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L’Afghanistan dans son contexte régional (2) : Chine

Par Gabriel Romanche
Publié le 11/09/2020 • modifié le 11/09/2020 • Durée de lecture : 10 minutes

Afghanistan’s National Security Advisor Hamdullah Mohib (L) shakes hands with Chinese Foreign Minister Wang Yi before proceeding to their meeting at the Zhongnanhai Leadership Compound in Beijing on January 10, 2019.

Andy Wong / POOL / AFP

La Chine a vu dans la « Guerre contre la terreur » et l’intervention américaine en Afghanistan une absurdité potentiellement dangereuse, mais également une opportunité géopolitique. La présence d’un nombre important de militaires américains à proximité de la frontière chinoise est perçu comme une menace à plus ou moins long termes pour Pékin. Mais la déstabilisation de l’Asie centrale par le conflit et l’exacerbation des tensions religieuses internes, sont surtout propices à la mobilisation des populations musulmanes de Chine. Les enjeux politiques de contrôle du Xinjiang et des populations Ouïghours à l’ouest de la Chine ont ainsi contribué au renouveau de l’intérêt chinois pour l’Afghanistan. Enfin, le conflit afghan est le théâtre indirect des rivalités chinoises avec l’Inde ou les États-Unis, et se trouve ainsi aujourd’hui au cœur des préoccupations sécuritaires et économiques à l’ouest de la République populaire.

La Chine est aujourd’hui un acteur régional d’un poids certain dans le processus de paix en Afghanistan. Certes, elle se réjouit du prochain départ des troupes américaines, mais elle s’inquiète de l’appel d’air sécuritaire que pourrait produire ce retrait sans garanties significatives. Nous verrons donc dans un premiers temps les relations entretenues par les autorités chinoises avec le gouvernement de Kaboul et les insurgés (I), puis nous nous intéresserons aux intérêts économiques poussant Pékin à s’investir dans le pays (II), avant d’aborder le positionnement diplomatique chinois (III). Cet article n’a pas pour objectif de développer de manière exhaustive la relation sino-afghane et ses enjeux, mais de donner des pistes de compréhension des équilibres géopolitiques qui pèsent sur le futur processus de paix inter-afghan.

I. Relations équilibrées et médiation

La stabilité sécuritaire est le premier but poursuivi par la Chine dans la zone afghane. Seule cette garantie pourrait permettre à Pékin de limiter l’expansion des groupes jihadistes du Turkestan oriental (principalement le Xinjiang) et de s’assurer de la rentabilité de ses projets économiques dans la région. Ce statu quo était jusque-là partiellement garanti par la présence américaine, pis-aller tout juste acceptable pour le Parti communiste chinois mais offrant des éléments de langage opportun pour justifier la politique de coercition au Xinjiang [2] et la lutte contre le triptyque « terrorisme, extrémisme religieux et séparatisme » [3]. La question récurrente du retrait des forces américaines depuis 2014 a conduit la Chine à lier des relations croissantes aussi bien avec l’insurrection qu’avec le gouvernement afghan.

La Chine n’a jamais souhaité s’impliquer militairement dans le cadre de la coalition internationale afin notamment de ne pas engager ses militaires sous commandement américain. En revanche, l’aide financière pour le développement des capacités de l’Armée nationale afghane (ANA) et du reste des forces de sécurité du pays s’est élevée à plus de 70 millions de dollars entre 2015 et 2018 [4]. Plus directement, et malgré les démentis des autorités chinoises, la l’Armée de libération du Peuple (PLA) est présente dans le corridor du Wakhan pour mener des patrouilles conjointes avec les forces afghanes et pour contribuer à la création d’une brigade de montagne de l’ANA [5]. Après la création de la base navale de Djibouti, officiellement inaugurée le 1er août 2017, et la multiplication des engagements extérieures de l’armée chinoise, la présence de ces unités sur le sol afghan témoigne de la rupture stratégique consommée au niveau du haut commandement et des autorités politiques du pays [6]. Sans aller jusqu’à se compromettre avec une administration sous contrôle américain et souvent critiquée pour sa corruption systémique, Pékin a donc entretenu des relations régulières avec Kaboul dans les domaines de la lutte contre le terrorisme. C’est également la Chine qui, sur le plan diplomatique, a permis à l’Afghanistan de rejoindre l’Organisation de coopération de Shangaï comme pays observateur en 2012 [7].

