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Entretien Hamit Bozarslan sur l’Iran – « La jeunesse féminine qui se révolte veut appartenir à une société de citoyens »

Par Hamit Bozarslan, Ines Gil
Publié le 13/04/2023 • modifié le 13/04/2023 • Durée de lecture : 8 minutes

Hamit Bozarslan

Plus de six mois après le début des manifestations enclenchées par la mort de Mahsa Amini, de nombreuses femmes sortent dans la rue sans voile, le régime a été bousculé dans ses fondamentaux idéologiques. Qu’est-ce que ce mouvement a changé en Iran ? A la fois au sein de la société, mais aussi pour le pouvoir ?

Avant tout, il faut rappeler quelle est l’essence du régime iranien. Dès ses débuts, il a été défini comme un système de domination masculine, ceci est très profondément ancré dans sa nature. De plus, il a été fondé avec des institutions paraétatiques. Déjà pendant son exil en France, Khomeiny mettait en place simultanément un État légal et un autre, illégal, parallèle à la République islamique qu’il voulait fonder. Enfin, ce régime est théocratique et kleptocratique.

La domination masculine en Iran a toujours été liée avec le thanatos (la pulsion de mort), qui définit les Iraniens comme une armée, et non pas comme une communauté de citoyens. Cette armée sacrificielle a pour mission principale de venger la mort de Hussein, le petit-fils du prophète tué à Karbala en 680. Du point de vue du régime, l’avenir de l’Iran n’est pas pensé à travers ses potentialités, mais à travers son devoir de vengeance eschatologique.

Aujourd’hui, la jeunesse féminine qui se révolte veut appartenir à une société de citoyens. Elle ne souhaite plus être bloquée dans le passé, avec pour mission de venger un crime commis il y a presque 1 400 ans, elle souhaite au contraire se penser comme la composante d’une société de potentialités multiples. Autrement dit, sortir du régime de thanatos pour entrer dans celui d’Eros. Eros n’est pas uniquement le dieu de l’érotisme, il est avant tout le dieu de la vie, avec toutes les contraintes qu’elle implique, mais aussi toutes les potentialités qu’elle offre. Au devoir de souffrance que le régime veut imposer, cette jeunesse féminine répond par la danse. Elle cherche à sortir du deuil pour entrer dans le régime de la joie.

Un changement profond se joue aujourd’hui dans la société. Cette révolte de la jeunesse féminine invite les autres catégories de la population à se positionner :
● D’abord, la masculinité : en rompant ses liens avec le meurtre et le devoir de vengeance, la révolte invite la masculinité à se repenser à partir de ses potentialités, à partir de la joie et non plus à partir du devoir de deuil et de violence revancharde.
● Ensuite, les générations plus anciennes : ceux qui protestent contre le régime sont les petits-enfants des révolutionnaires de 1979. Depuis son accession au pouvoir, le leader de la révolution islamique, Khomeiny, a été un maître du meurtre, à la fois pendant la guerre Iran-Irak, mais aussi durant les exécutions massives de 1988. Il existe un culte de la mort chez l’Ayatollah. De même pour Khamenei, avec les répressions multiples des manifestations ces dernières années. Aujourd’hui, les jeunes invitent les anciennes générations à rompre ce lien avec la pulsion de mort instaurée par la république islamique.
● Enfin, la jeunesse lance un appel aux classes modestes et moyennes pour qu’elles se positionnent par rapport à cette révolte.

La féminité joue un rôle très important dans cette contestation. Implicitement, les Iraniennes font passer un message au régime : ce ne sont pas les femmes qui ont tué Hussein à Karbala. Elles n’ont donc pas de devoir expiatoire de délivrer la communauté des vivants d’un crime qu’elles n’ont pas commis.

Cette contestation ébranle-t-elle le régime iranien ?

Oui, mais seulement en partie.

Le pouvoir iranien est un cartel composé d’organes officiels, comme la présidence, l’assemblée, mais aussi les pasdarans, qui constituent une force paramilitaire mise en place par Khomeiny. On compte également le wilayet-e faqih, le « gouvernement de jurisconsulte », composé de Khamenei et de sa cour, qui réunit environ 5 000 personnes et qui constitue le pouvoir ultime du pays, mais aussi les fondations pieuses, qui disposent d’un budget considérable de 80 milliards de dollars. Pour l’instant, ces organes sont toujours en place. Et tout le monde sait que si une composante du cartel tombe, le cartel s’effondrera dans sa totalité.

