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Par Emilie Polak
Publié le 21/01/2014 • modifié le 07/03/2018 • Durée de lecture : 9 minutes

Shroud, painted linen, known as "Woman with the ankh cross", 4th century AD Coptic Period Egyptian, from Antinoe, Egypt (AF.6487)

The Art Archive / Musée du Louvre Paris / Gianni Dagli Orti / AFP

Cet art est influencé par les invasions successives qu’a connues l’Egypte au cours des siècles. Ainsi, la production artistique copte fait-elle référence à l’art pharaonique, aussi bien dans la composition que dans les thèmes et les techniques. On y trouve également des influences grecques, romaines, byzantines, perses et arabes [2]. C’est cette mixité des productions artistiques qui fait l’originalité de l’art copte.

La production artistique est d’abord visible dans les vestiges architecturaux que l’on trouve encore dans la Vallée du Nil. En effet, le développement d’une architecture copte est en lien avec l’essor du monachisme [3]. L’art copte est marqué par un goût pour la couleur : des fresques colorées ornent les murs des monuments. La variété de la palette chromatique se retrouve également dans les tissus, la mode des tissus colorés et décorés est en effet ancienne en Egypte, mais est marquée par les influences constantes venues de l’étranger.

L’Egypte, terre du monachisme

Afin de comprendre la particularité de l’architecture chrétienne d’Orient, il faut revenir sur les origines du monachisme. Le mouvement monastique chrétien a trouvé ses origines dans le désert d’Egypte. De là, il se diffuse dans tout le bassin méditerranéen, puis en Europe. Les premiers ermites se seraient rendus dans le désert égyptien dès le IIIème siècle après Jésus-Christ, où ils auraient parfois occupé d’anciens tombeaux, notamment en Haute-Egypte. Mais la plupart se contente de vivre en ascète, dans le désert, à proximité de leur village. Le premier à établir sa résidence permanente dans le désert égyptien serait Saint-Paul de Thèbes. Ces ascètes vivent dans le désert mais séparés les uns des autres. Il faut attendre Saint-Antoine, considéré comme le père du monachisme égyptien, pour voir les différents ermites se rassembler en communauté de vie monastique. Saint-Antoine, outre le rassemblement des disciples, a également rédigé des règles pour la direction spirituelle des membres des communautés. Celles-ci se retirent peu à peu dans le désert afin d’éviter les distractions du monde. Dans le même temps, des monastères s’établissent en bordure des terres cultivées, près des villages et des villes. Il est nécessaire de souligner l’aspect multiculturel de la vie dans les premiers monastères coptes. Le monachisme prend tellement d’ampleur au cours du Vème siècle, que plusieurs femmes nobles décident de rejoindre les monastères : elles habitent comme les moines, dans des cellules, et portent des habits masculins.

Le mode de vie ascétique s’avère essentiel dans la religion chrétienne copte. C’est pourquoi, dès le IIIème siècle, l’effervescence religieuse se traduit dans la multiplicité des constructions à vocation cultuelle. De nombreuses églises sont bâties dans les villes, et de nombreux monastères à la campagne. Ce phénomène prend encore davantage d’ampleur au milieu du Vème siècle : le Concile de Chalcédoine [4] désavoue le patriarche Dioscore et amène progressivement les Coptes à s’isoler de l’ensemble du monde chrétien. Par ailleurs, le milieu du Vème siècle, en Egypte, coïncide avec un renversement de la majorité numérique du pays, en faveur des chrétiens : de plus en plus d’Egyptiens se convertissent au christianisme, qui devient la religion la plus répandue dans le pays. On parle alors de période chrétienne. Cette primauté de la chrétienté se traduit dans les constructions, avec l’apparition d’une architecture proprement copte.

L’architecture religieuse copte manifeste une préférence pour les absides [5] rentrantes, et, à l’entrée des bâtiments pour des colonnades. Le lieu de culte est entouré de hauts murs qui forment une enceinte rectangulaire, à l’intérieur de laquelle on trouve une église à coupole. L’église est donc enfermée et invisible de l’extérieur, grâce aux murs. Cela traduit une recherche du mystère religieux, qui rappelle les temples pharaoniques. L’église du Deir el-Abiad [6], à Sohag [7], que l’on pense construite en 440 par l’abbé Chenouté [8], est une parfaite illustration de cette architecture. On pénètre dans le bâtiment après avoir franchi le mur d’enceinte, haut de douze mètres, par le sud. A l’origine, l’ensemble architectural du Deir el-Abiad comportait six portes d’accès. L’église elle-même, ornée de peintures murales, est de forme basilicale et comporte trois nefs.

