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L’Iran des Safavides : la naissance d’un État chiite (XVIe-XVIIIe siècles)
Article publié le 24/09/2012

Par Tatiana Pignon

Lorsque, au tout début du XVIe siècle, une nouvelle dynastie d’origine turkmène conquiert en quelques années les régions qui constituent l’Iran moderne, l’Empire ottoman contrôle déjà la grande majorité du Moyen-Orient. Cet Empire existant depuis la fin du XIIIe siècle est une autorité politique sunnite, dans la lignée des pouvoirs islamiques précédents. C’est notamment pour se démarquer du pouvoir ottoman et affirmer son indépendance qu’Ismaïl, le premier des shahs safavides, fait proclamer le chiisme duodécimain et l’impose dans l’ensemble de son territoire ; il fonde ainsi le premier et le seul État chiite moderne [1], qui va, dès lors, occuper une place à part au sein du monde musulman.

Le pouvoir safavide

À l’origine des Safavides se trouve une tarîqa, c’est-à-dire une « voie » soufie, créée au début du XIVe siècle en Azerbaïdjan par le cheikh Safî al-Dîn Ishâq (1242-1334), dans un contexte de développement très fort du soufisme dont les confréries servent à la fois de refuge éventuel contre le pouvoir en place, et de lieu de formation religieuse et idéologique. Alors que les voies soufies peuvent être sunnites ou chiites, la tarîqa safavide est sunnite et iranienne. Jouissant de la faveur des souverains, la famille safavide se développe rapidement et prospère ; dans la seconde moitié du XVe siècle, elle se convertit au chiisme extrémiste, qui renforce la solidarité familiale en promouvant un modèle de défense de la foi par les armes face à tous les infidèles, y compris les musulmans sunnites. Après une première tentative safavide infructueuse de conquête de la région du Shirwân – dominée alors par les Moutons-Blancs d’obédience sunnite – dans les années 1460-1480 – ce sera Ismaïl Ier, conquérant et fondateur de l’Iran safavide, qui mènera à bien cette entreprise au tournant du XVIe siècle. En 1501, après la bataille de Sharûr et la prise de la ville de Tabrîz, Ismaïl prend le titre de shah [2] et proclame le chiisme duodécimain comme religion officielle de son royaume. Dix ans de conquêtes et de combats contre l’Empire ottoman et l’Ouzbékistan, qui dominent alors ces territoires, fixent les frontières de ce nouvel État, qui s’étend jusqu’à la Caspienne et prospérera pendant deux siècles.

Le pouvoir safavide est de nature théocratique, c’est-à-dire qu’autorité politique et autorité religieuse se concentrent dans la même personne – le shah. Au moment de la conquête, il s’appuie sur un groupe de croyants combattants et administrateurs issus de la même tribu turkmène que les Safavides, appelés « Qizilbash » : ce terme, qui signifie littéralement « tête rouge », fait référence au bonnet rouge à douze plis, symbole des douze imams, qu’ils portent ; il a donc un sens à la fois ethnique et religieux. La puissance des Qizilbash amène Ismaïl Ier à les évincer du pouvoir après son arrivée sur le trône, afin de maintenir son autorité personnelle. Toutefois, leur domination se réaffirme à sa mort (en 1524) par le moyen de la tutelle sur le jeune prince Tahmâsp, âgé de dix ans ; elle durera jusqu’en 1587, date à laquelle Abbâs Ier les éliminera pour instaurer un absolutisme royal beaucoup plus poussé.

Le premier État chiite duodécimain

La mise en place du chiisme duodécimain et son institutionnalisation en Iran est non seulement une conséquence, mais le résultat d’une volonté affirmée de la part du pouvoir safavide et d’une entreprise de conversion puissamment menée. Si le chiisme s’était déjà, par le biais des confréries soufies, implanté en Iran, il ne représentait encore au début du XVIe siècle qu’une petite minorité de la population. Il n’y avait donc pas, au moment de la conquête d’Ismaïl, d’institutions juridico-théologiques permettant d’établir le chiisme duodécimain comme une véritable religion officielle. Ismaïl fit donc venir des oulémas chiites de Syrie, qu’il prenait ainsi sous sa protection tout en leur confiant la lourde tâche d’établir un corpus théologique cohérent et solide, respectant le rite jafarite du chiisme duodécimain. Appelés mujtahid, ces juristes chiites codifient peu à peu la religion nationale et, chargés d’intensifier sa diffusion, mettent également en place une répression sévère : d’abord tournée vers les sunnites, les mystiques et les soufis, ces persécutions s’étendent aux philosophes et aux zoroastriens, dont beaucoup n’ont d’autre choix que de se soumettre ou de fuir en Inde [3]. C’est donc très largement par la contrainte que le chiisme duodécimain s’impose dans l’Iran safavide. En termes théoriques, un différend oppose bientôt les oulémas, qui se considèrent comme les seuls fondés à interpréter la révélation et à faire appliquer la loi musulmane, et les shahs safavides, qui se veulent descendants de ‘Alî et représentants de l’imam caché sur Terre pendant le temps de son « occultation ». Un équilibre des pouvoirs finit par se mettre en place, donnant aux oulémas iraniens une immense influence.

