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Entretien avec Marie Ladier-Fouladi – La société iranienne face aux orientations politiques de la République islamique

Par Marie Ladier-Fouladi, Nicolas Hautemanière
Publié le 22/12/2014 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Marie Ladier-Fouladi

L’actualité récente, en Iran, a été marquée par une profonde évolution de la politique extérieure du pays : de la prolongation des négociations sur le nucléaire à la participation de l’armée iranienne aux frappes contre l’Etat islamique, on sent que se joue aujourd’hui un rapprochement entre l’Iran et les Etats occidentaux, que les élites politiques iraniennes – et au premier chef le Guide – peinent encore à assumer. Pensez-vous que la population iranienne se sente concernée par ces orientations politiques, en particulier concernant les Etats-Unis, Israël, l’axe chiite et la lutte contre l’Etat islamique ?

La volonté de la majorité des Iraniens est de sortir l’Iran de son isolement sur le plan international. Il est néanmoins difficile d’en dire davantage dans la mesure où l’on ne dispose pas de sondage d’opinion à ce sujet. Je rappelle toutefois qu’en Iran, on ne réalise pas régulièrement de sondages d’opinion. On y recourt seulement à l’approche des élections présidentielles. Par ailleurs, lorsque ces sondages sont menés on peut en lire les résultats dans les journaux mais on ne sait pas quelle institution est à leur origine ni comment ils ont été menés. On ne peut pas davantage se fier aux médias, qui demeurent contrôlés par l’Etat, particulièrement lorsqu’on aborde des questions sensibles comme les négociations sur le nucléaire.

Justement, pouvez-vous revenir sur les enjeux que représentent ces négociations pour les Iraniens ? Le Guide peut-il prendre le risque de voir les sanctions internationales se maintenir en dépit des attentes de sa population ?

Pour la population iranienne, l’enjeu est que ces négociations aboutissent. L’Etat répète ces dernières années que la mauvaise situation économique du pays est due aux sanctions internationales. Les attentes liées à ces discussions sont donc très fortes, et sont en particulier d’ordre économique. En revanche, les questions de détails – la fermeture de tel ou tel centre de production – sont très secondaires. On a eu trop tendance, notamment en Occident, à exagérer le sentiment de « fierté nationale » des Iraniens et leur volonté de maintenir coûte que coûte l’exploitation de l’énergie nucléaire dans le pays. En réalité, la question n’a jamais été débattue dans l’espace public. Pendant le premier mandat de Mahmoud Ahmadinejad, lorsque l’Etat a été amené à déterminer sa politique étrangère face aux avertissements des Etats occidentaux, on a essayé de médiatiser la question pour attiser le patriotisme des Iraniens. Des chercheurs et politistes ont commencé à discuter, dans les journaux, de l’opportunité de s’approprier la technologie nucléaire mais ont rapidement été amenés à émettre des réserves quant aux conséquences internationales qu’aurait une telle démarche. Dès que ces réserves ont commencé à émerger dans les médias, le débat a été clos. La question n’a même pas été discutée par les parlementaires iraniens, sous prétexte qu’elle relevait du domaine du Guide. A partir du moment où aucune discussion n’a eu lieu, on ne peut pas postuler que les Iraniens se sentent impliqués par cette question. C’est un problème très différent de celui de la nationalisation du pétrole, qui a effectivement attisé le nationalisme iranien, parce que le débat a été transparent, tant au Parlement que dans les journaux. Il y avait eu, dans ce cas précis, une véritable adhésion à une cause nationale. La question nucléaire est, quant à elle, beaucoup plus abstraite.

D’une manière générale, quel est le sentiment de la population iranienne et en particulier de sa jeunesse à l’égard du régime Rohani ? Son élection à la présidence a-t-elle réconcilié cette jeunesse avec la République islamique ?