Mais le système est néanmoins profondément ébranlé, pour la simple raison qu’il ne parvient plus à produire du sens. Sous Khomeiny, la révolution avait produit du sens, puis la guerre avec l’Irak débutée en 1980 avait permis à la révolution de se prolonger et de se redéfinir (le cas n’est pas isolé, on observe le même phénomène en France en 1792). Cette projection à l’extérieur a permis au régime d’occulter sa bureaucratisation et la nature kleptocratique qu’il commençait à avoir.

Dans les années 1990, la présidence Akbar Hashemi Rafsanjani (1989-1997) a opéré un tournant libéral sur le plan économique afin, officiellement, de reconstruire le pays. Une nouvelle quête de sens qui a permis au régime de gagner du temps pour assurer sa survie. Par la suite, le président Mohammad Khatami (1997-2005) a tenté de réformer le pays, sans succès. Depuis, les Iraniens ont le sentiment que le régime est bloqué, exempt de vitalité, incapable de se réformer. La capacité du pouvoir à produire un discours convaincant est largement mise à mal. Néanmoins, pour le moment, cela ne signifie pas que le régime est prêt à tomber.

Les manifestations dans les rues sont désormais rares, la contestation a-t-elle lieu dans un autre espace, hors de la rue ? Ou bien le mouvement est-il réellement en train de s’essouffler à cause de la répression et peut-être aussi du fait du manque de figures pour mener la révolte ?

Je ne pense pas que le mouvement ait cherché à avoir un quelconque leader. Il est nécessaire de sortir de cette perspective dirigiste et comprendre que toute « configuration révolutionnaire » a lieu à partir d’une crise conjoncturelle d’un pouvoir donné, qui met à nu ses contradictions structurelles devenues ingérables. A ses prémices, aucune révolution ne dispose de leader. A titre d’exemple, en 1789 en France, certaines figures se dégagent, mais peut-on dire qui était le leader ?

C’est au moment de la reconfiguration des forces qu’une cristallisation permet à certaines figures d’occuper le devant de la scène. Or, nous n’en sommes pas là en Iran. Par ailleurs, à l’heure actuelle, nous ne sommes pas face à une révolution, même si la situation peut évoluer. Nous faisons face à une révolte, une insurrection continue, qui trouve son sens dans la rue. Il ne faut pas pour autant minimiser le sens d’une insurrection, elle peut avoir des conséquences très importantes sur la société. Avec sa radicalité, la révolte iranienne, issue d’une société plurielle, moderne et ouverte sur le monde, marque une rupture ferme avec le régime qui est, de son côté, ossifié et replié sur lui-même. Il faudrait sans doute chercher le sens de ce mouvement beaucoup plus dans cette rupture que dans une configuration révolutionnaire.

Six mois après le début de la révolte, nous observons que le mouvement s’est essoufflé. Mais seulement en partie, car il a su se faire souterrain, trouver des moyens de se soustraire à la répression brutale. Nous assistons à une insurrection permanente, inscrite sur une longue durée par les multiples outils qu’elle produit tels que la constitution de réseaux, ou encore la mise en place de modes de communication et de publications, des outils que le régime ne parvient pas à contrôler.

Le mouvement continue également par la danse. La question du rapport au corps est très importante. Durant la révolution iranienne de 1979, le corps vieux avait remplacé le corps jeune, cela avait eu une influence dans tout le Moyen-Orient car jusqu’alors, c’était la jeunesse qui incarnait la contestation, comme le montrent les figures de Leila Khaled, d’Arafat ou de Nasser. Le corps de Khomeiny, 80 ans en 1980, considéré comme un corps de sacrifice, de témoignage et d’authenticité, devait alors éveiller la notion de sacrifice chez la jeunesse par la fidélité à la souffrance qu’il incarnait. Aujourd’hui, avec la révolte, c’est de nouveau le corps jeune qui revient au-devant de la scène. Le corps de la femme qui danse et invite le reste de la société à entrer dans la danse.

Si la contestation a traversé presque l’ensemble du pays, elle a été particulièrement vive dans deux régions, au Sistan-et-Baloutchistan et au Kurdistan. Comment expliquer une telle mobilisation dans ces districts ?

Le Kurdistan est en dissidence depuis le début du 20ème siècle. Selon de nombreux témoignages, pour l’élection présidentielle de 2021, on décompte 15% de participation dans cette région. C’est très faible. Le Kurdistan a donc naturellement été un relais de la contestation depuis septembre dernier. Le slogan, « femme, vie, liberté » est par ailleurs d’origine kurde (« Jin, Jiyan, Azadî » en kurde) , il est également utilisé par les mouvements kurdes en Turquie et en Syrie.

