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Christian Chesnot et Antoine Sfeir, Orient Occident le choc ? Les impasses meurtrières

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin
Publié le 17/03/2010 • modifié le 25/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

La question de la démocratie et du développement est abordée dans le premier chapitre, dans lequel les auteurs rappellent que des processus démocratiques ont été entamés à la fin de la Première Guerre mondiale, avec la mise en place des mandats de la Société des Nations. Ce processus est néanmoins freiné par la guerre froide, qui scinde le Moyen-Orient entre partisans de l’URSS et des Etats-Unis. Des facteurs internes renforcent également les difficultés de la démocratie. Les auteurs estiment cependant que la démocratie est possible (modèle turc et celui initié en Egypte par Nasser), mais que l’Occident ne doit pas intervenir dans la mise en place de ce processus. Sur la question du développement, ils constatent que le Moyen-Orient est en crise, dans les domaines de l’éducation, de la mortalité infantile, de la recherche scientifique et de l’Internet.

Le deuxième chapitre explique la dichotomie entre Etats et citoyens au Moyen-Orient. A la suite des mandats et des indépendances, des dictatures ont pris le pouvoir dans les Etats constitués par les puissances occidentales, mais les populations ne sont pas devenues des citoyens pour autant. Face à ce vide, les auteurs expliquent comment le religieux s’est imposé aux individus, notamment l’islamisation, qui est à son tour contrée par les autorités politiques. Les auteurs traitent également de la notion de oumma, c’est-à-dire la communauté des croyants, qui s’oppose à la nation, et donc au nationalisme. A cette notion de nation s’ajoute celle de frontières, source de conflits et de ressentiments. L’exemple le plus parlant étant celui de l’annexion du Koweït par l’Irak le 2 août 1990. Une partie est ensuite réservée à l’analyse de l’Etat et de sa construction au Moyen-Orient, ainsi qu’aux mouvements d’émigration à l’étranger.

Le chapitre concernant les chefs d’Etat met l’accent sur les « héritiers » actuellement au pouvoir, à la suite de leurs pères, notamment en Syrie (Bachar el-Assad prend le pouvoir à la suite de son père Hafez el-Assad), en Jordanie (Abdallah II remplace son père Hussein), et au Maroc (Mohammed VI monte sur le trône à la place de son père Hassan II). Le pouvoir des pères s’est imposé, en dépit des tentatives d’assassinat et des complots, pendant des décennies. Les parcours des anciens chefs d’Etat ainsi que de leurs fils sont décrits, en parallèle de l’histoire interne des trois Etats, mais également au regard de l’histoire régionale et des relations avec l’Occident.

La question des relations israélo-palestiniennes fait l’objet du chapitre quatre. Israël est présenté comme un Etat fort sur le plan militaire, mais dont la puissance n’empêche pas les attaques dont il est l’objet (notamment les roquettes lancées par le Hezbollah en 2006). L’utilisation de la force contre les Palestiniens a terni son image, en particulier lors de la première et de la seconde intifada. La normalisation des relations avec l’Egypte en 1979 et avec la Jordanie en 1994 n’a pas été suivie par une normalisation avec les autres Etats voisins. Concernant le processus de paix, les auteurs rappellent que les accords d’Oslo signés à Washington en 1993 n’ont pas abouti, en raison du désengagement israélien et de la poursuite de l’implantation de colonies juives dans les territoires occupés, en raison également du laisser faire de la communauté internationale. Les années 2000 voient le déclenchement de la seconde intifada, le retrait de l’armée israélienne de la zone de sécurité du Sud Liban, dans laquelle le Hezbollah s’est installé, mais également le retrait israélien de la Bande de Gaza, qui s’effectue en 2005, et qui laisse ce territoire au Hamas. Israël se lance également dans la construction d’un mur de protection entre Israël et la Cisjordanie, destiné a diminuer les attentats suicides contre Israël.

Concernant la Palestine, sont rappelées la création du Fatah en 1959 et de l’OLP en 1964, puis les difficultés avec la Jordanie ainsi que septembre noir. A la suite des actions de guérilla, l’OLP s’oriente vers la solution diplomatique, ainsi que vers la création d’un Etat, non plus sur toute la Palestine, mais sur la Bande de Gaza et sur la Cisjordanie. La victoire du Hamas aux élections législatives de janvier 2006 est analysée ainsi que la mise en place de deux gouvernements, l’un dans la Bande de Gaza avec le Hamas, l’autre en Cisjordanie avec le Fatah (qui constitue l’Autorité palestinienne).