La liberté de cultes octroyée aux chrétiens a permis l’accroissement de la communauté chrétienne d’Orient. Parallèlement, de nouvelles pratiques cultuelles se sont développées, et notamment le monachisme. Celui-ci s’est peu à peu organisé, les communautés religieuses se substituant aux ermites. Tout cela a permis l’essor d’une architecture religieuse proprement copte mais d’influence pharaonique, dont l’église du Deir el-Abiad est représentative.
Outre l’architecture, l’art copte se caractérise par une maîtrise des couleurs, que l’on retrouve dans les peintures murales qui ornent les bâtiments, mais aussi dans les tissus.

Les arts de la couleur

L’art copte est caractérisé par le goût et la maîtrise d’une large palette de couleurs : cette singularité est particulièrement visible en peinture et en teinturerie. En 332 avant Jésus-Christ, est fondée la ville d’Alexandrie, l’art pictural égyptien connait alors une « hellénisation », à l’origine d’un style hybride : la tradition pharaonique est progressivement recouverte par les formes et les images des Grecs, puis des Romains. Cependant, les mosaïques, trop longues et trop onéreuses à produire, sont remplacées, dans les édifices coptes, par des décors sculptés et rehaussés de couleurs mais aussi par des peintures murales. Les plus anciennes d’entre elles, aujourd’hui détruites, se trouvaient dans la catacombe de Karmouz à Alexandrie et dataient de la fin du IIIème siècle : cet espace servait probablement de chapelle et on trouvait au plafond une frise relatant les miracles du Christ. Les plus anciens lieux de cultes coptes ont été établis dans d’anciens édifices pharaoniques, c’est pourquoi c’est là que l’on trouve les plus vieux vestiges de peintures et c’est aussi pourquoi la thématique religieuse y est omniprésente. Néanmoins, l’art copte est caractérisé par la multitude de ses influences : la peinture murale, de facture grecque, privilégie les thèmes bibliques mais se réfère aussi au passé pharaonique. Ainsi, la Vierge Marie est fréquemment représentée, tenant l’enfant Jésus et l’allaitant. Massimo Capuani, expert en Histoire des Eglises chrétiennes d’Orient, souligne que « le thème de l’allaitement n’est pas sans rappeler les nombreuses représentations de la déesse Isis allaitant son fils Horus ». L’art copte est donc l’union de plusieurs productions artistiques desquelles émerge un art spécifique.

La conquête arabe n’interrompt pas cette vague de création artistique. Au contraire, l’occupation arabe qui suit la conquête de l’Egypte correspond à un tournant important dans la peinture murale. Un grand programme iconographique est lancé, qui recouvre les anciennes productions. Cela a été particulièrement marqué dans la région du Wadi Natroun [9] où l’on peut trouver des églises dont les fresques initiales ont été recouvertes de trois couches de peintures, à différentes périodes. Par ailleurs, la conquête arabe apporte d’autres supports à la peinture : le bois et surtout les manuscrits, qui sont décorés à partir des V-VIème siècles. Au VIIème siècle, époque dite copto-arabe, on peut parler d’un véritable art de la miniature. Peu à peu, les artistes, qui décorent les en-têtes de livres ou de chapitres chrétiens, suivent les mêmes règles artistiques que pour décorer les pages des Corans. Sur fond d’or ou d’argent, se déploient des figures géométriques d’inspiration chrétienne (croix) ou islamiques (arabesques). Par ailleurs, les acteurs de l’Evangile s’inscrivent dans un monde islamisé : les personnages portent des turbans ou des caftans et sont entourés d’un mobilier emprunté à l’art décoratif islamique. Enfin, la large palette de couleurs utilisée est aussi révélatrice de la très forte influence arabe dans l’art copte.

