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Entretien avec Philippe Pétriat – Ahmed Zaki Yamani (2/2)

Par Justine Clément, Philippe Pétriat
Publié le 23/12/2021 • modifié le 23/12/2021 • Durée de lecture : 7 minutes

Philippe Pétriat

Lire la partie 1

Quel rôle a joué Ahmed Zaki Yamani dans la création de l’Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole (OPAEP) et dans l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) ?

Ahmed Zaki Yamani crée en 1968, l’Organisation des Pays Arabes Exportateurs de Pétrole (OPAEP) dans le contexte double de la Guerre des Six Jours (1967) – où les pays arabes tentent de mettre en place un embargo contre Israël – et dans un moment de radicalisation de l’opposition entre les pays dits « modérés » (globalement monarchiques, comme l’Arabie saoudite et le Koweït) et les pays « radicaux » (globalement républicains, comme l’Irak et l’Algérie). L’Arabie saoudite, le Koweït et la Libye (qui jusqu’en 1969, est encore monarchique) justifient donc la création d’un « petit club » de pays modérés, plus contrôlable que l’OPEP, pour contenir les pays plus radicaux, révolutionnaires. L’OPAEP défend l’idée que les revenus pétroliers doivent être investis sur le territoire national et développer le pays producteur, plutôt que dans de grands projets panarabes ou régionaux [1]. Ce consensus politique ne dure finalement que très peu de temps, car pour des questions diplomatiques, l’Algérie et l’Irak la rejoignent respectivement en 1970 et 1972 et la Libye connaît le coup d’État de Mouammar Kadhafi en 1969.

Dans la même période, Ahmed Zaki Yamani s’affirme à la tête de l’OPEP grâce à deux éléments. D’abord, en 1967, l’Arabie saoudite dépasse le Koweït et devient le premier producteur arabe de pétrole – ce qui lui confère une importance particulière dans les négociations et un poids diplomatique conséquent. Ensuite, en 1971, il est désigné par les ministres du pétrole des pays membres comme négociateur pour la question de la participation. Son homologue iranien, Jamshid Amouzegar est lui, responsable de la négociation autour des prix. En 1971 donc, Ahmed Zaki Yamani arrive à un accord participatif où les gouvernements des pays producteurs vont acquérir d’abord 25% du capital concessionnaire des firmes pétrolières sur leur territoire, jusqu’à atteindre 51% progressivement, et devenir majoritaires. Si le Koweït et l’Arabie saoudite obtiendront finalement plus tôt la totalité du capital concessionnaire des entreprises (100%), respectivement en 1976 et 1980, c’est le procédé de la participation, cher à Ahmed Zaki Yamani, qui l’emporte. Il demeure progressif et même en 1980, de nombreux Américains sont encore employés par l’ARAMCO – contrairement à l’Algérie de Boumediene qui en 1971 retire l’ensemble des employés français du secteur pétrolier en seulement une nuit.

L’année 1971 est aussi charnière pour le processus de renégociation des concessions pétrolières. Les pays producteurs sont lassés de la fixation unilatérale du « prix-posté » [2] par les compagnies pétrolières internationales – qui sert de référence pour le calcul des taxes dues aux pays producteurs. Revendant ensuite ce pétrole brut à leurs « compagnies sœurs », elles ont donc tout intérêt à procéder à des discounts. Aussi, la majeure partie des bénéfices liés au pétrole ne se fait que lorsqu’il est raffiné, excluant donc les pays hôtes de cette valeur-ajoutée. Ainsi, lors du sommet de l’OPEP à Téhéran en 1971, les pays producteurs imposent aux compagnies leur participation dans la fixation des prix officiels, afin d’atteindre des prix considérés comme plus justes et une augmentation des taxes (de 50 à 55% des bénéfices nets). Cette décision, notamment portée par Yamani, reflète sa politique de responsabilité, qui via la négociation, atteint des dispositions plus équitables entre pays producteurs et compagnies pétrolières internationales.

Comment Ahmed Zaki Yamani a-t-il influencé le déroulement du choc pétrolier de 1973 et du contre-choc pétrolier survenu à partir de 1980 ?

