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Le 7 octobre 2023 constitue un tournant dans les relations internationales et marque le retour de la question palestinienne au centre du jeu. Au moins 25 000 Palestiniens, principalement des civils, ont été tués dans la riposte israélienne à Gaza. Avec 1 200 morts côté israélien, cette attaque a aussi installé un traumatisme durable dans la société israélienne. Comment expliquer une telle opération, alors que le Hamas était engagé dans un processus indirect de négociation de cessez-le-feu avec Israël ? Quelles conséquences sur la scène politique palestinienne ? Sarah Daoud, docteure en science politique mention relations internationales de l’IEP de Paris apporte son éclairage pour Les clés du Moyen-Orient.
En lançant l’opération « Déluge d’al-Aqsa » le 7 octobre, le Hamas savait qu’il allait effacer des années d’efforts diplomatiques menés par le leadership en exil pour réhabiliter son image auprès de la communauté internationale. Les raisons de l’offensive du 7 octobre sont davantage internes au mouvement. Elle s’explique en partie par l’autonomisation progressive du bureau politique dans la bande de Gaza et par l’échec des négociations sur la levée du blocus.
Avec les révolutions arabes, le leadership en exil avait dû quitter la Syrie pour finalement s’installer au Qatar, ou encore en Turquie, ce qui a eu pour conséquence d’affaiblir ses représentants en exil, Khaled Mechaal et Mousa Abu Marzook. En 2017, Yahya Sinwar et Ismaël Haniyeh, des cadres de Gaza, ont été nommés pour la succession de K. Mechaal et M. Abu Marzook. Leur arrivée à la tête du Hamas a favorisé, en autres, le développement de la branche militaire à Gaza.
Lorsque Yahya Sinwar a pris la direction de la branche armée, les Israéliens craignaient qu’il adopte une politique ferme, notamment dans les négociations autour d’un cessez-le-feu. Or, le dirigeant du Hamas s’est en réalité montré très pragmatique. Les négociations avec Israël, menées avec la médiation de l’Egypte, ont fait l’objet de progrès importants à partir de 2017. Mais malgré ces avancées, le Hamas n’a jamais obtenu la contrepartie qu’il demandait, à savoir la levée du blocus côté israélien et égyptien.
En parallèle, du point de vue humanitaire, la situation dans la bande de Gaza n’a cessé de se détériorer et la population locale a commencé à faire pression sur le Hamas. A l’été 2023, les coupures d’électricité ont été plus importantes que d’ordinaire, les Gazaouis ont alors vivement critiqué les cadres du mouvement. Alors perçus comme largement privilégiés, ceux-ci ne semblent pas souffrir de la pénurie.
Comme les négociations pour la levée du blocus n’ont pas abouti, la solution militaire a été le dernier ressort mobilisé par le Hamas. Une solution qui a été rendue possible par l’autonomisation du leadership de Gaza. Il semble que les dirigeants en exil n’étaient pas réellement au courant de l’opération à venir, ou ne l’ont pas approuvée.
Durant la guerre de mai 2021, le discours du Hamas, qui n’est alors plus cantonné aux affaires de Gaza mais mobilise une rhétorique sur la lutte armée contre l’occupation israélienne, a trouvé un écho chez une large partie des Palestiniens. Dans les territoires occupés, dans les camps de réfugiés, et même au-delà, car il s’est aussi adressé aux mondes arabes et musulmans dans leurs ensembles. Le mouvement a alors bénéficié d’un regain de popularité, qui ne se manifeste pas tant comme une solidarité pro-Hamas, mais plutôt comme un soutien à la résistance contre l’occupation. En Cisjordanie, le Hamas a également capitalisé sur l’impopularité de l’autorité palestinienne et de son dirigeant Mahmoud Abbas.
Néanmoins, dans la bande de Gaza, la gouvernance du Hamas au pouvoir depuis 2006 est de plus en plus critiquée par la population locale. Entre 2006 et aujourd’hui, les violences sont quasi continues avec des épisodes plus saillants, durant les guerres de 2021, de 2014, 2011 et de 2008-2009. Certes, le Hamas contrôle l’enclave en état de siège, sa marge de manœuvre est donc très limitée. Le blocus rend la gestion de ce territoire très difficile, mais le mouvement a aussi une part de responsabilité, car il exerce une politique de répression brutale. Hormis la branche dissidente de Mohammed Dahlan, qui depuis 2017 a trouvé un accord de principe avec le Hamas, le Fatah a interdiction d’exercer une activité politique dans la bande de Gaza depuis 2007. De plus, la population fait l’objet d’une forte répression. Les mouvements de contestation qui se revendiquent comme non partisans, et qui ont émergé dans la bande de Gaza ces dernières années avec des revendications essentiellement humanitaires, ont été systématiquement réprimés. Cela explique aussi la fuite de milliers de Palestiniens, en particulier depuis 2017, quand le poste de contrôle de Rafah a été ouvert par les autorités égyptiennes.
