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Emma Aubin-Boltanski, Pèlerinages et nationalisme en Palestine – Prophètes, héros et ancêtres

Par Tatiana Pignon
Publié le 12/11/2012 • modifié le 29/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Pour atteindre cet objectif de recherche, l’auteur s’attache à la fois à restituer au plus près les informations qu’elle a recueillies sur place – notamment les discours, ou simplement les phrases, prononcés par les acteurs eux-mêmes, villageois et organisateurs, mais aussi des images, puisque seize pages d’illustrations sont insérées au cœur du livre – et à proposer une analyse du phénomène, à la fois en termes d’étude d’une culture spécifique et en mettant l’accent sur la question du politique et de son rôle, dans ce presque-État controversé qu’est la Palestine contemporaine. Pour autant, elle laisse une grande part à la nuance, se gardant de la généralisation trop rapide et préservant le caractère personnel des opinions qu’elle présente.

De cette méthode, l’auteur se réclame dans son introduction, où elle présente également à la fois le contexte de son étude – marquée, en son milieu, par le déclenchement de l’Intifada al-Aqsâ, en septembre 2000 – et les différents paradigmes de la recherche anthropologique concernant les pèlerinages, avant de présenter en les justifiant les différents chapitres de son livre. Au nombre de sept, ceux-ci débutent par une présentation générale de la Palestine comme « terre des prophètes », où l’auteur revient notamment sur le rôle des tombeaux de saints comme « marqueurs » de la terre palestinienne ; l’emphase mise sur ces lieux de culte est ancienne, puisqu’elle remonte au lendemain de la contre-croisade du XIIe siècle, où elle était conçue comme un moyen d’ancrer l’islam en « Terre Sainte ». Les sanctuaires constituent encore aujourd’hui un fondement de l’identité palestinienne, puisqu’ils sont la légitimation de la revendication des Palestiniens à « être là » – au point que des guides de pèlerinages, comme celui de Mujîr al-Dîn al-Hanbalî datant du XVIe siècle, sont considérés comme de véritables « monuments » de l’histoire de la Palestine. L’importance accordée aux tombeaux, de saints et de prophètes mais aussi de combattants pour la foi (« mujâhidûn »), qui jalonnent le territoire palestinien, n’est pas exempte de nuances : Emma Aubin-Boltanski revient ici sur la question complexe du statut du culte des saints en islam. Pour autant – ce que montrera la suite de l’ouvrage – les lieux saints en Palestine sont visités même par des opposants au culte des saints, qui viennent y chercher non pas une « rencontre » avec le prophète, mais un rapprochement avec leurs « frères » palestiniens.

Après ce chapitre encore introductif, l’analyse se poursuit par l’étude des deux pèlerinages choisis par l’auteur, qui sont également les deux principaux pèlerinages musulmans de Palestine : celui de Nabî Sâlih en Cisjordanie, et celui de Nabî Mûsâ près de Jérusalem. Dans le chapitre consacré à Nabî Sâlih, Emma Aubin-Boltanski insiste sur deux points. D’une part, le caractère presque « artificiel » du pèlerinage actuel, déplacé de Ramleh (située en Israël) au petit village cisjordanien de Nabî Sâlih, un peu plus au nord, à la suite d’une décision prise en 1997 par le ministère de la Culture de l’Autorité Palestinienne – tandis que celui de Nabî Mûsâ, qui se déroulait traditionnellement à Jérusalem, s’est seulement concentré sur le lieu même du sanctuaire, mais n’a pas été géographiquement déplacé. D’autre part, la « personnalité » du prophète, qui revêt des identités multiples et peut ainsi correspondre à des envies ou besoins très divers de la part des pèlerins : tour à tour saint, prophète, ancêtre familial ou combattant pour la foi, il est aussi un prophète « arabe », ces deux derniers attributs étant les plus populaires dans la Palestine contemporaine. Enfin, en relatant le déroulement du pèlerinage lui-même et les réactions des différents acteurs, l’auteur met l’accent sur la controverse qui entoure les pratiques rituelles du culte des saints, parfois assimilées à des « superstitions » par opposition à l’islam « orthodoxe ». À Nabî Mûsâ, on retrouve cette problématique à travers l’exemple de la plante de Nabî Mûsâ, la ‘ushba, réputée pour guérir la stérilité des femmes, dont le gardien du sanctuaire refuse de parler tout en tolérant que sa femme en donne aux demandeurs.

Le quatrième chapitre se penche sur la figure de Salâh al-Dîn, le « héros » par excellence, pour l’islam d’abord puisqu’il est l’artisan de la contre-croisade et de la reconquête de Jérusalem, et particulièrement pour les Palestiniens puisqu’il est le conquérant et le défenseur de leur terre. Il serait, de plus, le fondateur des deux pèlerinages, qui auraient eu pour fonction de rassembler les musulmans au moment des fêtes de Pâques, afin qu’ils se tiennent prêts à défendre leur territoire et la présence musulmane en Palestine. L’intérêt proprement politique des pèlerinages n’est donc pas récent : l’utilisation de leur capacité de rassemblement et de leur aptitude à produire de la cohésion sociale remonte au Moyen Âge, et aurait même été à l’origine de leur création. L’auteur montre dans ce chapitre que si la figure de Salâh al-Dîn est largement utilisée par l’Autorité Palestinienne pour symboliser à la fois le collectif, et la possibilité de la victoire – en référence également à la révolte arabe de 1936-1939 et à Hâjj Amîn al-Husaynî, qu’on considère comme le premier leader du nationalisme palestinien – celle-ci ne prouve pas son efficacité et, devenant un mythe galvaudé, ne suscite plus l’espoir souhaité.