L’élection de Hassan Rohani a d’abord suscité une certaine satisfaction, notamment auprès des jeunes Iraniens. Les électeurs ont pensé que la victoire de Rohani était la leur. Un an plus tard, il est devenu clair que cette élection était surtout le résultat d’un compromis entre le Guide Ali Khamenei et Hachemi Rafsandjani contre la faction proche d’Ahmadinejad. De fait, les conservateurs disposent toujours de prérogatives très importantes en dépit de l’élection de Rohani. C’est particulièrement le cas pour les frères Larijani. En se fiant aux chiffres d’Ahamd Shaeed (le rapporteur spécial des Nations unies), on constate que Sadegh Larijani [à la tête du pouvoir judiciaire depuis 2009] a multiplié par dix le nombre d’arrestations et d’exécutions par rapport à la période Ahmadinejad. Durant les deux premiers mois de l’année 2014, on a eu près de 200 personnes exécutées en Iran. La répression reste également très forte dans la société. Tout ceci relève du chef du pouvoir judiciaire, nommé directement par le Guide et qui n’est responsable que devant ce dernier. Il semble que Sadegh Larijani a voulu ainsi marquer son pouvoir vis-à-vis du chef de l’exécutif, mais surtout son hostilité à toute évolution en matière de respect des libertés politiques. Dans le même temps, le chef du pouvoir législatif, Ali Larijani, n’a cessé de s’immiscer dans les affaires du gouvernement et de s’exprimer sur toutes les questions traitées par Rohani, y compris au sujet du nucléaire. On constate donc chaque jour que les pouvoirs de Hassan Rohani sont limités, peut-être plus encore que ne l’étaient ceux d’Ahmadinejad. L’idée d’une démocratisation progressive du régime est une illusion procurée par l’adoucissement du discours tenu par les diplomates iraniens sur la scène politique internationale. Elle ne correspond pas à l’évolution interne du régime. Un nouvel exemple a en été donné le 7 décembre : le ministre des Télécommunications a annoncé que tout internaute iranien devra désormais s’identifier avant chaque connexion au réseau, de manière à ce que son usage d’Internet puisse être contrôlé par les autorités.

Ces déceptions suscitent-elles un nouveau mouvement de contestation politique de la part de la jeunesse iranienne ? Diriez-vous qu’il y a une continuité de ces contestations depuis le Mouvement vert de 2009 ?

Le Mouvement vert a été très violemment réprimé. En plus des exécutions, il reste aujourd’hui des personnes emprisonnées en raison de leur implication dans les mouvements de 2009. Le gouvernement d’Ahmadinejad a brisé toute cette dynamique. Aujourd’hui, la contestation prend d’autres formes. Les manifestations n’ont lieu qu’à des occasions précises. Après les attaques à l’acide à l’encontre de femmes « mal voilées », des rassemblements se sont produits de manière spontanée, notamment à Ispahan. Les slogans n’étaient pas dirigés contre le régime mais concernaient le problème des attaques proprement dit. De même, le décès du jeune chanteur iranien Morteza Pacha’i en novembre a été l’occasion pour la population iranienne de se rassembler massivement dans la rue, à Téhéran. Certains manifestants venaient de l’extérieur de la ville. On a même chanté les chansons de la star lors de ces manifestations, alors que selon les rites chiites, on pleure et exprime publiquement sa tristesse. Ceci montre qu’on a gardé quelque chose du Mouvement vert de 2009, mais qui prend des formes complètement différentes. C’est aussi l’indicateur d’une tension assez forte dans la société iranienne.

L’émergence d’une jeunesse politisée a beaucoup à voir avec l’évolution des formes des familles iraniennes, sur lesquelles vous avez beaucoup travaillé. Comment ont-elles évolué depuis le début des années 1980 ? Quelles répercussions ces évolutions ont-elles eu sur la scène politique ?

Il y a effectivement eu une transformation au sein de la famille, aussi bien entre parents et enfants qu’entre conjoints. On peut la considérer comme une « deuxième Révolution », qui s’ajoute à celle de 1979. Elle a ébranlé l’ordre patriarcal qui marquait les familles iraniennes. Pour la première fois dans l’histoire sociale de l’Iran, on assiste à un prolongement de la durée de cohabitation entre parents et enfants, dû à un retardement de l’âge au mariage. En raison de la crise économique et des nouvelles aspirations familiales et professionnelles, les études universitaires se prolongent. Le niveau d’éducation des enfants dépasse celui des parents et en particulier celui du père. La hiérarchie de l’âge est remplacée par une hiérarchie du savoir, propice au dialogue. On expérimente donc un respect mutuel au sein des familles que les jeunes générations voudraient voir transposé sur l’espace public. Or, l’élection de 2009 a mis fin au dialogue que les jeunes cherchaient à instaurer. D’où une méfiance accrue à l’égard des politiques, surtout parmi les couches moyennes et aisées de la population.

Quelle est la réaction de l’Etat iranien et des conservateurs face à cette évolution des formes familiales ?