Depuis les années 1990, c’était Khaled Mechaal, qui n’est pas originaire de Gaza, qui était à la tête du bureau politique. En 2003, un premier accord de cessez-le-feu de long terme conclu entre le Hamas et Israël (qui ne tiendra pas aussi longtemps que prévu), témoigne d’une évolution de l’idéologie du parti. Alors que le groupe palestinien était né sur une critique forte des accords d’Oslo et de l’autorité palestinienne, il montre alors des signes d’assouplissement. Cette tendance se renforce en 2006. Avec sa participation aux élections législatives, il prend part, d’une certaine manière, au mécanisme d’Oslo. Il a d’ailleurs été très critiqué, notamment par le Jihad islamique, pour s’être engagé dans cette voie politique. Un certain nombre de factions critiquent aussi le Hamas pour avoir accepté de s’engager dans des négociations, même indirectes, avec Israël. En parallèle, le leadership, tenu par les cadres en exil, décide de mener une campagne diplomatique dans le but d’obtenir des soutiens larges à l’International. Des tournées sont organisées dans les pays amis comme la Turquie ou la Malaisie, et à partir de 2012, avec l’arrivée de Mohammed Morsi au pouvoir, le Hamas se rapproche de l’Egypte, ce qui permet à K. Mechaal de venir dans la bande de Gaza pour la première fois. L’idée pour le Hamas est de faire tomber le « label » d’organisation terroriste, et d’obtenir une réhabilitation comme parti politique.
Avec sa nouvelle charte de 2017, le Hamas prend ses distances par rapport aux Frères musulmans. C’est un message clair envoyé à l’Egypte d’al-Sissi, qui a fait pression sur le mouvement de 2013 à 2017 pour l’obliger à coopérer sur la question sécuritaire dans le nord du Sinaï. En contrepartie, le Hamas obtient la réouverture de Rafah.
Quand Khaled Mechaal quitte son poste, la succession est assurée par Y. Sinwar et I. Haniyeh, qui sont, eux, dans la bande de Gaza. Leurs priorités sont beaucoup plus centrées sur l’enclave palestinienne et notamment sur les négociations avec Israël pour lever le blocus. Le leadership à Gaza accélère ainsi son processus d’autonomisation qu’il avait déjà été entamé quelques années plus tôt. La branche militaire va alors gagner en pouvoir, ce qui mènera à l’opération du 7 octobre. C’est surtout Yahya Sinwar qui permet cette évolution. Ismaël Haniyeh, quant à lui, quitte la bande de Gaza en 2019, notamment parce que les Egyptiens préféraient discuter avec Sinwar.
Effectivement, sur l’échiquier palestinien, le Hamas, en quête de légitimité, cherche depuis longtemps à intégrer l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Il est engagé dans un processus de réconciliation avec le Fatah qui aboutit à la conclusion d’accords qui n’ont jamais été appliqués. Selon les termes de ces accords, le Hamas (et le Jihad islamique) doivent à terme être intégrés à l’organisation, considérée comme représentante officielle du peuple palestinien. Or, l’Autorité palestinienne, et donc le Fatah, en conflit avec le Hamas depuis 2007, a de plus en plus la main sur l’OLP. Les autres factions au sein de l’organisation (le FPLP, le FDLP) pèsent peu sur le plan électoral. D’ailleurs, ces factions n’ont joué aucun rôle pendant les négociations en vue d’une réconciliation entre le Hamas et le Fatah.
Le Hamas sait néanmoins se trouver des alliés parmi les leader issus du Fatah, notamment auprès de la branche dissidente de Mohammed Dahlan, exclu du Fatah en 2011, ou encore auprès de Nasser Al-Qudwa, exclu du Fatah pour avoir présenté une liste dissidente aux élections de 2021 qui n’ont finalement pas eu lieu. Des rencontres se sont déroulées au Caire entre le Hamas et ces dirigeants. Depuis le début de la guerre, l’Autorité palestinienne est silencieuse. Elle ne soutient pas ouvertement le Hamas, pourtant devenu une composante forte de la scène politique palestinienne. Le président Mahmoud Abbas a un problème personnel avec le Hamas. En revanche, au sein des cadres l’OLP, il existe un consensus sur la résistance à l’occupation, et le Premier ministre palestinien Mohammed Shtayyeh a récemment affirmé qu’il faudrait envisager une entrée du Hamas dans l’OLP.
