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Sur la prévention des épidémies dans l’Egypte fatimide d’Ibn Ridwān

Par Florence Somer
Publié le 24/04/2020 • modifié le 24/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Egypte, Le Caire, vue sur la ville fatimide // Egypt , Cairo, Fatimid city view.

Jacques Sierpinski / Aurimages via AFP

Ibn Ridwān

Issu d’une famille modeste, Ibn Ridwān gagnait de quoi payer son instruction en officiant comme astrologue de rue, ce qui marquera par la suite une partie de son œuvre. Autodidacte, formé par la lecture d’ouvrages spécialisés, il produit un certain nombre de traités médicaux théoriques et pratiques auquel il lie l’interprétation astronomique et astrologique dont il traite dans son commentaire du Tetrabiblos de Ptolémée (2).

Aux alentours de sa trentième année, le calife fatimide al-Mustansir (1036-1094) le nomme physicien en chef d’Egypte et assure sa renommée à travers l’empire et au-delà. Le souverain de Makrān, également fatimide, le consulte pour trouver un remède à l’hémiplégie dont il est atteint. Son enseignement fait des émules et attire des étudiants venus de loin bien qu’Ibn Ridwān n’ait jamais quitté les alentours du Caire. Son apport intellectuel consiste avant tout en une synthèse et des commentaires des pensées de Galien et d’Hippocrate et leur application actualisée à la guérison des maux individuels et collectifs. En tant que médecin, Ibn Ridwān est formé aux pratiques issues des textes grecs mais il est également, à l’instar de tous les lettrés opérant dans la société islamique de son temps, versé dans l’étude de l’Islam auquel les différentes sciences se rattachaient par consensus. La médecine était typiquement au confluent des sciences islamiques anciennes, enseignée dans les madrasah et rattachée à l’étude du droit musulman et du savoir grec.

En 1053, il fait face à l’épidémie de peste qui sévit en Egypte. Dans son Risalā fi dafʿ maḍārr al-abdān bi-ard Misr (3), il traite des développements de cette maladie et de ses causes, des mesures préventives et des règles d’hygiène conseillées aux habitants du Caire. Le traité comporte également une topographie médicale de la capitale égyptienne et de sa périphérie au 11ème siècle.

Des moyens de prévenir les maux physiques en Egypte (4)

Pour contrer les propos du médecin tunisien Ibn al-Jazzār (m.980) qui prétend que l’Egypte est un endroit malsain, ce dont semblent se plaindre les voyageurs de l’époque, Ibn Ridwān réfute, un à un, ses arguments concernant non les méthodes de traitement mais les causes des maladies en s’appuyant sur le savoir des médecins grecs et la théorie des tempéraments de Galien.

Pour lutter efficacement contre les maux dont souffre une population, il convient, assure-t-il, de prendre en compte l’assise géographique unique dans laquelle elle évolue et qui concourt à exacerber une réaction virale ou infectieuse idiosyncratique. Galien dit qu’il existe neuf tempéraments différents ; un, l’idéal, dans lequel toutes les qualités sont bien équilibrées ; quatre dans lesquels l’une des qualités - chaude, froide, sèche ou humide – prédomine ; et quatre autres dans lesquels les qualités prédominantes apparaissent dans des couples de chaud et humide, chaud et sec, froid et sec, ou froid et humide. La thérapeutique est basée sur le principe de Contraria contrariis curantur : les contraires soignent les contraires - c’est-à-dire que les maladies "chaudes" pouvaient être soignées par des remèdes "froids", "humides et froids" par "secs et chauds", etc. Chaque partie de la nature possède ces qualités à des degrés divers ; même les quatre saisons ont des qualités spécifiques, tout comme les étapes successives de la vie des hommes. L’essentiel de la théorie réside dans la reconnaissance de ces éléments dans les aliments, les boissons et les médicaments, et le médecin se doit de savoir en quoi elles affectent l’être humain de manière holistique. La responsabilité cognitive des médecins dans la prévention et le traitement des maladies est nécessaire et, dans le cas de pandémie, cruciale, non seulement médicale mais aussi sociologique et environnementale. Ibn Ridwān donne également aux habitants de l’Egypte et du Caire un rôle actif dans la prévention des maladies.

Le premier chapitre concerne le tempérament particulier de l’Egypte, le second décrit les variations de l’air et ce qu’elles génèrent dans le pays. Dans le troisième, il décrit les six causes qui déterminent la santé et la maladie, y compris les épidémies : l’air qui entoure le corps, la nourriture et les boissons, le mouvement et le repos, le sommeil et le réveil, la rétention et l’évacuation, les événements psychiques (la colère, la tristesse et la joie excessives). Le quatrième chapitre est dédié aux saisons de l’année et dans le cinquième, il corrige Ibn al-Jazzār qui n’a jamais voyagé en Egypte mais prétend que la cause de la pestilence qui y règne est le brouillard ambiant et que l’eau du Nil est néfaste pour ses habitants.

