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Conflit agro-pastoral dans le Hazarajat (2/2) : conflit communautaire et exploitation politique

Par Gabriel Romanche
Publié le 11/11/2020 • modifié le 11/11/2020 • Durée de lecture : 11 minutes

A ces facteurs externes et sociétaux s’ajoutent des enjeux, réels et indubitables, de contrôle de la ressource en eau et en nourriture qu’implique l’utilisation stable des terres arables et des pâtures. Ces enjeux de subsistance sont réels au sein des deux communautés mais ne peuvent suffire à expliquer les régulières flambées de violence qui séparent ces deux groupes aux portes du Hazarajat, mais aussi dans les nouvelles implantations de ces communautés, notamment à Kaboul.

Nous verrons ici dans un premier temps les enjeux de subsistance autour desquels se cristallise la confrontation de ces deux groupes, avant de développer dans un second temps les facteurs externes qui causent de tels accès de violence.

Une lutte de survie collective

À la racine de ces affrontements se trouve un conflit agropastoral relativement classique comme on en trouve dans toutes les régions du monde où cohabitent ces deux modes d’élevage et d’agriculture. Bien documentés notamment en Afrique sub-saharienne [1] où ils sont identifiés comme des éléments de risque majeur pour la sécurité de la région [2], ces conflits entre éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires sont en hausse depuis les années 2000, sous les effets conjugués de l’accroissement démographique et du changement climatique.

Culturellement marqué par un fort pastoralisme à la fois nomade et transhumant, l’Afghanistan ne fait pas exception à la règle, et la lutte pour le contrôle des pâtures d’altitudes du Hazarajat est réelle. On l’a vu en première partie, ce territoire n’offre que peu de terres arables, une ressource en eau limitée et parfois insuffisante, et des conditions de vie rudes et sommaires. Les populations qui y vivent sont donc fortement sensibles aux risques climatiques et à toute dégradation de leur ressource en vivres. Ainsi, un événement néfaste pour les cultures peut remettre en question instantanément la survie d’une famille ou d’une communauté à court terme. Dans son étude d’octobre 2010, Kanishka Nawabi rapporte ce haut niveau de vulnérabilité des communautés du Hazarajat [3]. Outre l’impossibilité pour les éleveurs locaux sédentaires d’exploiter les pâtures elles-mêmes, la venue des nomades implique bien souvent une destruction partielle ou totale des cultures par leur bétail au cours de leur passage.

Cette vulnérabilité est partagée par les éleveurs kuchis. Ceux qui pratiquent ce qu’on a appelé un nomadisme intégral (sans aucune attache territoriale) sont totalement dépendants de la survie de leur bétail, laquelle dépend elle-même d’un accès suffisant aux pâtures et à l’eau. C’est donc tout le modèle économique mais aussi le mode de vie des Kuchis qui est en péril lorsque les routes d’accès aux pâtures leurs sont fermées par les habitants de ces régions. En outre, le phénomène de sédentarisation s’accroit rapidement ces dernières années et renforce la pression foncière par l’accroissement urbain et les sédentarisations « sauvages », c’est-à-dire sur des terrains non prévus à cet effet et qui sont rarement la propriété des personnes qui s’y installent. Ce phénomène de sédentarisation est analysé par Antonio Giustozzi et distingué entre des installations « autorisées par le gouvernement » et d’autres « non autorisées par le gouvernement » [4]. L’intervention de la puissance publique dans la sédentarisation des nomades est une conséquence de politiques incitatives qui ont souhaité encourager la transition vers des modèles économiques plus modernes, mais aussi la conséquence de lacunes dans les politiques de réinstallation des réfugiés revenant du Pakistan, d’Iran ou de plus loin encore. Certains font le choix de la sédentarisation en espérant y trouver davantage de stabilité économique ou encore un accès facilité aux soins et à l’éducation pour leurs enfants. D’autres affirment qu’il ne s’agit là que d’un choix contraint par l’impossibilité financière de poursuivre un pastoralisme nomade. On retrouve là encore les vulnérabilités réelles de ces populations.

Confrontation diffuse, pics de violence intermittents

Au regard de tout ce qui précède, il parait inévitable que les confrontations entre ces deux groupes communautaires soient continues au cours de l’histoire et soient devenues une sorte de règle où chaque année apporte son lot d’affrontements et de crispations. Toutefois, l’étude des occurrences de ce conflit semble montrer au cours du XXe siècle une réalité beaucoup moins schématique.