Ce n’était pas, selon moi, un réel mea culpa. Dans son communiqué publié le 21 janvier, le Hamas est revenu sur les causes de l’attaque du 7 octobre, en insistant sur le fait que cette opération s’inscrit dans une résistance à l’occupation. Il affirme la nécessité d’une lutte armée contre l’occupant, en remontant jusqu’à l’occupation britannique. Il est ensuite revenu sur les évènements du 7 octobre en démontant, point par point, la propagande de guerre israélienne. Les dirigeants du Hamas affirment que l’objectif n’était pas de viser des civils, mais que si cela s’est produit, ils s’en excusent. Ils mobilisent la religion, affirmant qu’attaquer des civils est amoral et va à l’encontre de leurs principes.
C’est aussi, effectivement, un communiqué à destination de la communauté internationale, c’est le leadership en exil qui l’a produit. Le Hamas est aujourd’hui qualifié, unanimement, comme organisation terroriste, alors qu’il s’est battu contre cette image pendant des années. C’est un échec réel. Pour les dirigeants en exil, ce document est un moyen de répondre à cela. Dans le communiqué, il se présente comme un mouvement de résistance à l’occupation et veut s’inscrire dans les mouvements de décolonisation passés. Ses leaders cherchent des soutiens internationaux. Mais ce discours n’est pas à destination des Palestiniens, et encore moins des Palestiniens dans la bande de Gaza.
Il est aujourd’hui difficile de savoir ce que les Palestiniens de Gaza pensent du Hamas. D’abord, parce que la couverture médiatique est limitée (les journalistes étrangers ne peuvent entrer à Gaza qu’accompagnés par l’armée israélienne), mais aussi parce que la couverture, essentiellement celle d’Al Jazeera, ne laisse pas s’exprimer de voix contre le Hamas, même si la colère des Palestiniens de Gaza contre le mouvement semble réelle.
Effectivement, il semble néanmoins aujourd’hui très compliqué d’imaginer un retour du Hamas au pouvoir à Gaza. Israël n’acceptera jamais d’avoir de nouveau le groupe palestinien comme voisin. Les dirigeants israéliens refusent également un contrôle de Gaza par une Autorité palestinienne renouvelée, ils ont déjà affirmé que ceux qui seront en charge de la bande de Gaza ne devront pas être hostiles à Israël. Hussein al-Sheikh, qui s’occupe des affaires civiles au sein de l’Autorité palestinienne, pourrait être un interlocuteur idéal pour Tel-Aviv. Mais à quel point Israël peut-il parachuter l’Autorité palestinienne dans la bande de Gaza et s’attendre à ce que cela soit accepté par la population locale ?
Une chose est sûre, il est impossible d’éradiquer le Hamas. Même si ses dirigeants sont éliminés, il ne cessera de ré-émerger. Les adolescents qui ont connu la guerre sont des recrues potentielles. Le Hamas montre aujourd’hui sa volonté de rester, et de jouer un rôle politique à Gaza. Il s’attendait probablement à obtenir plus de soutien à l’international, notamment du Hezbollah, mais le mouvement ne se voit pas totalement en position de faiblesse sur le plan militaire. Il est donc pour le moment inconcevable pour lui d’accepter un cessez-le-feu de deux mois en échange de la libération de tous les otages, comme Israël vient de le proposer. Des divisions existent entre le leadership en exil et celui à Gaza, le second refusant pour le moment un arrêt des combats. Les dirigeants à Gaza ne font pas confiance au gouvernement israélien, ils se méfient et considèrent que les Israéliens ne respecteraient pas la trêve, et ils sortiraient perdants de cet accord.
En parallèle, les Occidentaux évoquent à nouveau la solution à deux Etats, mais le gouvernement israélien refuse cette option malgré la pression de l’administration américaine. La solution à deux États apparaît de toute façon depuis longtemps comme une chimère, tant il est difficile d’imaginer sa réalisation sur le terrain.
Ines Gil
Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban).
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.
Sarah Daoud
Sarah Daoud est docteure en science politique mention relations internationales de l’IEP de Paris.
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