La seconde partie du traité adapte ces informations aux particularités environnementales et saisonnières auxquelles les Cairotes, leurs animaux, les vents, le Nil, le produit de la pêche et les vents sont associés. Il donne raison à al-Jazzār sur un point : les habitants de la capitale égyptienne sont plus rapidement victimes de maladies que tous les autres habitants de ce pays. Non parce qu’ils respectent moins les règles d’hygiène, mais parce qu’ils n’offrent que très rarement de l’aide à leur concitoyen ou un abri à l’étranger. L’envie prédomine parmi eux, dit-il, et ils sont intrigants et calomniateurs au plus haut degré. En d’en conclure que « c’est peut-être pour cette raison que les Anciens ont choisi leur capitale pour être dans un autre endroit. Certains d’entre eux l’ont établie à Memphis, d’autres à Héliopolis, d’autres à Alexandrie, et d’autres encore en différents endroits, comme le prouvent leurs ruines ».

Dans le septième chapitre, il mentionne les épidémies en Égypte, mais reste vague sur leur nature et leur date. Il parle d’une première épidémie qui fit rage lorsqu’avec la guerre, la famine, les prix élevés et une inondation extraordinaire du Nil, elle anéantit environ un tiers de la population. Une autre épidémie se produisit à la fin de l’automne et de l’hiver de l’année de composition de cette œuvre. La ou les pestes les plus graves semblent s’être développées dans la période allant de 1055 à 1062.

Les épidémies étaient un phénomène courant dans l’Égypte médiévale, leur fréquence peut être attribuée à la position vulnérable de l’Égypte au carrefour du commerce, du pèlerinage et de l’empire. Ibn Ridwān en donne une catégorisation qui permet de les reconnaître et de lutter contre elles. La prévention reste la meilleure manière de s’en écarter en s’assurant que l’air, l’eau et la nourriture demeurent d’une qualité irréprochable à l’intérieur des foyers et que les principes contraires soient respectés pour préserver l’équilibre mental et physique ainsi qu’il le détaille aux chapitres 12 et 13 sur base des théories de Galien.

Les derniers chapitres offrent un témoignage précieux du quotidien des habitants du Caire car ils décrivent minutieusement les aliments convenant aux différents tempéraments, les recettes pour les préparer, les épices, les breuvages dont le vin et leur état de maturation, les encens qu’il convient de faire brûler pour assainir l’habitat, etc…

Astrologie, médecine, politique

Au début du 13ème siècle, dans un recueil prosopographique des médecins (5) qui inaugure un nouveau genre médico-historique, le médecin syrien Ibn Abi Usaybi’a (1194-1270) entreprend la bio-bibliographie d’Ibn Ridwān et de son contemporain, le médecin irakien nestorien Ibn Butlān (1001-1066). Ce dernier lie le commencement de l’épidémie à l’observation d’une autre supernova, celle de 1054, qui coïncide avec l’apparition d’une nouvelle étoile dans la constellation des Gémeaux et à l’entrée de Saturne dans la maison du Cancer.

Une telle entrée en matière démontre l’intérêt porté par les scientifiques du monde musulman aux mouvements des astres même si le déterminisme ne l’emporte pas sur le réalisme. L’astrologie est souvent utilisée comme préambule mais les traités des deux savants portent sur l’hygiène, la diététique et l’exercice physique, et soulignent les vertus d’une attention constante au bien-être physique et mental. De même, à la différence de la tradition médicale médiévale en Europe, l’application des théories de Galien induit une interprétation non moralisatrice et purement médicale des maladies et des patients qui en sont atteints. Au-delà de ces considérations sanitaires, les différences qui séparent la pensée des médecins de l’époque, et dont Ibn Ridwān se fait le porte-parole, portent un enjeu politique et culturel. Comme Bagdad, Le Caire est un centre de savoir important où les lettrés praticiens se rendent pour se former. Leur présence dans sa ville va permettre à Ibn Ridwān de critiquer leurs méthodes.

Ibn Abi Usaybi’a décrit Ibn Ridwān doté d’un caractère impétueux et irascible, exposant la force de ses idées, de préférence sous la forme du conflit et de la controverse. Trois de ses traités s’inscrivant en faux contre la pratique d’Ibn Butlān se terminent par l’appel au boycott du médecin chrétien par les praticiens du Caire, ce qui témoigne de l’hostilité et de la rivalité entre les deux praticiens. Prenant parti, Ibn Abi Usaybi’a défend en outre le médecin, alchimiste et philosophe d’origine persane al-Rāzī (854-925), venu de Bagdad où il était médecin en chef du grand hôpital, contre les attaques de son ouvrage visant à critiquer et rejeter la notion de prophétie par Ibn Ridwān. Placé au poste de dirigeant des structures médicales par les élites ismaélites fatimides du Caire, Ibn Ridwān se doit aussi de protéger la version officielle d’un dogme par la critique systématique des théories d’un médecin abbasside d’Irak ou d’un chrétien nestorien syriaque.

