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Entretien avec Samy Cohen sur les violences au Proche-Orient : « La jeunesse arabe israélienne est traversée par un large mécontentement, du fait de ses conditions de vie et de son statut dans la société israélienne »

Par Ines Gil, Samy Cohen
Publié le 31/05/2021 • modifié le 31/05/2021 • Durée de lecture : 7 minutes

Samy Cohen

En parallèle des violences à Jérusalem et du conflit entre l’armée israélienne et les factions palestiniennes au pouvoir à Gaza, des violences ont éclaté en Israël entre les Arabes israéliens (aussi appelés Palestiniens d’Israël) et la police d’une part et entre certains Arabes israéliens et des Juifs israéliens d’autre part. A-t-on assisté à un phénomène isolé dans certains groupes, encouragés par le contexte de guerre, ou bien est-ce le signe d’un fossé plus profond entre Arabes israéliens et Juifs israéliens ?

Je ne suis pas sûr qu’on ait suffisamment de données pour faire la part des choses.
Concernant les violences entre certains Arabes israéliens et la police, sont-ils des éléments extrémistes ou sont-ils représentatifs de la jeunesse arabe israélienne ? Il ne semble pas que ce soit un phénomène limité à quelques extrêmes, car cette jeunesse est traversée par un large mécontentement, du fait de ses conditions de vie et de son statut dans la société israélienne. La précarité chez les Arabes israéliens est critique : parmi les 18-24 ans, le taux de chômage est explosif, bien plus élevé que dans la société juive.

A ce sentiment d’être marginalisés s’ajoute un mouvement de solidarité envers les Palestiniens de Jérusalem-Est, qui a vu le jour bien avant les violences des dernières semaines. C’est un point essentiel, car cela montre que ce sentiment de solidarité est plus ancré dans la société arabe d’Israël que ce qu’on aurait pu penser.

Cette vague de solidarité envers les Palestiniens de Jérusalem-Est, principalement sur les expulsions de familles palestiniennes à Sheikh Jarrah, arrive, peut-être de manière contradictoire, à un moment où les Arabes israéliens et les Palestiniens vivant dans les Territoires palestiniens semblaient plus que jamais avoir des préoccupations différentes. On l’a vu avec le parti arabe Ra’am, qui envisageait le mois dernier de rejoindre une coalition gouvernementale menée par Benyamin Netanyahou.

Bien sûr, mais ce sont des phénomènes qui ne se contredisent pas. Il y a, dans la société arabe, de manière générale, une volonté que les représentants politiques défendent mieux leurs conditions de vie dans les localités, en se penchant sur les questions économiques, de santé, de scolarité et de sécurité. C’est un fait. Cependant, quand une crise éclate à Jérusalem, cela ravive les tensions. Que ce soit lié à l’Esplanade des mosquées ou à la question très sensible des tentatives, par des organisations sionistes religieuses, de récupérer des maisons appartenant à des Palestiniens. Tentatives qui renvoient immédiatement au souvenir de la Nakba : la mémoire de l’expulsion de 1948 est ravivée. Dans l’esprit des Arabes israéliens, c’est comme si une nouvelle expulsion se préparait. A la mi-avril dernier, à Jaffa, une organisation sioniste religieuse a essayé d’ouvrir une Yeshiva dans un quartier arabe, une rébellion a éclaté et le rabbin à la tête de la Yeshiva a été agressé. Ce n’est pas un cas isolé de révolte. Cela montre que certains thèmes sont extrêmement sensibles et réveillent immédiatement un sentiment de révolte.

Des lynchages se sont également produits parmi des éléments des deux communautés. Le chef de la police a indiqué à Benyamin Netanyahou que le leader du parti d’extrême droite Puissance juive, Itamar Ben-Gvir, alimente les violences parmi ses partisans. Le chef du parti suprémaciste juif est récemment entré au Parlement israélien avec le soutien de Netanyahou. Est-il, pour Benyamin Netanyahou, un élément sous contrôle permettant d’attirer l’extrême droite vers le Likoud, ou est-il un électron libre ?

