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L’ethnie Toubou à l’heure de la révolution. Les Toubous dans le conflit libyen (2/3)

Par Asma Saïd
Publié le 22/06/2020 • modifié le 22/06/2020 • Durée de lecture : 12 minutes

Black smoke billows as fighting takes place in the southern oasis city of Kufra, located in a triangle where the borders of Egypt, Chad and Sudan meet, on June 12, 2012, as members of Libya’s Toubou minority and government forces clash.

AFP PHOTO/STR

Lire la partie 1

II. Les Toubous dans la deuxième guerre civile libyenne

A mesure que le pays s’enfonce dans la guerre va surgir une myriade de groupes armés et d’autorités qui se disputent le pouvoir. Comme beaucoup de communautés et de groupes armés ayant pris part à la première guerre civile libyenne, les Toubous vont se retrouver pris en tenaille entre les deux autorités rivales du pays dans la seconde phase du conflit. Alors que différentes autorités se disputent le gouvernement du pays, certains vont se ranger du côté du Gouvernement d’union nationale (le GNA) de Fayez Al-Sarraj formé en mars 2016, aussi appelé « Gouvernement de Tripoli » et d’autres vont s’allier au « Gouvernement de Tobrouk » [1] et soutenir l’armée nationale libyenne (ANL) du Général Khalifa Haftar [2].

Pour mieux comprendre le paysage politique libyen de la seconde guerre civile libyenne, un petit rappel historique s’impose.

Deux autorités libyennes rivales et un pays coupé en deux

Le Conseil National de Transition (CNT) avait été institué en février 2011 dans le contexte du soulèvement populaire gagnant tout le pays. Cette nouvelle autorité politique avait pour objectif de coordonner l’insurrection qui visait à démettre Kadhafi. En août 2012, son pouvoir avait été transféré au Congrès Général national libyen (CGN), basé à Tripoli, qui venait d’être élu. Ce dernier organisa des élections afin d’élire une nouvelle assemblée. Elue à l’été 2014, la Chambre des représentants avait assez rapidement vu son autorité et sa légitimité contestées, y compris en interne, ce qui scinda durablement le pays en deux principaux blocs qui perdurent aujourd’hui. En effet, devant la remise en cause de sa légitimité et alors que certains députés étaient partis pour réunir un nouveau Parlement à Tobrouk en août 2014, la Chambre des représentants se résout à remettre son pouvoir, en avril 2016, entre les mains du GNA de Fayez Al-Sarraj qui venait de s’installer à Tripoli. Et ce alors qu’elle rejetait au départ ce gouvernement à l’instar de la faction qui constitue désormais le Parlement rival de Tobrouk. Le GNA est alors reconnu et soutenu par la communauté internationale qui l’investit de la responsabilité de mettre fin à la seconde guerre civile libyenne. Face au GNA se trouvait l’ANL du Général Haftar, qui n’était autre, à l’époque de l’insurrection, qu’un des chefs militaires du CNT. Ce dernier est soutenu par le Parlement de Tobrouk, soit le seul Parlement reconnu par la communauté internationale.

C’est ainsi que l’on se retrouve avec deux autorités libyennes rivales et un pays coupé en deux avec d’un côté, la tripolitaine, à l’ouest, sous le contrôle du GNA et de l’autre la cyrénaïque, à l’est, sous le contrôle de l’ANL. Ces deux entités vont chacune tenter de rallier à leur cause les leaders tribaux du Fezzan libyen et parmi eux, les Toubous. Le Fezzan apparaît alors, de par ses ressources et sa position géographique, comme le territoire dont la prise de contrôle déterminera la victoire de l’une ou l’autre des autorités rivales.

Les Toubous du Fezzan

Le choix de l’un ou de l’autre des deux camps qui se dessine alors en Libye n’apparaît pas évident pour les communautés du sud du pays. Pendant un temps, les Toubous qui contrôlent une partie importante du Fezzan libyen, vont rester, comme d’autres ethnies, relativement en retrait dans l’attente de voir l’un des camps l’emporter sur l’autre, et voir le pays ainsi doté d’une autorité légitime unique. Mais à mesure que les tensions s’accumulent entre les deux gouvernements, craignant de se voir évincés des discussions, les Toubous vont être amenés à soutenir plus ou moins activement l’un ou l’autre des deux camps.

