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L’Iran des Qadjars : d’Agha Mohamed Khan à la Révolution constitutionnelle (1779-1906)
Article publié le 02/01/2012

Par Allan Kaval

Dans l’histoire de l’Iran, le siècle des Qadjars est celui de la confrontation à l’expansion de l’Occident et donc à la modernité. Ce siècle se déroule sous le double signe du déclin et d’une réforme ressentie comme nécessaire mais qui ne parvient pas à combler le retard pris sur l’Europe. L’Iran traditionnel n’étant pas en mesure de se plier aux nouvelles règles du jeu, il est largement dépendant, pour évoluer sur la voie de ce qui est alors considéré comme le progrès, des puissances qui fixent ces mêmes règles et affirment leur domination sur le monde. Décadence et modernisation s’entrainent fatalement, et ce jusqu’à la rupture de 1906 avec la révolution constitutionnelle.

La réunification de l’Iran par les Qadjars

Les Qadjars sont une tribu d’éleveurs nomades d’origine turkmène établie sur un territoire allant de la Mer Caspienne au Khorossan. Triomphant des rivalités internes qui opposent les différentes branches de cette tribu, Agha Mohamed Khan parvient à les rallier entre 1779 et 1789 et à imposer sa domination sur tout le Nord de l’Iran. A la suite de ce premier succès, il mène des campagnes militaires victorieuses et reconquiert l’ensemble des territoires contrôlés auparavant par les Safavides, leur adjoignant également de nouvelles conquêtes dans le Caucase du Sud.

Premier chef à avoir unifié l’Iran depuis la chute de la dynastie précédente, Agha Mohamed Khan est assassiné en 1797. Son neveu Fath Ali Shah (1797-1834) lui succède à la tête d’un Empire qui s’est réapproprié les structures administratives safavides mais dont le centre du pouvoir est passé d’Ispahan à Téhéran. La nouvelle capitale doit arborer les signes de l’Etat impérial, que Fath Ali, issu du monde tribal, s’emploie à construire.

Il met en place une cour régie par un protocole strict, et affirme la précellence du centre impérial et de son pouvoir propre sur les autres sources d’autorités. Premier à réhabiliter le titre de Shahinshah ou Roi des rois, emprunté à la culture politique iranienne préislamique, Fath Ali renforce l’administration afin d’affermir son pouvoir sur les régions périphériques et désigne les gouverneurs des grandes provinces au sein de sa propre famille. Son régime est également doté d’une dimension religieuse importante et les pouvoirs du clergé chiite sont accrus.

Les pertes territoriales

Ce processus de réforme est concomitant à l’insertion de l’Iran dans le nouveau système international. L’Iran entre en contact de manière plus suivie qu’auparavant avec l’Europe qui envoie diplomates et voyageurs. En améliorant leur connaissance de l’Occident, certains membres de l’élite iranienne prennent conscience des progrès accomplis par les puissances européennes dans le domaine des sciences, des techniques et de l’art d’administrer et de faire la guerre.

Les progrès de l’armée se trouvent notamment au centre des préoccupations. L’Iran est en effet contraint de s’insérer dans le jeu désormais mondial des grandes puissances et qui se manifeste avec les guerres napoléoniennes. Face à une Russie expansionniste qui avance dans le Caucase (la Géorgie est annexée en 1800), il doit s’allier à la France impériale avant de se tourner vers l’Angleterre suite à la paix de Tilsit conclue entre Paris et Saint-Pétersbourg. L’Iran se trouve ainsi pris dans le grand jeu anglo-russe pour l’Asie centrale et les Indes. Au centre d’un conflit opposant deux rivaux supérieurs à l’Empire perse, le domaine iranien est rogné au profit de l’un et de l’autre en même temps qu’il perd, au profit des puissances étrangères, des pans entiers de sa souveraineté sur son propre territoire.

En 1813, le traité de Golestan consacre la perte par l’Iran de toutes ses provinces du Caucase et sa position dominante sur la mer Caspienne tout en lui donnant un droit de regard dans la succession iranienne. Une guerre de revanche est déclarée en 1826, qui est perdue, et dont les conditions de paix sont encore plus sévères que celles de 1913. En plus d’une très forte indemnité de guerre, la Perse subit la libre circulation et la libre opération des commerçants russes ainsi que l’établissement d’un système de capitulation qui place les sujets du Tsars présents en Iran sous la juridiction de leur consul.

L’affaiblissement de l’Iran est sensible depuis le début du siècle. Pour sauver la jeune dynastie, Fath Ali tente alors de reconquérir le monde iranien dont son territoire ne couvre qu’une partie. Il perd cependant contre les Ottomans en tentant la reconquête de la Mésopotamie. La limite entre les deux Empires est fixée en 1823 par le traité d’Erzurum et elle ne changera plus.