Ce que l’on considère comme le premier choc pétrolier de 1973, n’en est pas réellement un pour les pays arabes. Engagés dans la renégociation des prix au moins depuis 1971, la décision de 1973 s’avère être une étape supplémentaire. En ce sens, les pays producteurs tiennent à distinguer la décision politique qu’est l’embargo contre Israël et ses pays « soutiens » (États-Unis et Pays-Bas) de la décision purement économique et rationnelle qu’est celle de l’augmentation des prix. Bien que les deux décisions soient prises en même temps, la hausse des prix n’est que la continuité de la politique de l’OPEP et n’est pas un réel « choc » en ce sens qu’elle est logique, voire prévisible. Cependant, contrairement à 1971, c’est la première fois que les pays producteurs imposent unilatéralement un prix élevé de l’Arabian Light (prix pétrole brut) aux compagnies exploitantes. Ahmed Zaki Yamani joue un grand rôle dans cette décision, et sera d’ailleurs chargé, avec son homologue Algérien, Bélaïd Abdesselam, de faire la tournée des pays européens consommateurs pour expliquer les décisions de l’OPEP. Il jouit d’une certaine stature, et particulièrement dans la presse occidentale, où son approche modérée lui confère la sympathie des gouvernements.

Le « vrai choc » pétroliers pour les pays arabes survient finalement au début des années 1980. Aussi appelé « contre-choc pétrolier », la hausse des cours depuis les années 1970 – accélérée en 1973 – ralentit, s’arrête et s’inverse à partir de 1982. Cette nouvelle baisse est principalement due à un déséquilibre entre l’offre et la demande : la précédente augmentation des prix a permis de mettre en place des champs pétroliers avant non-rentables (en Asie, en Europe…) – ajoutant donc une nouvelle production au marché – et la mise en place d’alternatives énergétiques dans les pays occidentaux ralentit la consommation. On se retrouve donc très rapidement avec un surplus de production absolument conséquent, qui durera jusqu’à la fin des années 1990. Face à cela, Ahmed Zaki Yamani adopte d’abord une posture rassurante en abordant un excédent temporaire qui va naturellement diminuer, notamment car les pays dont le pétrole est cher à produire se retireront en premier.

Cependant, en 1982, l’Arabie saoudite se retrouve dans une situation exceptionnelle et s’endette : de nombreux projets d’infrastructures sont abandonnés, des employés de compagnies pétrolières sont licenciés, des manifestations éclatent dans l’est du Royaume et le pays est obligé de solliciter les plans d’ajustements structurels du FMI. Au sein de l’OPEP, la question est de savoir si la priorité demeure le maintien des niveaux de production – pour sauvegarder la configuration des parts de marché – ou des niveaux de prix, avec un ajustement de la production. Yamani, partisan du maintien des niveaux de production, aborde donc la question de la « modération » via l’instauration de quotas. D’autres pays, comme l’Algérie, la Libye, l’Irak et le Venezuela sont eux plutôt pour une diminution rapide de la production, et un maintien des prix, face à des problèmes budgétaires conséquents. La position saoudienne peut aussi refléter des considérations géopolitiques, alors que l’Irak et l’Iran sont en guerre, et sera d’ailleurs accusée par l’Iran de vouloir aggraver la crise. D’autres déclareront que le Royaume est au service de l’administration de Reagan, puisqu’en maintenant un cours bas, elle prive l’URSS, exportatrice de pétrole et de gaz, de revenus élevés.

Paradoxalement, en 1983, lors d’un sommet de l’OPEP à Londres, tous les pays membres, sauf l’Arabie saoudite, s’engagent à respecter des quotas imposés. Hostile à la limitation de la production, Ahmed Zaki Yamani obtient finalement pour son pays le rôle de « swing producer » (producteur d’équilibre). Toujours en suivant cette politique de responsabilité, l’Arabie saoudite – qui a la plus grosse capacité d’ajustement de production – s’engage à adapter son exploitation aux besoins du marché, pour maintenir un équilibre satisfaisant. Cet accord confère au Royaume un poids diplomatique encore plus conséquent. Cependant, la politique des quotas est très rapidement contournée par les pays concernés, qui profitent justement de la limitation de la production de leurs concurrents pour étendre leurs parts de marché. Face à cette absence de volonté, Ahmed Zaki Yamani, dont le pays « sacrifie » sa propre production pour l’équilibre du marché, décide de mener une politique énergétique nationale, pour avant tout, conserver les intérêts du Royaume. Cette décision, survenue en 1985, est la dernière de Yamani.

