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Alors que les températures augmentent à travers le monde, quels enseignements tirer des techniques de climatisation naturelle au Moyen-Orient (1/2) ?

Par Emile Bouvier
Publié le 27/10/2022 • modifié le 03/11/2022 • Durée de lecture : 7 minutes

Iran, Yazd, listed as World Heritage by UNESCO, Badgirs,Traditional windcatchers used for air conditioning.

BOISVIEUX Christophe / hemis.fr / hemis.fr / Hemis via AFP

Une partie de la solution se trouve dans les régions du monde où, pour des raisons historiques, géographiques et climatiques, les populations ont dû apprendre depuis des siècles à vivre et prospérer malgré des températures très élevées : le Moyen-Orient apparaît à cet égard particulièrement riche en enseignements, notamment dans le domaine architectural et urbanistique. Si les dispositifs architecturaux sont nombreux en la matière, qu’il s’agisse des moucharabiehs [6], des qa’ahs [7] ou encore des yakhchals [8], cet article entend s’intéresser plus particulièrement aux « capteurs de vent » en raison de leur efficacité notable et de leur (re)mise en place aisée dans le monde architectural contemporain.
 
En effet, en fonction de plusieurs facteurs climatologiques et géographiques, les capteurs de vent permettent de diminuer les températures intérieures jusqu’à 16 degrés celsius [9], ce qui aurait permis par exemple aux Espagnols, confrontés à des pics caniculaires historiques allant jusqu’à 43°C durant l’été 2022 [10], de diminuer la température de leurs intérieurs jusqu’à 27°C, seuil maximal de température autorisé pour un poste de bureau par la législation espagnole entre autres choses [11].
 
Le présent article entend ainsi exposer les techniques naturelles de climatisation développées au fil des siècles par les populations moyen-orientales, notamment les capteurs de vent (première partie) et l’utilisation qui en est faite, ou pourrait en être faite, aujourd’hui (deuxième partie).
 
 

Première partie - Les capteurs de vent : un dispositif pluricentenaire aussi ingénieux qu’efficace

 
 

1. Histoire et fonctionnement

 
De nombreux éléments architecturaux contribuent à rafraîchir les espaces intérieurs au Moyen-Orient et en Afrique du Nord, à l’instar des cours intérieures, de certains types d’ouvertures dans les murs des habitations et, surtout, des capteurs de vent. Ce système géothermique passif, c’est-à-dire qui ne consomme aucune énergie, repose sur un processus relativement simple mais ingénieux : il s’agit le plus souvent d’une tour, conçue pour capter l’air circulant en hauteur, au sommet des habitations, en faisant face aux vents dominants ; pendant la nuit, les murs de la tour absorbent la chaleur de l’air contenu dans la tour et l’air froid, plus dense, descend à l’intérieur du bâtiment, le rafraîchissant ainsi très notablement. Bien souvent, des points d’eau placés à la base de la tour permettent d’accroître encore la sensation de fraîcheur délivrée par les vents.
 
Les capteurs de vent permettent ainsi de décroître notablement la température de l’intérieur d’un bâtiment par une action naturelle, sans un quelconque effort humain sinon celui de leur construction, et rendent vivables des territoires pourtant relativement hostiles à l’activité humaine : ainsi la ville de Yazd, pourtant située au cœur du plateau central iranien, a-t-elle prospéré durant des siècles grâce à son utilisation intensive et ingénieuse des qanats, ces canaux de captation d’eau souterraine [12], des yakhchals ou encore des bâdgirs, dont la ville en est la plus dotée au monde [13].
 
Les capteurs de vent sont apparus au Moyen-Orient et dans le sous-continent indien très tôt dans l’Histoire, sans qu’aucune date précise n’ait pu être arrêtée ; si les plus anciens capteurs de vent encore existants aujourd’hui seraient persans [14], le concept même des capteurs de vent remonterait au moins aux premières dynasties pharaoniques, notamment la XVIIIème dynastie de Tal Al-Amarna et la XIXème de Ramsès [15]. Des fresques retrouvées sur la tombe du scribe Neb-Amon par exemple (XVIIIème dynastie, 1 300 avant Jésus-Christ) montrent en effet un attrape-vent doté de deux ouvertures, l’une tournée vers le vent pour capter l’air frais et l’autre sous le vent afin d’évacuer l’air chaud par aspiration [16].
 
Quelle qu’ait pu être leur origine géographique ou civilisationnelle exacte, les capteurs de vent se sont diffusés à travers l’essentiel du Moyen-Orient au fil des siècles ; deux grands types de capteurs, avec leurs caractéristiques propres, sont aujourd’hui présents à travers la région : les plus courants sont les dispositif unidirectionnels, souvent connus sous le nom arabe de malqaf en raison de leur large diffusion en Egypte, et les multidirectionnels (en persan « bâdgir »), qui se trouvent pour une large part en actuel Iran et dans la zone d’influence persane, à l’instar du sous-continent indien [17]. De nombreuses variantes, marginales toutefois, se trouvent en Irak et dans le golfe Persique par exemple avec les « barjeels », au Pakistan avec les « munghs » ou « Hawa-dani », ou encore en Syrie avec les « batings » [18].
 