En arrière-plan se dessine la guerre idéologique et politique lancée par les Abbassides qui fait rage au début du 11ème siècle afin de discréditer les Fatimides et réfuter leur attachement alide (6). Alerté par le succès des da’wa (7) des Fatimides jusqu’aux portes de Bagdad, le calife abbasside al-Qadir (991-1031) lance une campagne culturelle contre les Fatimides à laquelle le calife al-Hākim (996-1021), également chef des Ismaéliens, rétorque depuis Le Caire. Les Fatimides vivent l’âge d’or de leur pouvoir en Egypte ; l’activité économique est prospère notamment grâce au commerce de l’or de Nubie, aux revenus des taxes et tributs. Malgré cette imposition, les Fatimides ont encouragé le libre-échange et favorisé l’expansion du commerce international en Méditerranée, où les pouvoirs chrétiens étaient relativement faibles, et en mer Rouge. Leur commerce s’étend alors, pour la première fois, à l’Europe et à l’Inde. C’est dans ce climat d’expansion économique et de propagande religieuse que s’écrivent les controverses entre intellectuels et médecins, susceptibles de fortifier l’adhésion ou la conversion des croyants et inciter les étrangers à commercer avec l’Egypte.

Postérité

La doctrine médicale de ‘Ali ibn Ridwān séduira de nombreux intellectuels et se diffusera largement au travers des écrits du prince fātimide al-Mubashshir b. Fātik, philosophe et bibliophile, du physicien Ephraim b. al-Zaffān et d’un physicien juif relativement inconnu, Yahūdā b. Sa’āda, à qui Ridwān a dédié deux traités. Le traité propose une vision du monde, que l’on retrouve dans tous les systèmes médicaux, sur la nature de l’homme et sa relation avec son environnement.

Le premier bīmāristān (8) fut fondé par le cafide Hārūn al-Rashīd à Baghdad avec l’aide de savants et médecins de Gondēshāpūr (9), dont la lignée de médecins royaux de Bakhtīshū’ qui permit de répandre le savoir médical grec à travers tout l’empire musulman. Après lui, la maîtrise des techniques médicales et l’ouverture d’hôpitaux regroupant des savants capables de soigner efficacement les patients deviendra un enjeu diplomatique de taille, surtout en période d’épidémie. Les médecins comme Ibn Ridwān seront les émissaires de ces savoirs, au nom de leur protecteur, pour l’ensemble du monde musulman médiéval.

Conclusion

Celui qui, en Occident, passera à la postérité sous le nom de Haly Abenrudian, rapporte la complexité et les questionnements qui ont pu être ceux des praticiens de son temps face aux épidémies de peste déferlant sur le Moyen-Orient. Les réponses médicales sont assez similaires à celles prônées pour faire face à l’épidémie mondiale actuelle : hygiène, restriction de contact social au besoin, respect de soi, de son intérieur, de son alimentation et de l’air, favorisant le renforcement de l’immunité. Sans doute un brin de fatalisme et beaucoup de patience sont-ils également indispensables. Et pour l’application pratique de ces mesures, un scabreux compromis entre théories médicales, politiques, sociologiques et économiques s’impose.

Notes :
(1) Dans les contrées régies par un gouvernant musulman, cela n’inclut pas que les médecins soient de cette confession.
(2) Biblioteca de El Escorial, Ms 916.
(3) Traité sur les conditions de santé et de maladie en Egypte et au Caire.
(4) Dols et Gamal, 1984.
(5) Uyūn al-anbāʼ fī ṭabaqāt al-aṭibbā (Sources d’informations sur les classes de médecins).
(6) A Ali, le genre du Prophète de l’Islam qui, pour les chiites, est son successeur.
(7) Arabe : invitation.
(8) Hôpital.
(9) Située non loin de l’ancienne Suse, la ville fut fondée par le souverain sassanide Shāpūr I (241-271) qui y accueilli, notamment, les nestoriens syriaques chassés de l’empire byzantin et plus tard, les médecins et philosophes grecs d’Athènes lorsque l’empereur Justinien fit fermer l’Académie néo-platonicienne.

Quelques liens :

Dols M. W., Gamal A. S. (1984), Medieval Islamic Medicine. Ibn Riḍwān Treatise "On the Prevention of Bodely Ills in Egypt", London.
Pormann, Peter E., Emilie Savage-Smith (2007). Medieval Islamic Medicine. Edinburgh University Press, Edinburgh.
Ragab A. (2015), The Medieval Islamic Hospital : Medecine, Religion, and Charity, Cambridge University Press, New York.
Schacht J., Meyerhof M., (1937) : The medico-philosophical controversy between Ibn Butlan of Baghdad and Ibn Ridwan of Cairo : a contribution to the history of Greek learning among the Arabs. Egyptian University. Faculty of Arts. Publication no. 13, Cairo.
Schacht J., “Ibn Riḍwān”, in : Encyclopaedia of Islam, Second Edition, Edited by : P. Bearman, Th. Bianquis, C.E. Bosworth, E. van Donzel, W.P. Heinrichs.

Publié le 24/04/2020


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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