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L’ethnie Toubou à l’heure de la révolution. Les Toubous dans le conflit libyen (1/3)

Par Asma Saïd
Publié le 08/05/2020 • modifié le 22/06/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Black smoke billows as fighting takes place in the southern oasis city of Kufra, located in a triangle where the borders of Egypt, Chad and Sudan meet, on June 12, 2012, as members of Libya’s Toubou minority and government forces clash.

AFP PHOTO/STR

I. L’engagement des Toubous dans la révolution libyenne

Dans le contexte du printemps arabe, la Libye de Kadhafi bascula le 15 février dans la première guerre civile que connaîtra le pays depuis son indépendance en 1951.

Kadhafi s’était largement appuyé sur le système tribal libyen [2] et ses alliances pour gouverner le pays durant plus de quarante ans et ce sont ces mêmes alliances qui voleront en éclat au début de l’année 2011. En effet, contrairement à ses voisins égyptiens et tunisiens, la révolte en Libye n’est pas portée par la société civile ou une opposition politique structurée mais davantage par des clans et des tribus. Il y aurait même en Libye, selon certains observateurs [3], la revendication d’un droit à l’autodétermination de la part de certaines ethnies, notamment celles qui, comme les Toubous, ont vu leur peuple éclaté en vertu de frontières qui n’ont jamais eu de sens pour elles.

Il convient de rappeler à titre liminaire que les Comités populaires, un des piliers du système libyen, institués par Kadhafi dans les années 1970, avaient vu leur autorité concurrencée puis renversée par les comités révolutionnaires dont le régime s’était doté. Ces derniers, plus violents et moins transparents dans leur fonctionnement, disposaient chacun de leur propre milice et bénéficiaient d’une juridiction propre avec le tribunal révolutionnaire. Ils en référaient directement et exclusivement au Guide. La mise en place de ce type de comités visait à remettre le pouvoir au peuple et à remettre en question l’autorité tribale dont bénéficiaient certains clans influents. Toutefois devant la protestation de certains clans, et la menace que celle-ci faisait peser sur le régime, il a été question de reprendre la main sur les comités révolutionnaires au demeurant désavoués par une partie importante de la population. C’est alors que le régime avait instauré en 1998 les Commandements populaires et sociaux à travers lesquels il remis le pouvoir aux mains des notables locaux et des chefs de tribus [4]. Dans les mois précédents la révolution, le second fils de Kadhafi, Saif Al Islam, avait même initié un chantier visant à réformer le système libyen et la Constitution dans lequel il était notamment question de saper définitivement le pouvoir des comités révolutionnaires restés jusqu’à alors très influents en Libye [5].

Parti de Benghazi le mouvement de révolte avait pour origine la manifestation du 15 février des mères des victimes du massacre d’Abou Salim devant le tribunal [6]. Cette manifestation, à laquelle les avocats, puis la jeunesse se joindront, gagnera peu à peu le reste du pays. Et dans les jours qui suivirent, des tribus se joignirent à l’insurrection. C’est le cas notamment des Warfalla et des Toubous. Les Warfallas [7] constituent la plus importante tribu de Libye avec plus d’un million de membre, et ils sont particulièrement présents justement du côté de Benghazi d’où est parti la révolte. A la différence des Warfallas, qui se sentaient négligés bien qu’ils disposaient d’une certaine écoute auprès du Guide et de postes clefs dans l’appareil sécuritaire libyen, les Toubous eux, minoritaires, ont toujours été exclus du système et discriminés.

Méprisés depuis des décennies sous Kadhafi, c’est donc assez naturellement que ces derniers rejoignent les rangs du Conseil National de Transition (CNT) lors de la première guerre civile libyenne en dépit des vaines tentatives du Guide de les rallier à sa cause [8]. Saisissant une occasion historique de faire valoir leurs droits, les Toubous ont été particulièrement actifs lors de ce conflit tout en conservant une relative autonomie vis-à-vis des grands acteurs de celui-ci.

Si plusieurs milices Toubou se sont constituées au moment du soulèvement de 2011 et ont continué d’exister par la suite, les milices de Barka Wardougou (le bataillon du bouclier du désert) et de Cherfeddin Barkay (bataillon des martyrs d’Um El Aranib) apparaissent comme étant les plus structurées et les plus puissantes [9]. Il convient de souligner qu’alors que certaines milices, comme les deux précitées, étaient essentiellement composées de Toubou Teda, d’autres membres de cette communauté se sont alliés à des tribus arabes lors du soulèvement, constituant ainsi des milices mixtes comme se fût le cas à Koufra par exemple. En effet, en mai 2011, la milice Toubou menée par Ali Sida et Hassan Keley s’est battue aux côtés de l’ethnie arabe Zuwaya pour prendre le contrôle de Koufra et de zones alentours. Même chose du côté du champ pétrolier de Sharara où des Toubous teda ont combattu aux côtés de Touarègues.