D’un point de vue stratégique, le choix du parti-pris dans ce conflit est relativement compliqué pour cette communauté, ce qui va entre autres expliquer le caractère en apparence contradictoire des alliances qu’ils ont choisi de privilégier. Les milices Toubou sont restées relativement autonomes et le pragmatisme qui s’appliquait à leur choix différait nécessairement d’une zone à une autre en fonction des realpolitik régionales et de la nécessité de composer avec la réalité sociale, économique et ethnique au niveau local. En effet, en fonction du lieu d’implantation des Toubous, les enjeux sociopolitiques et économiques ne sont pas les mêmes. Ils sont en concurrence voire en conflit avec des groupes ethniques différents, et les ressources sur lesquelles ils sont en mesure d’exercer un contrôle (champs pétroliers, routes stratégiques, trafics) diffèrent d’une localité à une autre. Ces disparités, en plus d’une absence de leadership voire d’une concurrence entre certains groupes armés Toubou, constitueront un obstacle majeur s’agissant d’unifier l’ensemble des milices Toubous teda du pays et nourriront l’ambiguïté des relations que ces milices entretiennent avec les deux autorités autoproclamées du nord du pays. En dépit des divisions que l’on observe au sein des milices Toubou, un consensus semble néanmoins prévaloir s’agissant de ne pas laisser leurs alliances locales respectives peser sur leurs relations, de sorte qu’elles n’entrent pas en conflit les unes avec les autres [3].

Ceci étant dit, il convient de souligner que les soutiens étrangers ont parfois pesé dans les choix fait par les différentes milices Toubou. En effet, certains groupes soutiendront le GNA essentiellement du fait de sa reconnaissance par la communauté internationale quand d’autres ont opté pour le Général Haftar du fait du soutien d’autres pays à ce dernier. C’est le cas par exemple des forces de Barka Wardougou. Ce dernier était soutenu par le Tchad et les Emirats arabes unis. Al-Atchi Mahadi, à l’époque à la tête du bataillon des martyrs d’Um Al Aranib, était lui aussi soutenu par le gouvernement tchadien. Aussi lorsque le Tchad annonça son soutien à Haftar, le pragmatisme stratégique de ces milices Toubou les a poussé à se ranger du côté de l’ANL dans un premier temps.

Mais la question de ce soutien étranger n’est néanmoins pas le seul élément qui a joué s’agissant de conduire les milices Toubous à se ranger du côté du Général. En effet en 2014, des leaders Toubou, des chefs militaires ou des représentants politiques, s’étaient rangés du côté du Parlement de Tobrouk où siègent des Toubous. Se faisant, ils se rangeaient par la force des choses du côté du Général Haftar dans la mesure où ce dernier est soutenu par ce Parlement. C’est dans ces circonstances que le bataillon des martyrs d’Um El Aranib de Koufra (dans le sud de la cyrénaïque), une des plus importantes milices Toubou teda, au départ alliée au CNT sera amenée à combattre aux côtés de groupes pro-Haftar. Une autre milice à dominante Toubou, la milice de Khalid Bin Walid, un Toubou salafiste, créée plus tard (en août 2018) appuiera également l’action de l’ANL dans le Fezzan [4].

En mal de reconnaissance depuis des décennies, les Toubous qui ont largement contribué à la libération du Fezzan et du sud de la Cyrénaïque, ont bien conscience que leur place dans la société libyenne se joue dans cette phase cruciale que traverse la Libye à ce moment là. Leur soutien au Parlement de Tobrouk puis au GNA à sa création semble ainsi quant à lui avoir été motivé en partie par le fait que ces entités étaient reconnues et soutenues par la communauté internationale. Les Toubous ont potentiellement espoir de pouvoir s’appuyer à l’avenir sur ces soutiens, notamment lorsqu’il sera question de distribuer les cartes du pouvoir libyen à la fin de la guerre.

Suivant le découpage est-ouest du pays, des milices Toubous du sud-ouest libyen vont donc s’associer au GNA. Ce fût par exemple le cas de la milice de Rajeb Wardougou (« Abay », un des frères de Barka Wardougou décédé en 2016), prenant le contrepied de son défunt frère qui lui avait initialement soutenu Haftar par le jeu des alliances. Ce fût également le cas de Cherfeddin Barkay. Il s’agissait là d’un choix d’autant plus singulier que le GNA ne bénéficiait pas d’une assise particulière dans le Fezzan libyen.

