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Compte-rendu de la table ronde IISMM/EHESS du 10 mai 2011 : « Syrie, révolte et terreur »

Par Lisa Romeo
Publié le 13/05/2011 • modifié le 03/05/2020 • Durée de lecture : 5 minutes

Tout d’abord, Caroline Donati, journaliste, spécialiste du Moyen-Orient et auteure de L’Exception syrienne, entre modernisation et résistance (Editions La Découverte, 2009), tente de faire le bilan sur ce soulèvement inédit en Syrie. Depuis mi-mars, des villes jusqu’alors connues pour leur fidélité au parti Baath se sont peu à peu soulevées. Le district de Deraa, dans le Sud du pays, zone rurale fortement touchée par la sécheresse, devient le point de départ de la contestation. Le mouvement s’est ensuite propagé sur le littoral à Lattaquié, région symbolique qui fournissait un certain nombre d’officiers alaouites au régime, avant d’atteindre d’autres villes importantes comme Homs ou encore certaines banlieues de Damas. Le centre reste encore relativement épargné par la révolte et représente alors un enjeu de taille pour les opposants comme pour le régime. Unis par leurs revendications et par la violence de la répression, les populations du Sud et du Nord ont rapidement fait preuve d’une grande solidarité en affichant des banderoles de soutien à toutes les victimes syriennes malgré les lourds clivages régionaux qui existent dans le pays. Qui sont alors ces fameux révolutionnaires qui osent dorénavant ouvertement défier le régime de Bachar al-Assad ? Ruraux, diplômés au chômage, classe moyenne, exclus mais aussi des anciens bénéficiaires qui ont été marginalisés lors de la libéralisation du système, constituent dorénavant l’opposition qu’il faut maintenant coordonner. Dans une société fragmentée délibérément par 50 ans de pouvoir autoritaire, des solidarités familiales et personnelles se sont développées et des comités locaux ont peu à peu réussi à se former. On compte aujourd’hui environ une quinzaine de comités sur les réseaux virtuels comme Facebook, tentant, dans la mesure du possible, de relayer et d’articuler l’information entre l’intérieur et l’extérieur, avec la jeunesse syrienne de la diaspora. Cependant, à chaque fois qu’un mouvement se structure dans le pays, tout est mis en place pour l’affaiblir. Ainsi, une radicalisation du mouvement lié à la répression est donc à craindre dans ces manifestations qui étaient jusqu’à présent dans une logique pacifique.

Après avoir confirmé que les conséquences des révoltes seront très graves, Elisabeth Picard, directrice au CNRS-IREMAM, s’interroge sur les moyens qu’a et que peut utiliser le régime Assad pour tenir la société. Il a déjà su verrouiller toutes les libertés en votant de multiples lois contre les libertés d’expression, les Frères musulmans… L’état d’urgence, en place depuis 1962, a été habilement justifié par le spectre du terrorisme et des manipulations djihadistes. Une efficace politique de dissuasion basée sur la terreur est mise en œuvre depuis plusieurs décennies. Les outils de la répression sont multiples : un million d’agents civils, militaires ou policiers quadrillent l’ensemble du territoire, procédant à des arrestations arbitraires d’intellectuels, à des punitions sans jugement, ne relevant pas de la loi, fouilles de maison, brouilles des satellites… Il y aurait aujourd’hui entre 8 et 9 000 prisonniers. Les hommes entre 15 et 40 sont systématiquement raflés. Les armes lourdes et les chars sont également utilisés pour encercler et détruire des quartiers entiers. Cette répression physique est complétée par une guerre de communication qui joue sur des effets d’annonce, de promesses et d’attente. Ainsi d’énormes moyens financiers sont-ils déployés pour tapisser les rues d’affiches et de slogans pro-gouvernementaux. Ces campagnes sont assorties de discours mettant en avant les dangers d’une conspiration globale contre la Syrie. La rumeur ciblée exprimant l’imminence d’une menace émanant d’un quartier voisin est également utilisée. D’une manière plus générale, cette peur du chaos est fortement instrumentalisée et alimente la crainte de la communauté internationale d’un éventuel scénario à l’irakienne. Grâce à cette fragmentation de la société, le régime tient donc en otage la population, les intellectuels et les minorités.

C’est ensuite au tour de Khattar Abou Diab, politologue et professeur à l’Université Paris Sud, de s’exprimer. Il fait le point sur les rapports de la Syrie avec son voisinage. Comme on l’a vu, le discours anti-israélien est régulièrement utilisé par le régime syrien même si la situation entre les deux pays est relativement calme depuis 1974. Or depuis le début du « Printemps arabe », Israël s’est montré très inquiet et attaché au maintien des différents régimes menacés par les mouvements populaires. La Turquie qui partage ses frontières avec le pays craint également que la situation ne dégénère en discorde confessionnelle et ne mette en avant un danger kurde. L’Iran se sent aussi fortement concerné par l’avenir syrien. Une déstabilisation de la Syrie peut par ailleurs avoir un impact pour l’avenir du Liban, les deux pays étant fortement liés notamment grâce aux contacts établis entre le régime de Bachar el-Assad et le Hezbollah. La stabilité du Liban devient alors un argument de pression et de chantage auprès de la communauté européenne. Il y a donc un besoin urgent, selon Khattar Abou Diab, d’assainir la région pour y changer la donne.

Hamit Bozarslan, directeur d’études CETOBAC-EHESS, propose de comparer les révoltes tunisiennes et égyptiennes avec celle de la Syrie et de voir pourquoi les résultats sont si différents. Initiées par les mêmes revendications et passions, les « révoltes de dignité » qui ont bouleversé ces derniers mois le monde arabe ont finalement touché la Syrie par un certain effet domino. Toutefois, on peut rapidement remarquer que tous les régimes ne réagissent pas de la même façon face à la contestation.
Il ne faut pas omettre en effet le particularisme de chaque pays et régime. L’Egypte et la Tunisie ne sont pas deux pays basés sur le confessionnalisme et ont des sociétés plus ouvertes sur le monde, grâce, par exemple, au tourisme. Ces deux Etats sont également plus centrés sur leurs capitales, Le Caire et Tunis, que la Syrie où le régionalisme se fait bien plus sentir. Une autre différence majeure en Syrie est la place de l’armée. L’armée n’a en effet pas la même autonomie : il n’existe pas de distinction claire entre l’appareil étatique et militaire.
En outre, Ben Ali et Moubarak ont rapidement promis de ne pas se présenter aux prochaines élections. Cette manière de gérer la crise a finalement eu pour effet de démontrer leur fragilité et leur illégitimité. Bachar al-Assad n’a quant à lui jamais promis un éventuel départ et l’utilisation massive de la répression démontre qu’il ne recherche plus à prouver sa légitimité. Le régime cherche à démontrer sa supériorité en fragmentant le temps et l’espace en attaquant une ville pendant une certaine durée. Le régime joue également sur les facteurs politiques et confessionnels (sur l’élément kurde notamment). Des références à Dieu dans les slogans illustrent un retour sur la scène politique des sunnites (et non pas d’un caractère islamiste dans le mouvement). Il s’agit alors de se demander si, finalement, la Tunisie et l’Egypte ne constituent pas deux exceptions dans le monde arabe en pleine évolution.

Publié le 13/05/2011


Lisa Romeo est titulaire d’un Master 2 de l’université Paris IV-Sorbonne. Elle travaille sur la politique arabe française en 1956 vue par les pays arabes. Elle a vécu aux Emirats Arabes Unis.


 


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