Les trois derniers chapitres reviennent sur le rôle des folkloristes palestiniens concernant à la fois les pèlerinages et l’élaboration de l’identité palestinienne (chapitre 5), sur l’importance des familles dans l’organisation sociale et politique de la Palestine (chapitre 6), et sur la signification des processions actuelles qui, en référence à celles d’avant 1948, rappellent le peuple palestinien à une « mémoire blessée » tout en rendant nécessaire le pèlerinage comme mode de reconstruction et de réunion nationale dans des lieux qui deviennent ainsi, pour un temps limité, de véritables centres (chapitre 7). Le rôle des folkloristes, tout d’abord, apparaît déterminant : selon l’auteur, ce sont eux qui ont construit – et continuent de construire – l’identité palestinienne, en constituant un « patrimoine » (« turâth »), un héritage commun à la nation. Il ne faut pas oublier qu’en Palestine, la construction nationale est vécue d’abord comme une nécessité urgente, et ensuite comme un combat : constamment remise en cause, toujours dans l’attente de la création d’un État propre, elle n’est en aucun cas un acquis ni une évidence. Dans cette optique, le mouvement folkloriste palestinien s’est notamment attaché à recueillir les croyances, coutumes, traditions, rituels palestiniens, dans toute leur diversité, et à les ériger en piliers identitaires, œuvre d’autant plus importante qu’ils sont considérés comme des vestiges d’un passé qui risque de disparaître. Les pèlerinages font partie de cet ensemble d’éléments proprement « palestiniens » ; les revivifier ou, à tout le moins, les faire perdurer, c’est « faire œuvre de résistance » en affirmant la légitimité à exister du peuple palestinien. C’est pourquoi les folkloristes ont largement contribué à la politisation des pèlerinages, notamment avec la référence au héros Salâh al-Dîn qui permet d’inscrire les rituels palestiniens dans la grande histoire musulmane ainsi que dans une logique de résistance et de défense de l’islam.

Le sixième chapitre a quant à lui pour objet le rôle des familles, identifiées par Emma Aubin-Boltanski comme un « élément structurant » fondamental tant sur le plan social qu’économique, politique et même religieux. Elle montre ainsi que la bonne organisation du pèlerinage de Nabî Sâlih tient en grande partie au fait que l’Autorité Palestinienne s’appuie sur la grande famille locale, celle des Tamîmî, tandis que la dérégulation régnant à Nabî Mûsâ – processions désordonnées, inefficacité des discours politiques auprès des fidèles – s’expliquerait par la mise à l’écart de la famille des Husaynî, organisatrice traditionnelle du pèlerinage. Le triptyque prophète-héros-ancêtre se trouve ainsi complété, formant une base solide pour la construction d’une identité palestinienne stable.

Le dernier chapitre a pour objet l’analyse du potentiel subversif des pèlerinages, notamment à travers les processions. Une étude des confréries soufies et du scoutisme palestinien est pour ce faire mise en œuvre, ainsi qu’un retour historique sur les pèlerinages tels qu’ils avaient lieu dans la période mandataire, marquée en particulier par l’émeute de 1920 à Nabî Mûsâ contre le projet sioniste.

Emma Aubin-Boltanski livre donc avec cet ouvrage une réflexion passionnante sur la Palestine contemporaine, abordée par le prisme des pèlerinages et, à travers eux, du triptyque prophètes-héros-ancêtres qui constitue, selon l’auteur, un pilier de l’identité palestinienne. En conclusion, l’auteur revient sur les principales questions transversales de son livre : outre le problème de la construction d’une identité nationale, l’analyse du phénomène du pèlerinage lui-même est reprise, avec notamment le rappel de ce qu’elle nomme le mouvement « oscillatoire » du pèlerin, partagé entre croyance et doute quant à la présence du prophète. Dans le cadre restreint du pèlerinage, qui se déroule en un lieu précis et en temps limité, la communauté palestinienne dans son ensemble est invitée à se retrouver et à réaffirmer son existence, voire à la réinventer. Le prophète, figure mouvante aux identités parfois multiples, est un recours pour le pèlerin qui vient chercher aide et réconfort « chez » lui ; le héros, quant à lui, redonne aux pèlerinages une dimension collective et « représente l’espoir d’un futur meilleur pour la nation » ; l’ancêtre, enfin, structure la société et réaffirme l’ancrage territorial de la communauté. Si ce triptyque n’est jamais, dans la pratique, complètement réalisé, il constitue néanmoins un « “idéal” culturel, social et individuel » proprement palestinien, dont la fragilité et les doutes qui l’agitent « [font] écho à la souffrance collective des Palestiniens, constamment mis en demeure d’apporter la preuve de leur légitimité à “être là” ».

Emma Aubin-Boltanski, Pèlerinages et nationalisme en Palestine – Prophètes, héros et ancêtres, Paris, Éditions de l’EHESS, 2007, 325 pages.

Publié le 12/11/2012


Tatiana Pignon est élève en double cursus, à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, ainsi qu’à l’Université de la Sorbonne en Histoire et en langue. Elle s’est spécialisée en l’histoire de l’islam médiéval.


 


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