En ce qui concerne le Sistan-et-Baloutchistan, il faut lire le chercheur Stéphane A. Dudoignon, qui a très bien étudié la région ces dernières années. La contestation contre le régime iranien y est présente au moins depuis le lendemain des attentats de 11 septembre 2001. A l’époque, le pouvoir iranien n’avait pas hésité à accueillir les militants d’al-Qaïda. La contestation après la mort de Mahsa Amini a ravivé la révolte dans cette région, et l’a fait évoluer. Au début du mouvement, il n’y avait pas de femmes dans les protestations, mais au fil des mois, elles sont de plus en plus nombreuses à descendre dans la rue. En parallèle, la demande de sécularisation de la société iranienne dans son ensemble s’y exprime désormais ouvertement.

Nous assistons à un phénomène lourd de sens : le Kurdistan se re-kurdistanise à l’échelle du Moyen-Orient, mais simultanément, il se ré-iranise à l’échelle de l’Iran. Dans le cas du Baloutchistan, c’est à peu près le même phénomène, les protestataires sont à la fois en train de se repenser comme Baloutches appartenant à une ethnie transfrontalière et à la fois comme Iraniens. Cette dynamique se renforce d’autant plus qu’il y a une réception positive de leurs révoltes du côté chiite persan. C’est la première fois depuis de longues décennies qu’on assiste à une telle réception positive, alors même que ces régions constituent les marches sunnites du pays.

La question ethnique joue donc un rôle important dans cette révolte.

L’Iran semble actuellement affaibli dans son alliance avec l’« arc chiite » (avec le Hezbollah libanais, en Irak et au Yémen). Comment l’expliquer ? Est-ce en lien avec la contestation débutée en septembre dernier ?

D’une certaine manière, on peut dire que la contestation contre le régime iranien a débuté en 2019, non pas en Iran, mais à Beyrouth et à Bagdad. Cette année-là, nous assistons à une nouvelle vague de configurations révolutionnaires dans le monde arabe.

Au Liban et en Irak, les communautés chiites sont très mobilisées. Dans les deux cas, nous assistons au rejet d’un système politique pris en otage par l’Iran, totalement corrompu et dans l’incapacité de se renouveler.

Dans ces deux pays, le sens des révoltes de 2019 était le même qu’aujourd’hui en Iran. La communauté chiite (parmi d’autres) ne voulait plus être une communauté sacrificielle, un corps organique où les cellules seraient solidaires entre elles pour assurer la défense de l’ensemble du groupe. Les chiites ont demandé à être des citoyens, affirmant qu’ils ne sont pas des soldats de Nasrallah (Liban) ou de Hashd al shaabi (Irak). Et dans les deux cas, le rôle des femmes a été décisif. Celles-ci ne se considèrent alors pas comme des meurtrières de Hussein, mais comme des sujets politiques.

Au niveau interne et régional, l’Iran a donc depuis plusieurs années perdu la bataille du sens. Il a toujours la capacité de mobiliser ses milices, car ni le Hezbollah libanais, ni Hashd al shaabi ne sont affaiblis. Même chose au Yémen, où c’est l’Arabie saoudite qui est la plus affaiblie, non pas les Houthis. De ce point de vue, Téhéran n’a rien perdu de sa domination. Mais la capacité du régime iranien à proposer une alternative qui serait intériorisée par les communautés chiites dans la région se trouve considérablement amoindrie.

Publié le 13/04/2023


Docteur en histoire et en science politique, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Hamit Bozarslan est, entre autres domaines de recherche, spécialiste de l’histoire de la violence au Moyen-Orient.
Il est notamment l’auteur de Sociologie politique du Moyen-Orient, Paris, La découverte, 2011 ; Conflit kurde, Le brasier oublié du Moyen-Orient, Paris, Autrement, 2009 ; Une histoire de la violence au Moyen-Orient, De la fin de l’Empire ottoman à al-Qaida, Paris, La Découverte, 2008.


Ines Gil est Journaliste freelance basée à Beyrouth, Liban.
Elle a auparavant travaillé comme Journaliste pendant deux ans en Israël et dans les territoires palestiniens.
Diplômée d’un Master 2 Journalisme et enjeux internationaux, à Sciences Po Aix et à l’EJCAM, elle a effectué 6 mois de stage à LCI.
Auparavant, elle a travaillé en Irak comme Journaliste et a réalisé un Master en Relations Internationales à l’Université Saint-Joseph (Beyrouth, Liban). 
Elle a également réalisé un stage auprès d’Amnesty International, à Tel Aviv, durant 6 mois et a été Déléguée adjointe Moyen-Orient et Afrique du Nord à l’Institut Open Diplomacy de 2015 à 2016.


 


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