Tout se passe comme si les responsables politiques avaient fait le bon diagnostic, en identifiant la transformation de la famille comme l’origine de leurs problèmes. Depuis quelques années, le Guide a tenté d’initier une nouvelle politique en donnant comme prétexte le vieillissement de la population pour demander aux Iraniens de faire plus d’enfants. L’objectif annoncé est d’attendre 150 millions d’habitants en Iran, contre 78 millions actuellement. Aucune échéance n’a été précisée. Depuis 2013, les centres de planification familiale ont arrêté de distribuer gratuitement des moyens contraceptifs. On est allé jusqu’à vouloir assimiler à des délits des actes médicaux comme la vasectomie ou la ligature des trompes. La loi a en fait été allégée, mais les interventions ne sont plus gratuites et nécessitent une autorisation de la part de l’Etat. En parallèle, on multiplie les avantages pour les personnes mariées avec des enfants. Ceux-ci sont favorisés dans le recrutement dans les établissements publics. On cherche également par tous les moyens à pousser les femmes à retourner dans l’espace domestique. Bien sûr, cette politique est également dictée par des impératifs stratégiques extérieurs : il s’agit d’avoir une population plus importante pour que l’Iran ait davantage de poids à l’échelle régionale.

Pensez-vous qu’une telle politique familiale ait des chances de modifier le comportement des familles iraniennes ?

Il y a des résistances. C’est pourquoi la politique actuelle comprend non seulement des encouragements mais aussi de la surveillance et de la répression. Si on se réfère à des précédents historiques, on peut constater que ce genre de politique a pu fonctionner pendant une courte durée. Dans l’Allemagne nazie, une politique très similaire avait occasionné une hausse de la natalité de court terme. L’intervalle entre les naissances a été réduit mais le nombre total d’enfants n’a pas changé. Au lieu de faire deux enfants à l’échelle, disons de huit-dix ans, on en fait deux à l’échelle de trois ou quatre ans. D’où une hausse remarquable de la natalité dans les années suivant la mise en application de cette politique, mais un retour à la situation initiale sur le long terme. La situation pourrait toutefois être différente en Iran, dans la mesure où l’Etat dispose d’autres leviers. Le mode de redistribution des subventions a été réformé en 2010 : on est passé à une redistribution directe de celles-ci. L’Etat dispose de toutes les informations sur l’intégralité des familles iraniennes et effectue un virement mensuel directement sur leur compte. Ce virement correspondait environ à trente euros en 2010 (taux de change euro/rial en 2010) mais aujourd’hui ne comprend qu’un peu plus de treize euros, par personne et par mois. Par exemple, une famille de quatre personnes, quel que soit l’âge de ses membres, reçoit quatre fois le montant de la subvention directe. Dans le contexte de crise que connait actuellement l’Iran, les familles pourraient y être sensibles. Mais tout dépend de l’évolution des orientations politiques du régime. Pour l’instant, la tendance est à plus de contrôle sur la société, mais il faudra voir si cette situation perdure à long terme.

Publié le 22/12/2014


Nicolas Hautemanière est étudiant en master franco-allemand d’histoire à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales et à l’Université d’Heidelberg. Il se spécialise dans l’étude des systèmes politiques, des relations internationales et des interactions entre mondes musulman et chrétien du XIVe au XVIe siècle.


Marie Ladier-Fouladi est sociodémographe, directrice de recherche au CNRS/EHESS-CETOBaC. Ses recherches actuelles portent sur la politique populationniste de la République islamique d’Iran. En s’interrogeant sur la logique idéologique et politique qui anime cette orientation nouvelle de l’État iranien, elle se propose d’examiner divers chantiers mis en place à cette fin pour apporter un éclairage sur le processus de mutation du régime politique et ses conséquences sociales. Marie Ladier-Fouladi a publié notamment Iran : un monde de paradoxes (Nantes, Atalante, 2009), « Iran, un reportage intellectuel 1978-2014 » in Vacarme, n° 68, été 2014, p. 12-221, (dossier coordonné en collaboration avec Sophie Wahnich) http://www.vacarme.org/rubrique448.html, et « La sécularisation en Iran sous la République islamique » in Raison publique, (dossier coordonné en collaboration avec Farhad. Khosrokavar) juin 2015, http://www.raison-publique.fr/article755.html.
Adresse électronique : ladier@ehess.fr
http://cetobac.ehess.fr/index.php?2450


 


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