On a vu que le règne d’Abdur Rahman a constitué une période particulièrement violente et fondatrice de l’antagonisme de ces deux populations. L’oppression des Hazaras à cette période a également entrainé l’appropriation ou l’achat d’une partie des terres par des familles kuchis, y compris des terres arables confiées par la suite à des métayers hazaras, et la domination des entrepreneurs kuchis dans les réseaux de commerces et de trafic desservant la région. Atténués au cours des règnes suivants, ces rapports dominants/dominés ont trouvé un certain équilibre au milieu du XXe siècle. Malgré la consécration des Pachtouns à la tête de l’État afghan et la position favorable des Kuchis grâce aux acquis des décennies précédentes, les mécanismes locaux de gestion des conflits et de cohabitation ont su maintenir le niveau de conflictualité relativement bas. Le règne de Zahir Shah (1933-1973) et les premières années du règne de Daoud Khan ont ainsi vu les relations entre nomades et sédentaires se réguler d’elles-mêmes, en petite partie grâce à la médiation d’un État stable, en très large partie grâce aux relations intercommunautaires fondées davantage sur les réseaux de solidarités (qaum), ou de voisinage [5]. Selon les membres de ces communautés eux-mêmes, les liens entre nomades pachtouns et sédentaires hazaras incluaient alors des échanges commerciaux, mais aussi des invitations réciproques lors des mariages ou funérailles. En définitive, loin de s’attacher alors à une identité communautaire monolithique, les rapports intercommunautaires reposaient sur des liens interpersonnels créés au niveau des familles et des qaum. La gestion des conflits revenant alors naturellement dans le contexte afghan à un dialogue entre aînés des deux familles concernées pour convenir d’une solution de compromis. Certains affirment qu’à ces résolutions traditionnelles s’ajoutait une puissance étatique forte qui intervenait de façon verticale et parfois brutale dans les conflits non résolus.

Ces réseaux de dialogue se sont distendus dans le cadre de la résistance à l’invasion soviétique. La stratégie employée par l’armée soviétique de contrôle de la route circulaire reliant Mazar-e-Sharif/Kunduz/Kaboul/Kandahar/Herat et contournant largement le Hazarajat a eu pour conséquence d’isoler cette dernière région du reste du pays. L’insécurité et la criminalité collatérales au conflit ont achevé de rendre ces déplacements peu sûrs. Par là même, les migrations saisonnières ont été perturbées et une partie des nomades n’ont jamais pu atteindre les pâtures d’été. D’autres ont fui le pays vers le Pakistan avec leurs troupeaux. Cette rupture des liens intercommunautaires s’est cristallisé immédiatement après lorsque l’insurrection anti-soviétique s’est structurée autour de partis divergents. La majeure partie des Kuchis ayant l’habitude de migrer dans l’est du Hazarajat ont ainsi rejoint le Hezb-e-Islami du leader pachtoun Gulbuddin Hekmatyar. La résistance des Hazara et autres communautés chiites s’est quant à elle structurée autour des partis soutenus par l’Iran et qui formèrent le Hezb-e-Wahdat d’Abdul Ali Mazari en 1988. Au nord, les Tajiks formèrent le Jamiat-e-Islami, et les Ouzbeks s’affilièrent à l’ex-officier général Abdul Rachid Dostom au sein du Junbesh-e-milli pour achever de cristalliser les oppositions ethniques dans le conflit afghan.

Le conflit a ainsi fait voler en éclat les réseaux habituels de dialogue entre les différentes communautés vivant au sein du Hazarajat de façon permanente ou temporaire, mais aussi la structure étatique qui offrait le cadre à ces relations apaisées [6]. Les identités communautaires furent également redéfinies de façon plus tranchée du fait de l’exploitation du facteur ethnique et communautaire dans la définition des allégeances partisanes. Ce dernier point n’est bien sûr pas uniquement spontané au sein de la population afghane, puisque les intrants géopolitiques que constituent les soutiens et financements de puissances étrangères ont largement contribué à façonner ces partis.

Malgré un discours rassembleur et le rejet affirmé du fait ethnique, les Taliban n’ont pas échappé à cette règle en s’appuyant massivement sur les réseaux claniques du Grand Kandahar (voir article qui sont les Taliban de 2020 ?). L’assassinat d’Abdul Ali Mazari en 1995 a parachevé leur opposition aux Hazaras chiites du Hazarajat, assiégé et conquis en 1998. Là encore, l’Émirat islamique d’Afghanistan fit le choix d’utiliser les nomades pachtouns comme outil de contrôle des Hazaras. Après avoir désarmés les chiites, ils armèrent les nomades et les laissèrent reprendre peu à peu des habitudes de spoliation et d’oppression. Lors de la chute de l’Émirat, les Hazaras ne manquèrent pas de rappeler cette collaboration pour faire valoir leurs droits, se positionner collectivement sur la nouvelle scène politique et justifier l’interdiction d’accès aux pâtures pour les Kuchis.