La fin du mandat de Yamani, en 1986, trouve plusieurs sources. Le contexte économique montre en un certain sens les limites de sa politique, qui ne semble plus pouvoir apporter au Royaume le niveau de richesse auquel il s’était habitué. Sa non-reconduction coïncide aussi avec le différend qui l’oppose au Roi Fahd, qui en 1986 lors d’un sommet de l’OPEP, demande à Yamani d’augmenter le prix du baril, tout en s’assurant que la production saoudienne augmente tout autant. Le Ministre du Pétrole et des Minerais refuse – en argumentant qu’une augmentation simultanée du prix et des niveaux de production est inconcevable. La fin du mandat de Yamani signe aussi la fin des « grands ministres » du pétrole, surnommés les « Sheikh » (Sheikh Al-Tariki et Yamani). On retrouve après des ministres plus technocrates et loyaux, et moins politiques et médiatiquement omniprésents. On assiste aussi à la fin de l’ère de la nationalisation de l’industrie pétrolière, avec un successeur, Hicham Nazer, qui met en place les grandes politiques de libéralisation du Royaume.

Ahmed Zaki Yamani continue, après son renvoi, d’influencer les décideurs politiques avec sa firme de consultance. Il est d’ailleurs célèbre pour avoir déclaré, en 2000, dans un article du Guardian, que « l’âge de pierre n’a pas fini parce qu’on a manqué de pierre et l’âge du pétrole finira bien avant que le monde n’ait plus de pétrole ». Son expérience lui fait comprendre que la gestion de l’abondance des ressources est justement l’aspect fondamental de la politique énergétique, plus que le niveau même des ressources. Il préconise finalement la diffusion massive du pétrole, avec un maintien d’un prix raisonnable, afin de stabiliser l’économie des pays producteurs. Il décède le 23 février 2021 à Londres.

Cette vision de Sheikh Yamani est toujours partagée par le Royaume saoudien. Si la volonté du prince héritier Mohammed Ben Salmane est de s’affranchir du pétrole, il faut pour autant continuer d’en vendre, afin justement de financer des alternatives plus solvables. En ce sens, l’Arabie saoudite, notamment avec la Saudi Basic Industries Corporation (SABIC) investit dans des produits dérivés et mieux raffinés pour entretenir une demande mondiale. Le Royaume souhaite de même devenir un leader de l’hydrogène, au moment même où la Commission européenne met un point d’honneur au développement de l’hydrogène vert – aujourd’hui très difficile à produire. À moyen terme, l’Arabie saoudite souhaite donc se saisir de ce nouveau marché, et continuer dans la voie de la « politique de responsabilité » d’Ahmed Zaki Yamani, en proposant aux pays européens notamment, une diversification de leurs sources énergétiques – cependant toujours avec du pétrole.

Publié le 23/12/2021


Justine Clément est étudiante en Master « Sécurité Internationale », spécialités « Moyen-Orient » et « Renseignement » à la Paris School of International Affairs (PSIA) de Sciences Po Paris. Elle a effectué un stage de 5 mois au Centre Français de Recherche de la Péninsule Arabique (CEFREPA) à Abu Dhabi en 2021, où elle a pu s’initier au dialecte du Golfe. Elle étudie également l’arabe littéraire et le syro-libanais.


Philippe Pétriat est historien et maître de conférences en histoire contemporaine du Moyen-Orient à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Il est aussi chercheur à l’Institut d’Histoire Moderne et contemporaine (CNRS) et spécialiste de l’histoire contemporaine de la péninsule Arabique et du Golfe. Philippe Pétriat est notamment l’auteur de Le Négoce des Lieux saints : Négociants hadramis de Djedda 1850-1950 (2019) et de Aux pays de l’or noir. Une histoire arabe du pétrole (2021).


 


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