Dans le même temps, comme d’autres états de la région, la Chine a pris acte de l’évolution des rapports de force sur le terrain et de l’implantation durable des Taliban comme acteur politique du futur Afghanistan pacifié. La Chine a donc approfondi sa relation avec l’Émirat islamique d’Afghanistan et continuera probablement dans cette voie. Depuis quelques années, des représentants des Taliban se sont ainsi rendus à plusieurs reprises en Chine. En septembre 2019, une délégation menée par le mollah Baradar [8] a été accueillie à Pékin au lendemain de l’annonce par Donald Trump de la suspension des négociations avec les Taliban. Exploitant ce revirement de position des États-Unis, les Taliban ont pu faire publicité de leur nouvelle acceptabilité internationale. La Chine, dont la relation avec les États-Unis est en détérioration croissante depuis 2017 se place par la même occasion en acteur régional à même de se substituer à la prééminence de la première puissance mondiale. Quelques semaines plus tard en octobre 2019, la Chine accueille des discussions directes entre Taliban et autorités afghanes pour la présentation par Ashraf Ghani d’un plan de paix en sept points [9]. Cette position de médiateur et de puissance régionale neutre entre les deux principaux belligérants est relativement unique et garantit à la Chine la préservation de ses intérêts dans l’avenir.

II. Un potentiel d’échanges économiques difficilement exploitable

L’Afghanistan n’a jamais été un partenaire commercial de premier ordre pour la Chine. Situé à l’opposé de la « Chine utile » du littoral oriental, le pays n’est pas réellement intégré aux réseaux commerciaux chinois. Les provinces occidentales de la Chine ont longtemps été considérées comme des espaces lointains, riches en ressources naturelles mais peu développés sur le plan des infrastructures et des industries, contrairement au centre industriel et au littoral tourné vers les échanges commerciaux [10]. Progressivement désenclavées par la construction d’un important réseau ferroviaire et par la politique « vers l’ouest » du gouvernement chinois, ces provinces sont aujourd’hui destinées à être les points d’entrée et de sortie des « Nouvelles routes de la soie » de la Belt and Road Initiative. Toutefois jusqu’à présent, les tentatives d’investissements chinois en Afghanistan ont été très ponctuelles et peu satisfaisantes sur le long terme. En 2018, le volume total des échanges commerciaux entre la Chine et l’Afghanistan s’élevait à 690 millions de dollars [11]. En comparaison, sur l’année fiscale 2017/2018, le volume des échanges sino-pakistanais correspond à 13,2 milliards de dollars [12].

Particulièrement en besoin de matières premières, notamment en minerais et en hydrocarbure, l’industrie chinoise espère se tailler une part importante dans l’exploitation des ressources afghanes. En 2008, la China Metallurgical Group Corporation (MCC), une entreprise gouvernementale chinoise, a signé un bail de trente ans pour l’exploitation de la principale réserve de cuivre du territoire à Mes Aynak, dans la province de Logar au sud de Kaboul. Outre les multiples controverses qui ont entouré ce projet en raison de la présence d’une antique cité bouddhiste en surface du lieu d’extraction [13], l’exploitation du cuivre à Mes Aynak n’a jamais pu commencer réellement en raison d’une situation sécuritaire particulièrement détériorée dans la région et des attaques fréquentes menées par les insurgés contre les infrastructures et la main d’œuvre chinoise [14]. Le 17 mai 2020, une attaque contre un check-point proche de la mine a ainsi causé la mort de huit personnels de sécurité [15]. Certaines sources les rattachent directement aux équipes de surveillance de la mine [16]. De la même manière, fin 2011, la China National Petroleum Corp a obtenu les droits de prospection et d’exploitation sur une partie du bassin de l’Amu Darya à l’est de la ville de Faizabad dans la province de Badakshan. Principal bassin gazier de la région, à la frontière du Turkménistan, le bassin de l’Amu Darya représente une importante réserve d’hydrocarbure à proximité immédiate du territoire chinois [17]. Toutefois là encore, les prospections et l’exploitation n’ont pas encore pu être menées à bien faute de conditions de sécurité suffisantes pour garantir la rentabilité de l’ensemble.

III. Positionnement diplomatique régional

L’implication de la Chine dans la résolution du conflit afghan a donc des finalités diplomatiques et économiques évidentes au regard des besoins chinois en matière première et de la volonté de s’assurer de la stabilité des régions situées à ses frontières. Toutefois, au-delà de ces éléments pratiques, la Chine porte également un projet politique régional et tient à se montrer comme active dans la résolution de conflit, d’autant plus si elle se substitue en cela à l’armée américaine.