Un conflit marqueur d’identité collective

Nous avons donc vu au cours de cette histoire complexe des relations entre nomades et sédentaires dans le Hazarajat combien la question de l’identité collective est fluctuante et soumise à toutes sortes d’exploitations externes et de projection de la part d’acteurs extérieurs. Les facteurs conflictuels objectifs entre ces deux communautés sont réels. Ils se disputent une ressource aussi rare que vitale et leurs modes de vie s’opposent radicalement. Comme ailleurs dans le monde, le conflit agropastoral est susceptible d’être générateur de tensions interpersonnelles. Il n’y a aucune raison pour que ces éléments factuels soient moins prégnants aujourd’hui qu’il y a 150 ans, avant le règne d’Abdur Rahman. Toutefois, ces constats sont insuffisants pour expliquer les flambées de violence qui marquent à intervalle régulier ces territoires. Exploités par la puissance politique pour s’assurer un contrôle centralisé du territoire afghan, ces conflits ont contribué à forger une conscience identitaire collective au sein de ces deux groupes qui ne se définissaient pas nécessairement sous cet angle précis auparavant.

L’Afghanistan post-2001 a vu ce paradigme se renverser totalement. L’intervention internationale menée par les États-Unis sous couvert des Nations unies a consacré le fait ethnique et les identités collectives comme grille de lecture par excellence de la population afghane. Dans le même temps, le système politique représentatif mis en place est gangréné par l’omniprésence des warlords de la guerre civile, qui eux-mêmes tirent leur légitimité de facteurs ethniques et confessionnels. La corruption systémique qui valut au gouvernement Karzaï le surnom de ‘kleptocratie’ et l’absolue dépendance de l’Afghanistan à l’aide internationale [7] ont rendu absolument nécessaire le recours à des logiques clientélistes pour survivre. Si la survie en Afghanistan a toujours relevé de l’appartenance à des réseaux de solidarité, les critères d’attribution de l’aide humanitaire ont obligé les Afghans à faire coïncider leurs propres identités collectives avec les critères d’attribution de cette aide, mais aussi avec les dispositifs de distribution du pouvoir politique par le biais notamment du parlement. Fariba Adelkhah dans son étude pour le CERI en 2016 rappelait que « La "reconstruction" a été pensée sur un mode ethnique et confessionnel à partir duquel ont été édictées les lois, attribués les financements, répartis les postes ministériels et administratifs, mobilisés les électeurs, énoncés les différends fonciers ou matrimoniaux ». Balayant d’un revers de la main les mécanismes de dialogues traditionnels aux échelons locaux, considérés comme des mécanismes archaïques, la reconstruction a achevé de désorganiser la société afghane en la privant d’une partie de ses repères traditionnels.

Les Kuchis et les Hazaras identifiés à raison comme groupes particulièrement vulnérables n’ont pas fait exception à cette dynamique. Mettant en avant leur identité de minorité ethnique et religieuse au sein d’un pays à très forte majorité sunnite, les Hazaras ont développé un positionnement politique victimaire que l’on retrouve chez nombre de leurs représentants politiques mais aussi dans la lecture qu’ils font du conflit afghan, y compris au sein des cercles universitaires. Par la constitution de 2004 et par une loi de 2008, ils se sont vus reconnaitre la légitimité de la jurisprudence jafarite, ce qui consacre leur spécificité y compris aux yeux de la loi afghane [8]. Les Kuchis quant à eux ont fait valoir leur spécificité culturelle reposant avant tout autre critère sur la pratique ancestrale du pastoralisme itinérant. La Constitution de 2004 s’attache ainsi à promouvoir leur éducation et à améliorer leurs conditions de vie [9]. Les Kuchis se sont ainsi vu accorder 10 places permanentes au Parlement pour pallier l’absence d’attache géographique stable permettant de les inclure dans le système électoral proportionnel. Richard Tapper l’affirme dans son étude de 2008, « Dans la situation actuelle, davantage que dans le début des années 1970, se reconnaitre dans le nom ‘Kuchi’ peut ouvrir l’accès aux ressources du gouvernement et des ONG » [10]. Pour autant, le nombre réel de Kuchis est difficile à établir précisément. Le Directorat indépendant pour les Kuchis en revendique environ cinq millions, lorsque les estimations moins optimistes en comptent à peine un million [11].