Cherchant à éviter la confrontation avec ces milices Toubous, le Maréchal Haftar, qui préparait son offensive sur le sud libyen, avait envoyé en janvier 2017, Ali Sida, le commandant de la brigade des martyrs d’Um El Aranib, une milice Toubou teda, discuter avec les chefs de milices Toubou teda du Fezzan. Certains chefs militaires Toubous dans la région semblaient favorables au Maréchal mais d’autres demeuraient très réticents à le soutenir. Il était reproché à l’ANL de jouer un double jeu et d’attaquer des milices Toubous censée être ses alliées dans certaines localités, notamment du côté de Koufra [5]. Il était également reproché au Maréchal d’être pro-arabe et d’avoir délaissé les Toubous lors des affrontements qui les ont opposé à l’ethnie arabe Zuwaya à Koufra en 2012. C’est cette combinaison de facteurs qui fera d’ailleurs que par la suite, à la fin de l’année 2016, la brigade des martyrs d’Um El Aranib, passée sous le commandement d’Hassan Keley, tournera le dos au Maréchal pour se rapprocher du GNA. D’autres milices Toubous avaient suivi cette dynamique quand d’autres avaient pris leurs distances avec les autorités rivales et conservé une relative autonomie locale.

En ne s’engageant pas ouvertement pour l’un ou l’autre des deux camps, et les milices qu’ils agglomèrent, en dehors de nécessités stratégiques locales, les Toubous cherchaient en outre à éviter le piège d’une importation de conflits qui opposent l’un des deux camps à de puissantes brigades du nord, que cela soit les forces de Misrata, les brigades de défense de Benghazi (BDB) ou les brigades Zintan par exemple. En dehors des BDB, ces brigades, bien qu’ayant elles aussi conservé une relative autonomie vis-à-vis des deux autorités rivales, étaient affiliées à l’une ou à l’autre et semblaient coordonner leurs actions avec celles-ci. Les forces de Misrata se sont ainsi souvent rangées du côté du GNA et les brigades Zintan elles du côté de l’ANL. En affichant un soutien fort à l’un ou l’autre des deux camps, les leaders Toubous Cherfeddin Barkay et Rajeb Wardougou craignaient par exemple que la violente bataille de Benghazi ne s’exporte dans le Fezzan par le jeu des alliances.

Le fait est que depuis plusieurs années, les milices Toubous contrôlent une partie importante du sud libyen s’agissant notamment de la zone frontalière (Tchad, Niger) du sud du pays. Cette place acquise dans le Fezzan libyen après la révolution de 2011 en a fait des cibles privilégiées dans le contexte de l’offensive lancée par le Maréchal Haftar en janvier 2019. En effet ce dernier, déterminé à reprendre le contrôle sur les territoires du sud avant de remonter sur Tripoli, a lancé une offensive majeure sur le Fezzan. L’enjeu de celle-ci n’est pas seulement de leur reprendre les localités sur lesquelles les milices Toubous exercent leur contrôle mais également de mettre la main sur les ressources, qu’il s’agisse de champs pétroliers ou de routes et points de passage frontaliers stratégiques. Ainsi, dès mars 2017, après l’échec des négociations initiées par l’intermédiaire d’Ali Sida, l’ANL entreprend des opérations pour reprendre le contrôle de certains points stratégiques du sud libyen, dont certains étaient depuis quelques années contrôlés par des milices Toubous.

Après avoir repris le contrôle de localités stratégiques du sud libyen côté cyrénaïque, le Maréchal Haftar s’était lancé dans la conquête du Fezzan, usant tant des armes que du chéquier et des promesses politiques, pour chasser les groupes rebelles étrangers, tchadiens [6] ou soudanais notamment, du sud-est libyen où ils avaient trouvé refuge. Outre le désir de l’ANL d’étendre son contrôle sur le territoire libyen, l’enjeu affiché était de libérer le sud des forces étrangères et de le purger des éléments terroristes. Ces offensives étaient également motivées par le fait qu’il semblerait que de nombreuses attaques menées sur la cyrénaïque partaient du sud libyen. En 2017 comme en 2018, la priorité de l’ANL semblait donc être la neutralisation des terroristes et des groupes rebelles étrangers.

L’offensive militaire de l’ANL sur le Fezzan

Les prises de l’ANL en 2017 et 2018 peineront toutefois à se pérenniser et une partie importante d’entre-elles lui échappa de nouveau. C’est pourquoi, à la mi janvier 2019, l’ANL a lancé une énième offensive majeure sur le Fezzan. L’objectif stratégique était cette fois de sécuriser le sud libyen pour éviter d’être pris à revers lors de l’offensive sur la capitale Tripoli [7].

L’ANL entra dans Sebha sans rencontrer de difficultés majeures. Les Toubous, minoritaires, n’étant pas suffisamment dotés pour empêcher cette prise, le GNA ne leur ayant pas fourni les moyens nécessaires. Les Toubous, se sentant abandonnés par le GNA, critiqueront vivement la stratégie de celui-ci dans le Fezzan et son absence. Après avoir pris le contrôle de Sebha et du plus important champ pétrolier du pays, Al Sharara, et d’autres champs pétroliers qui étaient aux mains des Toubous (comme le champ de pétrole Al-Feel), l’ANL s’est dirigée sur Mourzouq.