La Belt and Road Initiative (BRI) a pour objectif, on l’a vu, de désenclaver l’ouest de la Chine et d’ouvrir le territoire chinois aux marchés centre-asiatiques. Mais ce grand programme qui regroupe des projets d’investissements et d’infrastructures pour certain préexistants, mais aussi des partenariats politiques avec les pouvoirs locaux dans les pays partenaires a également une vision que certains considèrent comme intrinsèquement impérialiste en raison des déséquilibres économiques. Les États partenaires de la Chine se retrouvent ainsi contraints à des relations de dépendance, d’endettement et de domination face à la puissance économique et politique chinoise. Malgré les dénégations de la Chine, ces rapports qui existent depuis longtemps avec des pays d’Afrique ou des États producteurs d’hydrocarbures [18], ont tendance à se reproduire avec les grands projets de la BRI. Les ports sri-lankais de Hambantota ou pakistanais de Gwadar vont ainsi échapper totalement à la gestion de leurs États au regard du poids de l’investissement chinois [19]. Développer les « corridors » des nouvelles routes de la Soie assure la Chine de la pérennité de ses investissements à l’étranger, de ses approvisionnements en ressources, mais aussi de relations de domination sur les États de son entourage. L’Afghanistan, jusque-là sous perfusion américaine et tributaire de l’aide internationale pour son budget national ne pourra pas se prémunir longtemps de ce type de relations une fois que le retrait américain sera consommé, et que Donald Trump aura achevé de supprimer les aides actuelles au gouvernement de Kaboul pour le punir de sa corruption et de ses luttes intestines [20].

Toutefois, la Chine tient à se garder, au moins au premier regard, de toute intervention directe dans la résolution du conflit. Le scénario le plus probable est qu’elle s’appuie sur des instances multilatérales pour limiter le risque de détérioration de la situation en Afghanistan et de basculement dans la guerre civile. Une mission de maintien de la paix sous mandat des Nations unies et comprenant une part importante de troupes chinoises est une solution qui ferait également le bonheur du partenaire pakistanais, déjà grand pourvoyeur de troupes pour les missions sous casque bleu, et trop heureux de pouvoir s’impliquer directement en Afghanistan. L’Organisation de coopération de Shangaï est également un cadre qui pourrait permettre à la Chine de conserver la gestion de l’Afghanistan post-États-Unis à un niveau régional [21]. Encore faut-il convaincre les Afghans du bien-fondé d’une nouvelle présence militaire étrangère sur leur sol. En tout état de cause, la probabilité d’une intervention directe de l’armée chinoise de façon unilatérale est à exclure. Plus cohérente avec les pratiques actuelles chinoises, la stabilisation par le développement et les investissements massifs semble être l’option choisie. C’est également celle qui fonde la création du corridor économique sino-pakistanais (CPEC), qui par ses retombées économiques vise à stabiliser aussi bien le Xinjiang chinois que le Kashmir et le Baloutchistan pakistanais, tout en offrant un contournement de l’Inde [22] pour l’accès chinois à la mer d’Arabie. La création d’une ligne ferroviaire reliant la ville afghane de Kandahar au port de Gwadar, intégrant de fait l’Afghanistan au CPEC, vise ainsi à élargir cette dynamique à l’Afghanistan.

Conclusion

Depuis la fin des années 2000, la Chine s’investit progressivement dans le jeu politique, économique et diplomatique de l’Afghanistan. Les politiques successives d’ouverture vers l’ouest et de développement des nouvelles routes de la soie qui ont pour objectif de désenclaver et de développer l’ouest du pays se sont heurtées jusque-là à l’instabilité engendrée par le conflit afghan. Ce constat pousse les autorités chinoises à tisser des liens avec les différentes parties prenantes afin de se positionner en médiateur neutre, à même de favoriser un processus de paix tout en garantissant ses propres intérêts. De surcroit, le départ américain qui entérine la position de force des Taliban et marque une perte d’influence importante pour les États-Unis en Asie central laisse un vide que la Chine a l’intention de combler rapidement. Tant sur le plan économique que sécuritaire, Pékin ne pourra se réjouir de la « débandade » américaine en Afghanistan [23] qu’en assurant par ses propres moyens la poursuite du processus de paix et la stabilisation de la région. Elle peut pour cela compter sur le soutien de l’allié pakistanais, et sur la toute-puissance de son stock de devises et de ses investissements directs.

Lire également :
- L’Afghanistan dans son contexte régional (1) : Pakistan et Inde
- Les « nouvelles routes de la soie » et le (Grand) Moyen-Orient : enjeux et objectifs

Publié le 11/09/2020


Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est actuellement analyste au ministère de l’Intérieur, spécialisé sur la zone afghano-pakistanaise. Il a auparavant occupé un poste similaire dans un service interministériel et a servi à l’État-major de l’armée de Terre.


 


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