Deux critères principaux d’identité sont ainsi érigés en éléments fondateurs pour ces groupes sociaux. Les Hazara se perçoivent aujourd’hui comme la minorité persécutée de l’Afghanistan, quand bien même ces persécutions n’étaient plus d’actualité depuis 2001 et que le système de représentation assurait une présence proportionnelle des Hazaras dans les instances de gouvernement de l’Afghanistan contemporains. Les Kuchis se rassemblent quant à eux autour de leur mode de vie nomade, alors même qu’une part très large de cette communauté est aujourd’hui sédentarisée et n’a plus aucun lien avec les activités pastorales. Dès lors, le conflit agropastoral et l’opposition réputée ancestrale de ces deux groupes deviennent des marqueurs d’identité mobilisables aisément pour faire valoir une légitimité communautaire. Les affrontements entre les deux communautés sont donc systématiquement l’occasion de passes d’arme lyriques au Parlement afghan, et la mobilisation des réseaux suscite des réactions importantes sans qu’aucune réelle tentative de régler ces tensions à l’échelle locale ne soit mise en place [12].

S’accusant mutuellement d’être soutenus par des mafias, des groupes criminels ou des insurgés, les leaders de ces communautés mobilisent leurs ouailles autour de ce conflit et alimentent par là même un climat de tension rendant impossible la mise en œuvre de processus de dialogue tels qu’ils pouvaient exister avant l’invasion soviétique. Les enjeux financiers, électoraux et les jeux de pouvoirs au sein de l’administration sont tels que malgré le peu de retombées financières réelles pour la masse de ces communautés, l’établissement d’identités collectives rend la perpétuation de ce conflit vitale pour leurs classes supérieures.

Conclusion : un jeu dangereux

La construction politique des communautés au cours de la guerre civile a été consacrée par les pratiques politiques et humanitaires de l’Afghanistan post-2001. Dans un entretien accordé en 2018, le chercher de l’université d’Harvard Emmanuel Tronc détaille l’histoire de l’humanitaire en Afghanistan depuis 2001 Défis humanitaires, « L’Afghanistan et l’humanitaire en péril », février 2019. [13]. Son constat est sans appel « La paix est manipulée de toute part pour servir des agendas très éloignés de la vie quotidienne des Afghans ». Le conflit entre Hazara et Kuchis est l’une des manifestations de ces manipulations internes à l’Afghanistan, mais aussi des conséquences de la projection de schémas de compréhension externes rendus particulièrement puissants par l’afflux de financements disponibles pour qui savait se conformer aux attentes des bailleurs internationaux.

Des conflits classiques reposant sur une importante composante matérielle soulignée par la vulnérabilité des populations sont entretenus pour des raisons politiques ou financières au sein de ce fait ethnique moderne. Ce faisant, les appartenances communautaires se renforcent, et les réseaux traditionnels de communication se distendent et disparaissent.
Face à ce constat, certains groupes insurgés cherchent quant à eux à exploiter ce climat pour aboutir dans leur visée politique. Les Taliban en proclamant leur volonté de dépasser ces clivages tout en soulignant l’incapacité de l’État afghan à y parvenir, et le rôle néfaste joué par l’influence occidentale dans la division des Afghans. L’État islamique dans le Khorasan (ISKP) quant à lui cherche par tous moyens à confessionnaliser le conflit. Les fréquentes attaques terroristes dans le quartier Hazara de Dasht-e-Barchi à Kaboul sont autant d’occasions d’alimenter le discours victimaire des responsables hazaras (voir article maternité de Dasht-e-Barchi). Loin de jouer l’apaisement, le gouvernement afghan, lui-même englué dans les dynamiques clientélistes et sa dépendance à l’aide internationale renforce les clivages par le traitement politique accordé à ces attaques.

Publié le 11/11/2020


Gabriel Romanche est diplômé du master de Relations internationales et action à l’étranger (MRIAE) de l’université Paris I Panthéon-Sorbonne. Il est actuellement analyste au ministère de l’Intérieur, spécialisé sur la zone afghano-pakistanaise. Il a auparavant occupé un poste similaire dans un service interministériel et a servi à l’État-major de l’armée de Terre.


 


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