Les auteurs abordent dans le cinquième chapitre la question de l’eau, « arme redoutable », « enjeu de pouvoir ». L’eau, en passe de devenir une denrée rare au Moyen-Orient, peut devenir la cause de conflit, comme cela a déjà été le cas lors de la guerre des six jours en 1967 (contrôler les eaux du Jourdain, utilisation de l’eau du Golan syrien et des nappes de Cisjordanie). La situation est notamment analysée pour Israël et la Palestine, Israël contrôlant l’eau de la Bande de Gaza et de la Cisjordanie. Les relations entre Israël et la Syrie sont également évoquées avec la question du Golan syrien, essentiel à l’approvisionnement d’Israël. Avec le Liban, les visées israéliennes n’ont pas été concrétisées, malgré les tentatives de 1978 (opération Litani) et de 1982 (opération paix en Galilée). Des tensions sont également permanentes entre la Turquie, la Syrie et l’Irak, avec le Tigre et l’Euphrate. L’Egypte quant à elle est tributaire des pays en amont, c’est-à-dire de l’Ethiopie et de l’Afrique centrale. Au total, plusieurs stratégies sont mises en place afin de s’approvisionner en eau : l’action militaire pour Israël, les grands projets hydrauliques pour la Turquie, les techniques de dessalement de l’eau pour les Etats du Golfe. A cette question d’approvisionnement s’ajoute celle des économies en eau, des politiques d’épuration et du recyclage des eaux usées.

Le pétrole est analysé dans la sixième partie, et plus particulièrement ses effets sur les sociétés saoudienne et du Golfe et sur l’évolution des villes. Les auteurs expliquent que les revenus du pétrole, outre les avancées dans les domaines économique et financier, servent les responsables des Etats dans leurs politiques régionales et dans leur positionnement commercial et financier sur le plan international. Ils relèvent également que ces Etats fondés sur le religieux (Islam religion d’Etat, charia et coran) ne peuvent empêcher leurs élites et leurs classes moyennes à se rendre en Occident, à Dubaï ou au Maroc pour profiter d’une vie plus souple. La question du wahhabisme est également évoquée, et notamment la mise en place de l’islamisme dans les années 1960, dans le contexte de la lutte contre le nassérisme. Des réseaux saoudiens sont organisés : la Ligue islamique mondiale qui a des filiales à l’étranger, l’Organisation de la Conférence islamique, la Banque islamique de développement. Dans le cadre de la guerre Afghanistan-URSS, la Légion islamique des Afghans est également créée. Des réseaux bancaires privés complètent le réseau saoudien.

Le chapitre suivant porte sur l’islamisme. Son idéologie est l’instauration d’un Etat régi par la charia, c’est-à-dire la loi islamique, sur la communauté des croyants (oumma). L’islamisme n’est pas l’islam en ce sens qu’il veut mettre en place une religion stricte, qui n’est pas celle du Prophète. A titre d’exemple, le sens du mot djihad est expliqué par les auteurs, ainsi que l’utilisation que les islamistes en font. L’islamisme est un courant religieux ancien, mais qui se développe à l’issue des indépendances. L’objectif est la réislamisation de la société musulmane mais également, depuis les années 1990, l’islamisation de l’Occident. Les Etats arabes tentent de réagir à la montée de l’islamise dans leurs propres pays : répression en Syrie des Frères musulmans à Hama en 1982, emprisonnement des Frères musulmans en Egypte sous Nasser, tolérance en Jordanie.

Ben Laden est évoqué dans le chapitre huit. Sont rappelés plusieurs éléments biographiques : ses origines familiales, les entreprises familiales installées dans le Golfe, au Moyen-Orient, en France, à Londres et en Suisse, son implication dans la Légion islamique des Afghans lors du conflit Afghanistan-URSS en raison de son éducation wahhabite. A partir de 1987, Ben Laden fonde sa propre organisation, al-Qaïda, afin d’encadrer les combattants arabes. Des liens sont également tissés avec les islamistes d’autres Etats arabes. Ben Laden se lie également, à la suite de la guerre du Golfe de 1991, avec les Talibans d’Afghanistan. Alors que jusque là les liens étaient forts avec les Etats-Unis (qui forment des combattants et fournissent des armes pendant la guerre d’Afghanistan), Oussama Ben Laden prend ses distances avec eux, mais également avec l’Arabie saoudite, qui a permis à l’armée américaine de stationner sur son sol pendant la guerre du Golfe. Les auteurs décrivent les réseaux actuels d’Oussama Ben Laden, tant en Europe, aux Etats-Unis qu’en Afghanistan et qu’au Moyen-Orient, ainsi que son évolution psychologique et celle de son idéologie à la faveur des rencontres avec des Frères musulmans. Ils expliquent également quelles sont les limites d’al-Qaïda.

Dans le chapitre neuf, les auteurs se penchent sur la question des médias et de la presse. La télévision fait l’objet du premier thème, notamment al-Jazira, née en1996 de la volonté du cheikh Hamad Ben Khalifah al-Thani, émir du Qatar, afin de positionner son Etat face à ses voisins iranien et saoudien, et de se faire reconnaître. Al-Jazira est un succès, qui s’explique par sa ligne éditoriale plus ouverte que celle des télévisions nationales. Suit une analyse sur la presse écrite et sur le métier de journaliste en Arabie saoudite, en Egypte et au Maroc. La question de la diffusion d’internet comme vecteur d’information est également analysée, ainsi que la production des livres. Ces questions sont abordées au regard de l’évolution de la société et notamment de la place des jeunes générations.