Retranché dans ces frontières, l’Iran sert d’espace tampon entre l’Empire britannique contrôlant les Indes et l’Empire russe s’étendant en Asie centrale. Ce caractère fondamental du XIXe siècle iranien est accentué sous le règne de Mohamed Shah, intronisé en 1837 et qui restera au pouvoir dix ans. Soutenue par les Russes, sa tentative de reconquérir Hérat, aux mains des Afghans, échoue du fait de l’opposition des Britanniques. Pour ces derniers, Hérat ouvre en effet la voie à l’Empire des Indes. La Grande-Bretagne ne peut donc permettre sa reconquête par l’Iran au risque de laisser les Indes exposées à la menace russe. En réponse à la tentative de Mohamed Shah, des troupes sont envoyées dans le Golfe persique depuis Bombay.

Nasir al-Din Shah (1847-1896), successeur de Mohamed, est le dernier à penser pouvoir résister à la domination des puissances russe et britannique sur le monde persan. En 1856, sa dernière tentative en Afghanistan se traduit par une déclaration de guerre de l’Empire des Indes dont les troupes débarquent à Bouchehr et investissent le Golfe persique. Le shah doit retirer ses troupes d’Hérat, qui passe sous souveraineté afghane en 1863. Après avoir, un siècle auparavant, commencé à écarter l’influence persane dans l’Hindoustan, les Britanniques finissent par s’installer dans le Golfe où ils affermissent leur contrôle entre 1870 et 1888. L’emprise étrangère sur le domaine iranien s’accroit. A la progression britannique dans le Golfe correspond celle des Russes en Asie centrale. Les khanats de Boukhara et de Khiva sont respectivement perdus en 1868 et 1873.

Comme ce fut le cas au cours du premier XIXe siècle iranien, les pertes territoriales au profit de l’Angleterre et de la Russie s’accompagnent de pertes de souveraineté au sein même du territoire iranien. Les Britanniques se voient accorder des concessions, source de revenus pour un trésor iranien endetté. Après avoir obtenu pour leurs commerçants le droit de libre circulation en 1841, ils prennent le contrôle à partir de 1859 du système bancaire et des institutions financières du pays. Le système des capitulations est progressivement étendu à toutes les puissances. Dès le règne de Mohammed, des produits européens bon marché sont importés de manière croissante en Perse, concurrençant les marchands iraniens pris de cours.

Occidentalisation et déclin

La prise de conscience par les Iraniens de leur faiblesse et leur volonté consécutive de réforme, déjà existante au début de la dynastie des Qadjars, s’accroît considérablement dans la deuxième moitié du XIXe siècle. L’occidentalisation apparaît comme une nécessité. Aussi, pendant le règne de Nasir al-Din, des réformes sont organisées à l’instigation du grand vizir Mirza Taqi Khan Farhandi : l’armée est réorganisée, la corruption combattue, les dépenses réduites. Le pouvoir tente également de moderniser l’agriculture et de créer des industries. Des étudiants sont envoyés en Europe en plus grand nombre et une école polytechnique est fondée en 1851 afin de former des officiers et des ingénieurs modernes. Après la défaite de 1856, le pouvoir est concentré autour de la personne du shah. Entre 1871 et 1873, son Premier ministre qui a été ambassadeur de Perse à Constantinople, prône une imitation par l’Iran des Tanzimat ottomans impliquant l’établissement d’une assemblée représentative et la garantie de l’égalité devant la loi. Nasir al-Din se rend lui-même Europe en 1873, et y retourne cinq ans plus tard. Les shahs assistent désormais aux expositions universelles.

Pendant toute cette période, le nombre de conseillers, de missionnaires, de diplomates, de commerçants, d’ingénieurs, de voyageurs et de militaires étrangers présents en Iran s’accroit. Tout en participant à la modernisation technique et intellectuelle de l’Empire perse, ils en accroissent la dépendance à l’égard des puissances européennes. L’Empire s’endette et son développement est conditionné aux intérêts des puissances étrangères. La construction des infrastructures (télégraphes, routes, tramway, chemin de fer) est assurée par des entreprises britanniques, russes et dans une moindre mesure, belges. La poste est réorganisée et le télégraphe fonctionne en 1858. Les Occidentaux diffusent également leurs normes sanitaires et construisent des hôpitaux dans tout le pays. Téhéran est transformée selon les standards urbains occidentaux.