Itamar Ben-Gvir a toujours été un électron incontrôlable. Mais la grande différence aujourd’hui est que Benyamin Netanyahou lui a donné une certaine honorabilité, en lui permettant de devenir un député à part entière à la Knesset (Parlement israélien). Cette légitimité dope Ben-Gvir et ses adeptes, elle encourage les violences contre les Arabes. Ils se permettent d’aller encore plus loin que ce qu’ils faisaient auparavant. Les adeptes de cette extrême droite ont clairement profité des émeutes dans les villes mixtes pour exprimer leur haine contre les Arabes.

Itamar Ben-Gvir est un kahaniste, c’est-à-dire un partisan du rabbin extrémiste Meir Kahane, dont le parti Kach avait été banni du Parlement israélien dans les années 1980. Comment expliquer que cette extrême droite soit aujourd’hui de retour à la Knesset ?

Même si l’organisation a été interdite de se présenter aux élections en 1988, et même après l’assassinat de Meir Kahane en 1990, les adeptes de ce mouvement ont continué à être actifs sur le terrain. L’idéologie a subsisté.

Ses adeptes, qui doivent réunir quelques dizaines de milliers de personnes, ont tenté de maintenir la flamme en créant un nouveau parti, Otzma Yehudit (« Puissance juive » en français). Aux dernières élections législatives de mars 2021, ils ont été relégitimés par Benyamin Netanyahou, qui souhaitait capter les voix de cette extrême droite pour s’assurer qu’elles ne se perdent pas, et l’aident à former une coalition gouvernementale.

L’idéologie de Meir Kahane est donc toujours présente. Ben-Gvir est simplement un peu plus prudent : il tente légèrement de modérer ses propos pour qu’ils ne soient pas aussi provocateurs que ceux de Meir Kahane et ne fassent pas l’objet d’une interdiction. Mais l’idéologie est bien connue : elle est ultra-nationaliste et ultra-raciste.

En revanche, il ne faut pas penser que c’est un mouvement totalement à part. Ce parti incarne une certaine idéologie israélienne à la droite de l’échiquier politique. Pour les dernières élections, Otzma Yehudit a intégré le parti Sioniste-religieux (extrême droite) de Bezalel Smotrich. Au fond, il n’existe pas une différence fondamentale entre les deux mouvements. L’un, Otzma Yehudit, est plus provocateur que l’autre, mais ils sont tous les deux d’extrême droite, tous les deux sont racistes et homophobes. Les propos de Bezalel Smotrich, tout au long de sa carrière politique, sont parlants. Et cela ne concerne pas seulement le parti Sioniste-religieux. Par exemple, l’idée du transfert d’Arabes israéliens vers la Cisjordanie est aussi dans le programme d’Israel Beitenou, le parti de Avigdor Lieberman. L’ancien ministre de la Défense a ouvertement déclaré que les Arabes israéliens devaient aller vivre dans les Territoires palestiniens contrôlés par l’Autorité palestinienne. Par ailleurs, concernant l’annexion des Territoires palestiniens, d’autres partis sont sur la même ligne qu’Itamar Ben-Gvir : le parti Sioniste-religieux de Bezalel Smotrich bien sûr, mais aussi la formation Yamina de Naftali Bennett, défendent aussi l’annexion. Je dirais même qu’une grande partie du Likoud souhaite l’annexion. Idéologiquement, Itamar Ben-Gvir partage avec le reste de la droite cette idée de fond : ce pays n’appartient qu’aux Juifs israéliens. Les Palestiniens peuvent éventuellement rester dans les Territoires palestiniens, mais ils n’auront pas le droit de vote en cas d’élection. C’est clairement assumé.