Les chiites et l’Iran sont étudiés dans le chapitre dix, au regard des relations avec les pays sunnites dans lesquels se trouvent les chiites. Les rivalités entre ces deux communautés datent de la révolution iranienne de 1978 et s’amplifient lors de la guerre Iran-Irak de 1980-1988. L’intervention américaine en 2003 en Irak remet sur le devant de la scène ces rivalités. Les auteurs remontent alors aux sources historiques (conflits dans la succession de Mahomet) pour expliquer les différences entre sunnisme et chiisme. Est également abordée la répartition géographique des sunnites et des chiites. Les chiites représentent environ 15% des musulmans, sont les plus nombreux en Iran, en Irak, à Bahreïn, au Liban, et sont également présents dans le Golfe. Le chiisme évolue en Iran à la suite de la Révolution iranienne, par l’interaction du pouvoir religieux et du pouvoir politique, alors que la tradition chiite était jusqu’alors de ne pas mêler le religieux au politique. En Irak, après la répression de Saddam Hussein sur la communauté chiite, ces derniers contrôlent politiquement le pays (gouvernement et parlement). Mais ils ne forment pas une communauté homogène, étant divisés entre eux, ce qui profite à l’influence de l’Iran. Cette influence est également visible au Liban avec le Hezbollah, d’autant plus que la communauté chiite est « marginalisée » dans ce pays. Les auteurs traitent également l’historique du Hezbollah, son objectif de prendre part au pouvoir au Liban, dans le cadre du confessionnalisme. L’Iran est également analysé dans sa volonté de détenir l’arme nucléaire, qui est pour les Iraniens « la garantie d’être respectés », au delà du discours appelant à la destruction d’Israël.

Dans le chapitre onze, I’Irak est analysé au regard des attentes de la population lors de l’arrivée des Américains en 2003 et des actions de ces derniers. Les Irakiens souhaitaient la reconstruction de leur pays et les Américains n’ont pas mesuré l’impact de leurs actions (notamment le renvoi des hommes de l’armée irakienne et des services de sécurité, la « débaasification » du gouvernement et des ministères) sur l’avenir de l’Irak. Un personnel américain également peu au fait des affaires irakiennes a été nommé, chargé de la réorganisation des structures du pays. La mise en place du conseil intérimaire de gouvernement s’est faite sur la base du confessionnalisme, ce qui a divisé la société irakienne. Les sunnites, communauté du régime de Saddam Hussein, se révoltent à Falloujah contre la présence américaine ; cette révolte sunnite se développe dans tout l’Irak. En parallèle, al-Qaïda se développe en Irak, avec pour but de créer une base islamiste pour le « djihad international » et de provoquer une guerre civile entre les deux communautés sunnite et chiite. A partir de ce moment, les sunnites abandonnent la lutte contre les Américains et luttent contre les islamistes. En 2006, l’Irak entre dans la guerre civile, qui oppose sunnites et chiites. Ce conflit est perçu comme une menace par les Etats de la région, qui craignent d’être déstabilisés. Les auteurs s’interrogent sur l’avenir politique de l’Irak, et notamment sur la question du partage ethnique et religieux de l’Irak.

Le dernier chapitre traite des responsabilités de l’Occident au Moyen-Orient, en revenant aux accords Sykes-Picot, puis à l’évolution des relations entre les Etats-Unis et l’Arabie saoudite, aux dépens de l’Egypte de Nasser, et à l’évolution des relations avec Israël. Les attentats contre les Etats-Unis sont également abordés dans la problématique de la fin du soutien américain et saoudien à l’Afghanistan, à la suite de la chute de l’URSS, et du retournement des combattants contre les Etats-Unis (attentats contre des objectifs américains dans le monde et aux Etats-Unis). A la suite de l’intervention en Irak en 2003, leurs intérêts sont également touchés en Irak et en Afghanistan. Les auteurs s’interrogent également sur le changement stratégique que le président Barak Obama pourrait mettre en œuvre.

En conclusion, les auteurs s’interrogent sur le concept de démocratie et sur l’opportunité de le mettre en place au Moyen-Orient. La solution serait également de s’appuyer sur la notion de citoyenneté et non plus sur celle d’appartenance communautaire ou identitaire. Suit une synthèse sur la situation libanaise, au regard du poids de chaque communauté, et sur l’influence de l’Iran dans les Etats voisins sunnites. Selon les auteurs, l’Iran ne doit pas être ostracisé par la communauté internationale, ni d’ailleurs la Syrie, avec laquelle le dialogue a d’ailleurs repris en 2008 avec le président Sarkozy.

Christian CHESNOT et Antoine SFEIR, Orient Occident le choc ? Les impasses meurtrières, Calmann-Lévy, Paris, 2009, 304 pages.

Publié le 17/03/2010


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


 


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