Le goût pour la couleur se retrouve également dans la mode des vêtements ornés. Toutefois, cette mode est ancienne, puisque l’on a retrouvé ce type de tissus dans la tombe de Touthmosis IV [10]. L’affection pour les tissus colorés réapparait avec la conquête romaine et la diffusion des tissus en laine : les Egyptiens privilégiaient les tissus en lin, en raison de la chaleur. Néanmoins, le lin est une matière bien plus difficile à teindre que la laine, dont les couleurs parviennent, pratiquement intactes, jusqu’à nos jours. L’influence arabe s’avère cruciale dans ce domaine : les soieries venues d’Orient sont ornées de couleurs chatoyantes. Celles-ci sont sans doute importées de Syrie. Les tissus sont richement décorés de motifs géométriques et végétaux, semblables à ceux que l’on retrouve dans la sculpture et la peinture islamiques. Pour réaliser les décors imprimés, on plongeait le tissu, préalablement recouvert à certains endroits d’une matière protectrice (cire, argile), dans un bain de teinture. Cette mode des tissus colorés et décorés se répand dans tout le bassin méditerranéen, mais c’est en Egypte que l’on trouve la majorité de ces tissus. En effet, le climat sec et le sous-sol sablonneux de l’Egypte a facilité leur conservation, et ils sont parvenus jusqu’à nous, dans un très bon état de conservation. Le site d’Antinoé [11] a livré des dizaines de milliers de textiles, essentiellement retrouvés dans les nécropoles [12]. La mode des tissus colorés s’est perpétuée par la suite. Les thèmes ont pu changer, selon les époques : ainsi, pendant la période chrétienne, les tissus représentaient des scènes bibliques. Toutefois, les membres du clergé se sont opposés à ces représentations. L’évêque Astère d’Amasée (vers 330/335 - 420/425) [13] dénonce ainsi les riches qui « font peindre Jésus-Christ au milieu de ses disciples… Ils croient faire une chose agréable au Seigneur en portant des étoffes ornées de ces figures pieuses ; mais s’ils veulent suivre mon conseil, qu’ils les vendent pour honorer les vivantes images de Dieu. » Le tissu coloré et orné est donc ancien, mais si la mode persiste, c’est bien parce que les motifs sont renouvelés grâce aux influences religieuses, culturelles et artistiques des divers conquérants de l’Egypte.

L’art copte est caractérisé par la multiplicité de ses influences mais aussi par la variété de couleurs utilisées pour produire peintures murales, miniatures et tissus. Si l’art copte est influencé par d’autres, on peut toutefois remarquer qu’il persiste en dépit des conquêtes successives de l’Egypte. L’art copte possède une originalité et une spécificité indéniables qui résident dans l’alliance de différentes formes artistiques.

Un art spécifiquement copte apparait dès le IIIème siècle après Jésus-Christ, à une époque où les Chrétiens peuvent pratiquer leur religion avec plus de liberté. Dès lors, ils deviennent visibles au sein de leur pays. Cette affirmation des Chrétiens d’Orient dans l’espace public se traduit par une prolifération artistique, aussi bien en architecture (en lien avec le monachisme) que dans la peinture ou dans la production de tissus colorés. C’est d’ailleurs grâce à ces tissus colorés que l’Europe s’intéresse à la culture copte au début du XXème siècle. Au fur et à mesure que des mouvements de conquête ont touché l’Egypte, les Coptes, héritiers des pharaons, ont été au contact avec de nombreux peuples qui ont apporté leurs connaissances artistiques en Egypte. La combinaison de toutes ces productions artistiques est à l’origine d’une forme d’art spécifique : l’art copte.

A lire également : La renaissance de l’Eglise d’Egypte : les Coptes au XXème siècle

Bibliographie :
 BADAWY Alexandre, L’art copte. Les influences égyptiennes, Publication de la Société d’Archéologie copte, Le Caire, 1949.
 BEAUMONT Hervé, Le guide des civilisations égyptiennes. Des Pharaons à l’Islam, Editions Marcus, Paris, 2001.
 CANNUYER Christian, L’Egypte copte, les chrétiens du Nil, Gallimard Découvertes, Paris 2000.
 CAPUANI Massimo, L’Egypte copte, Citadelles & Mazenod, Paris 1999.
 DU BOURGUET Pierre, Les Coptes, Que sais-je ? PUF, Paris, 1988.
 KYBALOVA Ludmila, L’art des bords du Nil. Les tissus coptes, Cercle d’art, Paris, 1989.

Publié le 21/01/2014


Emilie Polak est étudiante en master d’Histoire et anthropologie des sociétés modernes à la Sorbonne et à l’École Normale Supérieure de la rue d’Ulm où elle suit également des cours de géographie.


 


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