Les différences portent principalement sur la forme, sur le mode d’expression. Itamar Ben-Gvir est plus provocateur que le reste des politiciens de droite. Il sait comment attirer les médias avec des phrases chocs. Les médias ont d’ailleurs une grande responsabilité car on le voit parader de plateau en plateau, sur les chaînes de télévision israéliennes. Il est beaucoup plus présent que certains députés dont les partis sont pourtant plus importants à la Knesset. En raison de cette médiatisation, l’opinion publique fantasme beaucoup sur le personnage transgressif, provocateur qu’est Itamar Ben-Gvir, et sur la menace que représente ce parti, qui représente pourtant peu de choses sur le plan électoral (un à deux mandats).

Des heurts ont principalement éclaté dans les villes mixtes d’Israël, mais relativement peu à Jérusalem (dont la partie Est est occupée par Israël depuis 1967 et a été annexée en 1980) où la population est pourtant mixte : 300 000 Juifs israéliens à Jérusalem-Ouest, 200 000 Palestiniens au statut de résident et 200 000 colons israéliens à Jérusalem-Est. Le contexte est donc si différent dans la ville sainte et dans les villes mixtes ?

Le contexte est bien différent. Dans les villes mixtes, les manifestants sont des citoyens d’Israël depuis 1948, qui expriment leur ras-le-bol face à l’absence d’amélioration de leur condition. A Jérusalem-Est, la situation des Palestiniens est totalement différente, car ce sont des populations qui étaient sous contrôle jordanien jusqu’en 1967 et qui ont maintenant le statut de “résident”, ils n’ont pas la citoyenneté israélienne.

En Israël, on assiste à la rébellion d’une génération qui s’est en partie « israélisée », qui a fait beaucoup d’efforts pour s’intégrer, mais qui reçoit en échange des lois d’exclusion votées à partir de 2009 par le gouvernement Netanyahou. C’est une génération qui a d’ailleurs principalement vécu la période Netanyahou. Elle a été marquée par les lois des commissions d’admission, de la Nakba, et surtout la loi de l’Etat nation du peuple juif qui leur dit clairement : vous êtes citoyens israéliens, mais ce pays ne vous appartient pas. Alors même que leurs grands-parents, et eux-mêmes, ont grandi dans ce pays.

D’un autre côté, Jérusalem-Est a été annexée. En droit israélien, elle est sous souveraineté israélienne, mais les Palestiniens de Jérusalem n’ont pas le même rapport à l’Etat d’Israël. Les Arabes israéliens ont étudié dans des universités israéliennes, ils ont côtoyé des Juifs israéliens mais ils sentent aujourd’hui qu’ils sont marginalisés. Ils vivent dans un pays démocratique qui les considère comme des citoyens de seconde zone. Au contraire, les Palestiniens de Jérusalem-Est considèrent qu’ils vivent sous occupation, qu’ils ne font pas du tout partie de l’Etat d’Israël.

Presque l’ensemble de la classe politique israélienne a lancé des appels au calme. Quels ont été les effets ?

De manière générale, les partis arabes ne se sont pas beaucoup exprimés. Ce n’est qu’à la mi-mai qu’un comité de suivi des partis arabes a appelé à une grève générale (organisée le 18 mai dernier). Jusque-là, ces partis politiques étaient très mal à l’aise avec la violence, mais ils n’osaient pas non plus s’exprimer contre.

On observe cependant un cas particulier avec Ra’am, car cette formation a une stratégie de plus grande intégration dans la vie politique. Elle a bien compris que l’électeur moyen de la société arabe souhaite que les politiciens s’intéressent à ses conditions de vie. C’est pourquoi Mansour Abbas a envisagé de rejoindre Netanyahou, pour satisfaire son électorat. En proposant de reconstruire des synagogues brûlées pendant les émeutes, il montre un nouveau signe de rapprochement. Cela entre dans sa stratégie de meilleure intégration dans le jeu politique israélien. 

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Publié le 31/05/2021


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


Samy Cohen est politiste, directeur de recherche émérite au CERI (Centre de recherches internationales de Sciences Po) et auteur notamment de “Israël et ses colombes. Enquête sur le camp de la paix”, Gallimard, 2016.


 


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