Les premiers faits d’arme marquant l’entrée de la communauté Toubou teda dans la révolution remontent à juin 2011. Le chef militaire Barka Wardougou, un Toubou du clan Teda, réputé être un des premiers de sa communauté à s’engager dans la révolution, soutenu alors par un petit groupe de combattants, prend le contrôle de check points et de points de passages stratégiques autour de son bastion familial, Tajarhi. Cette localité située dans le district de Mourzouq constitue le dernier point de ravitaillement avant la frontière nigérienne, soit le plus au sud du Fezzan.

L’ironie de l’histoire veut que Barka Wardougou s’était vu directement sollicité par Kadhafi en 2011, pour combattre dans ses rangs, après que ce dernier l’ait fait libérer en 2010. Il avait servi dans l’armée libyenne et avait été soutenu par le Guide lorsqu’il avait pris la tête d’un mouvement de rébellion nigérien [10]. Il fut arrêté par les autorités libyennes lorsque celles-ci entreprirent de se rapprocher de Ndjamena alors que Barka Wardougou armait les rebelles Toubous tchadiens. Barka Wardougou avait accepté dans un premier temps l’offre du Guide et s’était fait livrer des armes dans cette perspective. Il se retourna cependant rapidement contre lui [11].

Fort de ces premières victoires dans les environs de Tajarhi, Barka Wardougou étendit son contrôle dans la région à d’autres points stratégiques comme des check points militaires, des postes frontaliers avec le Niger, des bases militaires comme la base aérienne de Waw an Namus [12], située sur l’axe Sebha-Koufra dans la province de Mourzouq, et la base aérienne d’Al Wigh [13].

Poursuivant leur offensive vers le nord, les hommes de Barka Wardougou, depuis baptisés « le bataillon du bouclier du désert », sont rejoints par d’autres milices Toubous et notamment celle menée par Al Lachi Al Mahadi [14] et Cherfeddin Barkay. Cette dernière était venue en renfort notamment pour la prise d’Al Wigh. Ils se dirigent alors, en juillet 2011, sur Gatrun, un des fiefs Toubou du sud-ouest du pays, située à environ 200km au sud de Mourzouq. Mais cette première prise n’aura été que temporaire faute de soutien de la population locale.

Il faudra attendre le mois d’août pour voir ce groupe armé Toubou remporter sa plus grosse victoire. En effet le 19 août 2011, le bataillon du bouclier du désert, appuyé par d’autres milices Toubous, prend le contrôle de la ville de Mourzouq, un des plus gros fief Toubou dans la région et carrefour hautement stratégique du Fezzan, d’où il chasse les pro-Kadhafi. Cette offensive marquera l’engagement officiel de la communauté Toubou aux côtés du CNT qui nommera d’ailleurs Barka Wardougou chef militaire de la province de Mourzouq.

En parallèle, après plusieurs années d’exil, Issa Abdelmajid Mansour, représentant notoire de la communauté Toubou, leader du Front Toubou pour le Salut de la Libye (FTSL), un groupe armé formé en 2007 pour défendre la communauté Toubou, fera son grand retour en Libye à l’occasion du soulèvement de 2011. Celui-ci a offert au mouvement, écrasé lors de la révolte de Koufra en 2008, la possibilité de renaître opérationnellement sur un théâtre libyen en proie au chaos. Le FTSL s’alliera assez rapidement avec le CNT qui lui promettra dans un premier temps la remise en cause du décret de 1996 à l’origine de son exclusion de la société libyenne. En effet, les Toubous s’étaient vus promettre par le CNT au début de la révolution libyenne une évolution de leur statut administratif et certains avantages financiers et économiques. A l’instar de Kadhafi, le CNT leur avait fait miroiter la nationalité libyenne. Toutefois, à la chute de Kadhafi, ces promesses vont quelque peu tomber dans l’oubli entrainant une certaine désillusion voire de la défiance au sein de cette communauté vis-à-vis des nouvelles autorités.