2. Les malqafs

 
Historiquement, dans les premières maisons arabo-islamiques, la cour représentait un espace intermédiaire entre l’entrée et la zone réservée aux invités. Les rencontres avec les visiteurs masculins « ordinaires » avaient toujours lieu dans le takhtabush [19], une pièce dont un côté s’ouvrait sur la cour ; les visiteurs masculins importants, quant à eux, pénétraient dans une autre grande salle de réception dotée d’un espace central élevé flanqué de deux espaces situés à un niveau légèrement supérieur. À l’époque mamelouke, au XIIe siècle, l’organisation de la maison évoluera et fera de la qa’ah la salle de réception principale de la maison ; celle-ci se composait notamment de la dorqa’ah [20], une partie centrale de la qa’ah avec un haut plafond couvert par une lanterne en bois ; cette lanterne était munie d’ouvertures pour permettre à l’air chaud de s’échapper et pouvaient être construite de différente manière (carrée, octogonale, etc.). Cette lanterne était également plate sur le dessus, afin d’aider la couche d’air supérieure à se réchauffer par exposition au soleil et de délivrer donc, par la suite, davantage d’air froid [21].
 
Plus tard, un nouveau système de ventilation sera inventé pour garantir le confort thermique à l’intérieur de la qa’ah : il s’agira du malqaf, un puits s’élevant au-dessus du bâtiment avec une ouverture face au vent dominant et construit sur la qa’ah nord ; il emprisonne l’air frais et le canalise vers l’intérieur du bâtiment [22]. La taille d’un malqaf est déterminée par la température de l’air extérieur : si la température de l’air est élevée, une taille plus petite est nécessaire et si elle est basse, une taille plus grande s’avérera préférable. Si la climatisation a remplacé sans conteste les capteurs de vent, de nombreux malqafs restent encore visibles en Égypte [23].
 
Pour augmenter l’humidité de l’air provenant du malqaf, une fontaine d’eau, le salsabil [24], pouvait être installée au pied du dispositif afin de rafraîchir davantage encore l’air en descendant. Certaines demeures arabes combinaient l’intégralité des techniques de rafraîchissement de l’air, qu’il s’agisse du malqaf, de la lanterne ou du salsabil ; la maison cairote de l’esclave affranchi Muhib Ad-Din Ash-Shaf’i Al-Muwaqqi, construite aux alentours de 1 350, figure, à cet égard, comme une illustration encore vivante de ces techniques [25].
 

3. Les bâdgirs

 
L’autre type de capteurs de vent répandu au Moyen-Orient, notamment dans sa portion iranienne et du Golfe, est celui du bâdgir. Il s’agit d’un attrape-vent multidirectionnel doté de quatre ouvertures dans sa partie supérieure visant à capter les brises provenant de toutes les directions ; la circulation de l’air provenant du bâdgir peut être ajustée en ouvrant ou en fermant un ou plusieurs panneaux. Le bâdgir est divisé par deux cloisons placées en diagonale l’une sur l’autre le long de son fût ; s’il peut prendre de nombreuses formes, la version carrée reste la plus répandue et influencera les capteurs de vent des pays de la sphère d’influence persane, tels que le Pakistan et l’Afghanistan, qui fabriqueront eux aussi des capteurs de vent de forme carrée [26].
 
Dans l’architecture traditionnelle persane, de petits bâdgirs verront le jour sous la forme des « shish-khans », plus particulièrement répandus à Qazvin et dans d’autres villes septentrionales iraniennes [27]. De par leur petite taille, ces dispositifs agiront davantage comme des ventilateurs que comme des régulateurs de températures [28].
 
Les bâdgirs peuvent également être utilisés pour refroidir les réservoirs d’eau souterrains, les yakhchals, les caravansérails ou encore les salles de prière des mosquées, dont les tours de captation du vent se confondent parfois avec les minarets ; de fait, outre son rôle de dispositif de ventilation, le bâdgir figure comme un élément décoratif notable de l’architecture iranienne [29]. De nombreuses villes, telles que Yazd, en sont encore fortement dotées ; les caractéristiques urbaines, géographiques et climatiques de chaque ville, couplées aux matériaux de construction locaux de prédilection (la brique de terre dans le cas des maisons traditionnelles de la ville de Yazd par exemple) feront des bâdgirs de véritables facteurs identitaires propres à chaque espace urbain iranien. La ville de Yazd a d’ailleurs été inscrite sur la liste du patrimoine mondial de l’Unesco en 2017 pour ses bâdgirs, entre autres choses [30].

Lire la partie 2

Publié le 27/10/2022


Emile Bouvier est chercheur indépendant spécialisé sur le Moyen-Orient et plus spécifiquement sur la Turquie et le monde kurde. Diplômé en Histoire et en Géopolitique de l’Université Paris 1 - Panthéon-Sorbonne, il a connu de nombreuses expériences sécuritaires et diplomatiques au sein de divers ministères français, tant en France qu’au Moyen-Orient. Sa passion pour la région l’amène à y voyager régulièrement et à en apprendre certaines langues, notamment le turc.


 


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