L’offensive lancée sur Mourzouq en février 2019 sera fermement condamnée par la communauté Toubou de la région. Elle réfute notamment, fermement, les accusations de collusion avec des groupes armés rebelles étrangers portées par l’ANL. Une accusation qui, selon certains responsables Toubous, n’avait d’autre vocation que de permettre au Maréchal d’attaquer impunément leurs localités. Elle était d’autant plus mal vécue par ailleurs que selon eux, les rangs de l’ANL dans le sud libyen regorgent de mercenaires étrangers, notamment soudanais [8], des informations corroborées par plusieurs rapports d’organisations internationales ou de journalistes présents sur place.

En tout état de cause, cette offensive marque un tournant dans les relations entre l’ANL et les groupes Toubous qui les soutenaient, et même avec l’ensemble de la communauté. Elles resteront après cela durablement altérées, et ce d’autant plus que la prise de Mourzouq par l’ANL s’accompagnera d’exactions ciblant en particulier la population Toubou. En signe de protestation, des députés Toubous du Parlement de Tobrouk ont suspendu leur participation à celui-ci. Fief de la communauté Toubou dans le Fezzan libyen, Mourzouq sera néanmoins reprise des mains de l’ANL en août 2019, après deux semaines de lourds combats, par le Front de protection du sud, mené par un chef de milice Toubou nommé par le GNA, Al-Tabaoui.

Au delà de la violence de cette offensive de l’ANL sur le Fezzan, cette opération a eu pour conséquence de prendre en étau les Toubous teda du sud libyen entre les attaques de l’armée du Maréchal et les actions du gouvernement tchadien. En effet, ce dernier cherche à empêcher que les milices rebelles Toubous tchadiennes, fuyant l’offensive de l’ANL, ne viennent s’installer durablement sur son territoire. C’est ce qui justifie d’ailleurs en partie que l’ANL bénéficie dans le sud libyen du soutien armé et politique du président tchadien Idriss Déby. Depuis mai 2018, un accord de coopération sécuritaire a même été conclu entre le Soudan, la Libye, le Tchad et le Niger. Celui-ci établit un « droit de poursuite » qui permet au gouvernement tchadien de venir traquer les rebelles tchadiens jusque sur le sol libyen [9].

Alors que le GNA est critiqué pour sa faiblesse et que le Maréchal Haftar a largement gagné du terrain ces deux dernières années, certains miliciens Toubous semblaient pouvoir accepter il y a un an encore de déposer les armes si les forces du Maréchal se révélaient en mesure de contrôler l’ensemble du pays. Ils auraient alors exigé que le pays soit doté d’un gouvernement unique, d’une seule armée et d’une seule police, et que des institutions régaliennes légitimes soient mises en place. Toutefois, depuis l’offensive sur Mourzouq, les Toubous semblent désormais refuser le leadership de celui-ci. Ainsi, le responsable du bureau politique des brigades des Toubous déclarait récemment refuser catégoriquement de le laisser prendre le pouvoir, un élément qui a d’ailleurs motivé leur engagement dans la bataille de Tripoli.

A la fin du mois d’avril 2020, le Maréchal s’est autoproclamé dirigeant du pays [10]. Une déclaration qui ne changera rien au fait que les Toubous, qui contrôlent aujourd’hui des points stratégiques du Fezzan libyen comme la base militaire d’Al Wigh par exemple, sont déterminés à faire reconnaître leur place dans la Libye de demain, dans un pays où pour l’heure « les droits ne s’accordent pas mais s’arrachent » [11].

Publié le 22/06/2020


Asma Saïd est étudiante à l’université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne) où elle prépare le concours du Quai d’Orsay. A l’issue de son Master II en Droit et en Relations Internationales, elle a effectué des stages et des missions auprès d’instances onusiennes d’abord en Asie puis au Moyen-Orient, avant de travailler pour des instituts de recherche ou l’administration française au Moyen-Orient puis en France.
 
Animée d’un réel intérêt pour cette zone géographique où elle a vécu, travaillé et voyagé, elle a étudié plusieurs des conflits qui touchent cette région, avec entre autres un focus sur le conflit libyen, la situation en Egypte après la chute de Moubarak, le conflit dans le Sinaï où elle s’est rendue à de nombreuses reprises, et les relations de ce pays avec ses voisins ou avec la Russie.


 


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