich, à la différence de la Russie, de la France et du Royaume-Uni n’exprime aucune ambition territoriale envers l’Empire ottoman. Toutefois, les premières avances turques en direction des Allemands se heurtent à une fin de non-recevoir (4). Berlin estime que la Turquie est d’abord synonyme de fardeau.
La piètre prestation de l’armée ottomane durant les Guerres Balkaniques (1911-1913) malgré l’appui d’une mission militaire conséquente habite tous les esprits. Les Jeunes-Turcs jettent alors dans la balance un argument choc qui ébranle le Kaiser Guillaume II : le Sultan-Calife en vertu de son magistère spirituel peut déclencher le Djihad, la Guerre Sainte, et soulever les peuples colonisés du Maroc à l’Indonésie. C’est là où l’alliance turco-germanique prend tout son sens. Les Allemands y voient la possibilité de menacer simultanément les Russes, les Français et les Anglais sur leurs flancs et donc de les contraindre à disperser de précieuses troupes. Mais pour déclencher la Guerre Sainte encore faut-il avoir le soutien du deuxième personnage de l’Islam, le gardien des lieux saints, le Chérif Hussein (1853-1924).

Les pendus de Damas

La Fetwa du Djihad ou appel à la Guerre Sainte, en date du 4 mouharrem 1333, 23 novembre 1914, est rédigé à Constantinople par le Grand Conseil des Ulémas, et contre signé du Sultan Calife stipule à tous les croyants : « J’ordonne la publication de cette proclamation dans toutes les parties du monde musulman… tous les musulmans quels que soient la race, le pays ou le gouvernement auxquels ils appartiennent doivent se regrouper sous l’étendard de Mahomet le cœur tourné vers Dieu et la face vers la Kaaba… » (5). L’appel se termine par un rappel des bienfaits de la mort en martyre et des récompenses sublimes qui attendent le soldat de l’islam dans l’au-delà.
Mais à l’exception de la Libye et de quelques révoltes sporadiques en Inde, l’appel tombe à plat. Pire encore, les musulmans des armées de l’Entente restent loyaux et combattent les Ottomans sans rechigner.
Au même moment, les bulles et les encycliques du pape Benoit XV (1854-1922) qui exhortent les belligérants chrétiens à la paix connaissent aussi peu de succès…

Le Chérif Hussein temporise durant toute l’année 1915 son appui à la Guerre Sainte. En tant que gardien de La Mecque et de Médine, il dispose de moyen de pression sur la Porte. En outre, il a le privilège de descendre de la tribu du Prophète Mahomet, les Quraychites, ascendance que le Sultan ne peut revendiquer. L’assistance d’Hussein se limite à un porte drapeau envoyé avec la bannière sainte de Médine. L’homme d’un âge avancé meurt sur le chemin de Jérusalem. Les Turcs ont conscience de la mauvaise volonté d’Hussein mais ne veulent pas le brusquer. Le Djihad est l’une des rares contreparties que la Porte peut offrir aux Allemands (6). Elle est pour ainsi dire la raison d’être de l’alliance turco-allemande. En effet, c’est Berlin qui depuis l’automne 1914 finance le trésor turc. L’appui d’Hussein et des tribus arabes du Hedjaz est indispensable à l’Etat-Major ottoman. Ce dernier envisage d’ailleurs de lancer pour l’année 1916 une offensive décisive sur le canal de Suez.

Au Caire, les Anglais prennent aux sérieux les velléités turques. Ils craignent qu’une attaque sur le canal combinée à un soulèvement populaire n’évince l’Union Jack des rives du Nil. La parade imaginée est simple. Il faut encourager Hussein à s’émanciper de la tutelle ottomane (7). Une ample correspondance est échangée entre le gouvernement britannique et le chef arabe. Le gouverneur britannique et haut-commissaire d’Egypte, sir Henry McMahon (1862-1949) garantit à Hussein la création d’un royaume arabe de la Mésopotamie à la mer Rouge.
Dans l’esprit des Anglais, le nouveau royaume élargirait l’influence britannique dans tout le Moyen-Orient. La rumeur de ces tractations finit par arriver aux oreilles des Turcs qui se raidissent.

Nommé commandant de la quatrième armée à Damas et gouverneur de la Syrie, Cemal Pacha (1872-1922) abolit le statut spécial qui depuis 1861 garantissait l’autonomie du Liban. La méfiance de Cemal a une origine précise. En septembre 1914, les Turcs saisissent intacts les archives des consulats français de Damas et de Beyrouth. Cemal qui maîtrise bien le français les étudie en personne (8). Les documents trouvés démontrent de manière accablante l’intelligence de nombreux notables arabes avec la France. De plus, les liasses d’archives apportent la preuve qu’il existe des contacts entre l’entourage d’Hussein et l’Entente.
Ces révélations amènent au gibet une foule de syriens distingués : plusieurs députés de l’assemblée à Constantinople, des écrivains, des journalistes, et l’émir Omar, petit-fils d’Abdel-Kader (9). Ces pendaisons exacerbent les tensions que les privations de la guerre ont déjà rendues vives.
Le blocus naval franco-britannique des côtes syriennes, les réquisitions alimentaires et une invasion de sauterelle débouchent sur une terrible famine. Aux notables du Liban venus présenter leurs doléances, le gouverneur Ali Munif (1874-1951) répond sèchement : « Lorsque les Libanais en arriveront à se dévorer entre eux, alors seulement vous pourrez prétendre que la famine existe ! » (10).

Au printemps 1916, Hussein est au pied du mur. Les Turcs ont désormais suffisamment d’indices de ses contacts avec l’Entente. Constantinople exige pour preuve de sa bonne foi qu’il se rallie à la Guerre Sainte. Le gardien des lieux saints ne peut se défiler plus longtemps, il doit faire un choix.

Notes :
(1) Alp Tekin, Le Kémalisme, Felix Alcan, Paris, 1937, p. 58.
(2) Zeine N. Zeine, The emergence of arab nationalism, Whit a background study of arab-turkish relations in the Near East, Caravan Books Delmar, New York, 1997, p. 11.
(3) Robert William Seton-Watson, The rise of nationality in the Balkans, Londres, 1917, pp. 135-136.
(4) Mustafa Aksakal, The ottoman road to war in 1914, The Ottoman Empire and the first world war, Cambridge University Press, Cambridge, 2010.
(5) Philippe de Zara, Mustapha Kémal, Dictateur, Fernand Sorlot, Paris, 1936, p. 187.
(6) Sean McMeekin, The ottoman Endgame, Penguin Book, Londres, 2016, pp. 297-314.
(7) James Barr, Une ligne dans le sable, Le conflit franco-britannique qui façonna le Moyen-Orient, Perrin, Paris, 2017, p. 37.
(8) Op. cit. (6). p. 303.
(9) Op. cit. (2). pp. 114-115.
(10) Eugene Rogan, The Fall of the Ottomans, The Great War in the Middle East, 1914-1920, Penguin Book, Londres, 2015, p. 291.

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