La conversion de l’Iran au chiisme a des conséquences importantes, notamment en termes de politique étrangère. D’abord, elle ne sera plus jamais remise en cause après la tentative avortée d’Ismaïl II (1576-1577) pour restaurer le sunnisme en Iran, qui conduit à son élimination par les Qizilbash et à l’avènement d’un autre souverain, fidèle, quant à lui, au chiisme duodécimain. L’Iran est bien devenu le premier État chiite moderne. Mais cette situation ne va pas sans déranger les grandes puissances sunnites qui l’entourent, à savoir l’Empire ottoman à l’ouest et la puissance moghole à l’est – notamment avec le tournant du règne de Sulayman (1666-1694), qui ouvre une période de violentes persécutions contre les chrétiens et les juifs, puis contre les sunnites, les zoroastriens et les soufis extrémistes. Après quelques attaques mogholes, c’est un groupe de Turcs sunnites afghanisés qui s’élève contre l’intolérance du régime et, sous l’égide de Mîr Ways, se révolte à Qandahar au début du XVIIIe siècle ; son fils Mahmûd parviendra à conquérir Ispahan et à renverser la dynastie safavide en 1722, mais sera lui-même mis à bas trois ans plus tard par Nadr Qulî Beg, ensuite proclamé shah en 1736.

Une renaissance culturelle ?

La période safavide est souvent associée à l’idée d’une « renaissance » iranienne, au moins sur le plan culturel. Il est certain que la dynastie safavide, par le mécénat notamment, encourage le développement des arts : c’est le shah Tahmâsp, par exemple, qui commande le Livre des Rois [4] (1525-1535), l’une des plus belles productions de l’art calligraphique et illustratif persan. Le règne d’Abbâs Ier le Grand, entre 1588 et 1629, voit la construction d’un magnifique ensemble palatial à Ispahan, la nouvelle capitale. Les arts plastiques, la littérature prospèrent également. Le besoin de codification et de théorisation de la religion nationale a également pour conséquence de rassembler en Iran les personnalités les plus brillantes du chiisme moyen-oriental, et l’école d’Ispahan opère un véritable renouveau en théologie chiite. Les shahs safavides permettent ainsi l’éclosion d’une civilisation brillante, qui pénètre profondément jusqu’en Inde ; mais dans le même temps, la culture iranienne est de plus en plus influencée par l’Europe, qui, grâce aux accords commerciaux, commence à cette époque à s’implanter en Perse.

De manière plus générale, la mise en place d’une dynastie unique, puissante et autoritaire a pour effet d’unifier les comportements iraniens, ce qui peut expliquer la résurgence d’un sentiment d’unité et de fierté nationale après deux siècles de domination turco-mongole qui avait favorisé la bédouinisation de populations autrefois sédentaires, ainsi que la turquisation de certaines régions d’Iran, et avaient exacerbé les différences ethniques et religieuses. La conversion au chiisme duodécimain, en ce sens, joue un rôle fondamental. Elle est une manière éclatante à la fois de cimenter le pays dans toute sa diversité, et d’affirmer la spécificité iranienne au sein du monde islamique, tout en formant un rempart qui empêche le pays de tomber dans l’orbite ottomane sunnite. Il s’agit là de l’un des fondements identitaires de l’Iran, qui reste solide jusqu’à nos jours et explique la place à part qu’occupe le pays à l’intérieur du monde musulman.

L’Iran des Safavides est donc un État encore en formation, mais porteur d’une civilisation brillante, au rayonnement international. Le XVIIIe siècle, avec la reprise des persécutions et l’affaiblissement militaire du pays, fait de la Perse chiite la proie de révoltes et d’attaques diverses ; c’est seulement à la fin du siècle qu’une nouvelle dynastie parvient à ramener l’ordre – celle des Qadjar, qui règnera de 1794 à 1925. Mais en dépit de ce déclin rapide, le pouvoir safavide est une étape essentielle de la formation de l’identité iranienne, sur le plan culturel et religieux, mais aussi politique : en effet, la théorie de l’Occultation du douzième imam est reprise par les Safavides pour légitimer leur pouvoir, donnant ainsi ses lettres de noblesse au chiisme politique.

Bibliographie :
- Jean Calmard, article « Safavides », Encyclopédie Universalis.
- Yann Richard, article « Chiisme », Encyclopédie Universalis.
- Bernard Lewis, Histoire du Moyen-Orient – 2000 ans d’histoire de la naissance du christianisme à nos jours, Paris, Albin Michel, 1997, 482 pages.
- Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens – Des origines à nos jours, Paris, Fayard, 2006, 521 pages.

[1À l’exception du califat fatimide d’Égypte qui, de 969 à 1171, a constitué un exemple de pouvoir chiite ismaïlien sans pour autant pousser le prosélytisme ni la théorisation du pouvoir aussi loin que les Safavides.

[2« Shah » signifie « roi » en persan ; le terme était notamment utilisé avant la conquête islamique pour désigner les souverains sassanides, appelés « shahanshah » ou « rois des rois ».

[3La communauté zoroastrienne est particulièrement nombreuse en Inde depuis cette époque.

[4Ce magnifique ouvrage illustré entrera dans la collection des sultans ottomans en 1576, et appartiendra ensuite à Edmond de Rotschild avant d’être dispersé dans les années 1960.

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