Après s’être appuyé sur des milices Toubous pour contrôler les frontières sud du pays (avec le Tchad, le Niger et le Soudan), le CNT pris peu à peu ses distances avec elles. Cela fut notamment le cas vis-à-vis du FTSL lorsque celui-ci a entrepris de prélever des taxes, au nom du CNT, sur les routes de Koufra qui conduisent au sud du pays. Une prise de distance plus marquante encore à la suite des affrontements interethniques violents qui ont opposé les Toubous et les Arabes sous les yeux du CNT, dont la médiation se révèlera inefficace. Dans ces circonstances, en mars 2012, Abdelmajid Mansour réactiva le FTSL, qui avait été dissout à la chute de Kadhafi, pour lutter contre le « nettoyage ethnique » qu’il accuse le CNT de tolérer voire d’orchestrer sur sa communauté [15], notamment du côté de Sebha où celle-ci affronte la tribu arabe des Ouled Souleymane. Le FTSL ira jusqu’à brandir la menace séparatiste quoi qu’il soutenait initialement l’unité du pays. Le représentant Toubou de Sebha démissionnera du CNT pour dénoncer la complicité de celui-ci dans les exactions commises sur sa communauté lors des affrontements interethniques. De son côté, le CNT émettra un mandat d’arrêt à l’encontre d’Issa Abdelmajid Mansour en mai 2012 [16].

Si ces conflits semblent avoir essentiellement pour origine la question de l’accès aux ressources (pétrolifère, gazière, l’exploitation de mines…) et le contrôle des routes stratégiques, les tribus arabes de ces localités reprochent également aux tribus non-arabes d’avoir soutenu Kadhafi par le passé et dans les premiers mois de la révolution, ce qui a été le cas dans une certaine mesure, notamment chez les Touarègues.

En tout état de cause, les milices Toubous ont joué un rôle déterminant dans la libération du sud libyen. Au fil de la révolution, différents groupes armés Toubous, sous le drapeau du CNT, se sont emparés des postes clefs dans les grandes villes situées dans leur zone d’influence. Ce sera notamment le cas à Koufra, en Cyrénaïque, dont ils ont officiellement pris le contrôle à l’été 2011, aidé par la communauté arabe locale des Zuwaya, une des plus importante tribu arabe de la région. Au delà d’étendre leur contrôle aux points stratégiques aux alentours de Koufra, les Toubous y ont placé leurs représentants. Ainsi, les représentants de Koufra au CNT seront désignés parmi eux. Une belle revanche pour cette communauté qui, quoique représentant environ la moitié de la population de cette ville, y avait toujours vécu sous le joug de la tribu des Zuwayya, et été reléguée dans des bidonvilles.

Toujours avec l’appui du CNT, les Toubous poursuivirent leur progression avec, quelques semaines plus tard, à la mi septembre 2011, la prise de Sebha, bastion de l’ethnie Kadhafa celle à laquelle appartenait le Colonel [17].
Membres de la rébellion qui chassa les loyalistes de grandes villes du Fezzan, leur appartenance à la communauté Toubou, et le caractère stratégique des prises qu’ils ont faites sous l’égide du CNT, colora certaines de leurs offensives d’une dimension ethnique dont ils peineront à se départir par la suite. C’est ce qui explique notamment que dans l’intervalle des deux guerres civiles libyennes et lors de la seconde, les Toubous se sont retrouvés au cœur de conflits interethniques sanglants.

Lire la partie 2

Lire également :
L’ethnie minoritaire Toubou en Libye (1/3)
L’ethnie minoritaire Toubou en Libye (2/3)
L’ethnie minoritaire Toubou en Libye (3/3)

Publié le 08/05/2020


Asma Saïd est étudiante à l’université Paris 1 (Panthéon-Sorbonne) où elle prépare le concours du Quai d’Orsay. A l’issue de son Master II en Droit et en Relations Internationales, elle a effectué des stages et des missions auprès d’instances onusiennes d’abord en Asie puis au Moyen-Orient, avant de travailler pour des instituts de recherche ou l’administration française au Moyen-Orient puis en France.
 
Animée d’un réel intérêt pour cette zone géographique où elle a vécu, travaillé et voyagé, elle a étudié plusieurs des conflits qui touchent cette région, avec entre autres un focus sur le conflit libyen, la situation en Egypte après la chute de Moubarak, le conflit dans le Sinaï où elle s’est rendue à de nombreuses reprises, et les relations de ce pays avec ses voisins ou avec la Russie.


 


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