L’inclusion de l’Iran au système mondial et sa mise en contact avec la modernité n’en demeure pas moins un facteur de crise. L’Empire perse est soumis aux rivalités et aux intérêts des grandes puissances européennes du fait de son retard, or il ne peut le rattraper sans accroître davantage la mainmise européenne. La population iranienne est consciente de cet affaissement progressif, provoquant un complexe d’infériorité et développant un nationalisme farouche. Il en résulte des crises violentes dans lesquelles les représentants étrangers sont pris pour cible par la population : par exemple en 1829, 40 membres de la légation russe à Téhéran sont tués ; en 1892, les Iraniens boycottent le tabac sur lequel les Britanniques viennent d’obtenir le monopole. Comme pour 1829, le clergé chiite allié aux marchands du bazar est à l’origine de cette vague d’opposition : c’est en effet une fatwa lancée par un religieux chiite de Mésopotamie qui interdit la consommation de tabac.

Le XIX eme siècle iranien est aussi celui d’une renaissance spirituelle, celle initiée par Sayyid Ali Mehmed ou Bab (la Porte) et ses disciples. Commençant à prêcher en 1844, ce clerc originaire de Chiraz diffuse une spiritualité humaniste réfutant tous les dogmes et prônant la tolérance, l’ouverture sur le monde et la convergence des grandes traditions religieuses. S’opposant au clergé chiite et aux institutions religieuses, il défend une religion individuelle est exclusivement spirituelle, réclamant par exemple l’abolition du voile pour les femmes et de la polygamie. Le succès qu’il rencontre fait de Bab un personnage dangereux pour les mollahs, qui, afin de préserver leur pouvoir et parce qu’ils sont contre ses principes, s’opposent à lui. Cette opposition s’intensifie lorsque les partisans de Bab tentent de s’approcher du pouvoir impérial, laissant penser qu’ils pourraient supplanter le clergé traditionnel. Le début du règne de Nassir el-Din est ainsi marqué par des affrontements violents entre les deux parties. Les mollahs font arrêter les partisans de Bab, certains sont exécutés et Bab lui-même est fusillé en 1850. Un de ses disciples, Mirza Yahya Nuri ou Baha Ullah (Splendeur de Dieu), reprend le flambeau et fonde le Bahaïsme. Exilé, Baba Ullah diffuse son message en Europe et en Amérique et s’adresse régulièrement aux dirigeants des grandes puissances mais ne peut œuvrer pleinement à la rénovation spirituelle de l’Iran.

Troubles politiques et révolution

Le processus de modernisation de l’Iran, ses conséquences dans les relations entretenues avec les puissances occidentales sont, on l’a vu avec le boycott de 1892, source d’oppositions au sein de la population et des milieux conservateurs. Or l’existence même de cette opposition est un aspect de la modernisation de l’Iran. Elle fait peser une menace sur le pouvoir. Dès lors en Iran, la course au progrès n’est pas nécessairement associée à des évolutions libérales. Après 1892, le pouvoir se durcit. Le shah limite le nombre de voyageur et d’étudiants persans en Europe, interdit l’importation de journaux persans imprimés à l’étranger et nomme dans son entourage des ministres conservateurs. Il n’en demeure pas moins qu’une opposition révolutionnaire marquée par la culture politique occidentale se développe. Dans ses rangs l’on trouve Mirza Reza Kermani, assassin du Shah en 1896.

Le processus de succession qui se déroule sous l’égide de la Russie et de la Grande-Bretagne porte au pouvoir Mozaffaredin Shah. Son règne est marqué par la refonte du système douanier, permettant d’améliorer les recettes fiscales mais pas de mettre fin à l’endettement structurel de l’Etat à l’égard de l’étranger. La dépendance financière iranienne s’accroît, notamment envers la Russie. Mozaffaredin se rend à plusieurs reprises en Europe et engage par ailleurs des réformes résolument libérales, notamment dans le domaine de l’éducation. Il lève la censure et favorise l’exercice de la liberté d’expression. Cette inclinaison réformiste donne plus d’audience à l’opposition libérale, nationaliste et socialiste et donc à la contestation du régime en même temps qu’elle lui aliène les milieux conservateurs, notamment le clergé.

Dans les premières années du XX ème siècle, l’Iran est affaibli sur la scène internationale, l’emprise étrangère sur son économie est affermie et la situation économique intérieure est difficile en raison de mauvaises récoltes et d’une épidémie de choléra. Ces éléments concourent à donner à la contestation un contexte favorable. En 1905, la défaite de la Russie face au Japon ainsi que la révolution, redonnent confiance aux Iraniens, leur montrant les limites de la Russie sous la domination de laquelle ils sont placés depuis des décennies. L’agitation politique gagne donc en importance et aboutit en 1906 à une révolution constitutionnelle dont l’une des grandes réalisations est la mise en place du suffrage universel masculin.

Bibliographie :
- Thierry Kellner et Mohammed-Reza Djalili, Histoire de l’Iran contemporain, Paris, La Découverte, 2010.
- Jean-Paul Roux, Histoire de l’Iran et des Iraniens, Paris, Fayard, 2006.

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