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Compte rendu de la conférence d’André Miquel et de Carole Boidin, tenue à la Semaine arabe de l’ENS 2018 : « La Fontaine et Ibn Muqaffa‘ »
Article publié le 27/04/2018

Par Chakib Ararou

Il régnait jeudi 12 avril dans la salle Dussane de l’Ecole Normale Supérieure une atmosphère d’émotion peu familière à ce lieu, alors qu’André Miquel, reçu au concours de 1950, s’apprêtait à prendre la parole, d’abord pour une conférence puis pour un dialogue avec Carole Boidin, professeure de littérature comparée à l’Université Paris Nanterre, spécialiste de littératures gréco-latine et arabe venue l’interroger. À partir de l’ouvrage qu’il consacra en 2015 à Ibn Muqaffa‘ sous le titre La Fontaine à Bagdad (éditions Orients), André Miquel proposa au public de la Semaine Arabe de l’ENS 2018 une sorte de biographie intellectuelle accélérée, rappelant les jalons essentiels de son parcours d’arabisant et sa relation aux grands textes de la littérature arabe classique auxquels il consacra son œuvre de chercheur et de traducteur.

Le va-et-vient entre l’auteur de Kalila Wa Dimna et celui des Fables, au renfort desquels l’historien appela toutes les ressources de son érudition, fut également l’occasion d’une belle leçon de comparatisme, mettant en lumière vertus et écueils de la démarche. Dans son dialogue avec Carole Boidin, André Miquel fit également valoir la vision de l’enseignement de l’arabe qu’il a défendue tout au long de son parcours, à savoir la facilitation de l’accès à cette langue et au monde de civilisation qu’elle recèle par son introduction dans le cadre commun des enseignements de sciences humaines, de la sociologie à l’histoire en passant par la littérature comparée, plutôt que la création de chaires d’arabe, pour montrer l’intérêt que présente son apprentissage dans des disciplines partagées par tous. En un mot, André Miquel proposa ce soir-là un véritable bilan intellectuel, vaste et subtil, à partir des affinités de Kalila Wa Dimna et des Fables, dont il sera ici plus précisément question.

Un texte en chemins

André Miquel situe son premier contact avec Kalila Wa Dimna lors d’un voyage d’études à Damas où, encadré par feu Régis Blachère, il s’essaya à la lecture de l’ouvrage en guise d’exercice de langue, et découvre la fraîcheur et la clarté de la prose d’Ibn Muqaffa‘, exemplaires à l’en croire. Sa fréquentation du texte, longue de plus de soixante ans, est à la mesure de l’itinéraire sinueux de ce texte. À l’origine, un prince de Perse dépêche son confident et ami en Inde avec pour mission d’en rapporter un livre, sorte de miroir des princes réputé d’un accès ardu, les Indiens en gardant jalousement le secret. Le livre est ramené en Perse, traduit en pehlevi, puis dans de nombreuses langues, notamment le syriaque au VIe siècle. Enfin Ibn Al Muqaffa‘ vint, dans la première moitié du VIIIe siècle, donner à la cour abbasside la version arabe que nous connaissons. Si les Mille et Une Nuits battent sans conteste le record des traductions d’une œuvre arabe vers des langues étrangères, le texte d’Ibn Muqaffa‘, dont le premier à notre disposition date du XIIe, lui fait rude concurrence avec notamment des versions en hindoustani, en turc et en malais.

Le texte arrive en Europe au XIe siècle par le grec, d’où il passe à l’allemand puis à l’hébreu au XIIe siècle dans la traduction de Rabbi Joël. Jean de Capoue, Juif d’Italie converti au christianisme, l’adapta en latin sous le titre Directorium humanae vitae au XIIIe siècle. En 1644, Gilbert Gaulmin traduit en français un manuscrit persan du XVe siècle sous le titre Le Livre des lumières ou la Conduite des Roys.

Ces deux dernières versions sont les sources desquelles La Fontaine tire sa connaissance des récits de Kalila wa dimna. On tient là un exemple à la fois frappant et émouvant d’universalité littéraire, et un texte qui voyage littéralement entre langues et époques.

Une œuvre politique

Qui fut donc Ibn Muqaffa‘, jalon majeur dans cet itinéraire scripturaire singulier ? D’abord, un noble et un lettré d’origine persane, kâtib (secrétaire) à la chancellerie impériale tout juste installée à Bagdad avec la dynastie abbasside, qui périt dans d’atroces supplices dont les circonstances nous sont bien troubles, à l’âge de trente-six ans. Selon l’expression d’André Miquel, l’installation du califat à Bagdad dépossède partiellement les Arabes de leur initiative historique, et les oblige à composer avec les Iraniens qui acceptent l’Islam et « jouent le jeu » de la langue arabe en échange de l’acceptation de leur civilisation dans l’héritage culturel commun. Pourtant, les questions posées par Kalila Wa Dimna dépassent ce simple contexte culturel et posent des questions de politique fondamentale, au premier rang desquelles le rapport de l’individu au pouvoir et des conditions de la paix sociale. André Miquel résume sa réflexion à deux impératifs, l’obéissance de l’individu au pouvoir et, en retour, l’octroi par le souverain de bonnes raisons de lui obéir. Il note, en outre, la grande discrétion de la question religieuse dans ces développements politiques : tout juste quelques mentions éparses.

Une œuvre fondatrice de la prose arabe

Avec ce premier grand récit en prose de langue arabe se pose la question du statut même de la littérature. De quoi s’agit-il dans l’esprit d’Ibn Muqaffa‘ dès lors qu’on touche à l’écriture ? S’il s’agit de l’injection d’une personnalité dans le texte et de l’incarnation dans une forme et un style de celle-ci, alors la littérature, c’est la poésie, fondée par les Arabes pré-islamiques, et dont les tenants, présentés comme fous par le Coran dans une veine proche du platonisme et bénéficiant paradoxalement d’une forme d’indulgence. « Dans mes vers, je me suis tout permis, sauf le péché de ne pas croire », dira le poète Abu Nuwas un peu plus tard. Quant à l’exercice de style en prose, il est autrement suspect : le Coran s’y est déjà essayé, et puisqu’il se présente comme texte inimitable, il décrédibilise d’entrée de jeu tout effort concurrent. Le « je » de la prose arabe classique est de témoignage, jamais de personnalisation littéraire. Le style d’Ibn Muqaffa‘ semble faire exception dans ce panorama avec un style très personnel, tout en fluidité.

Sur un autre plan, le récit en prose est à envisager dans le cadre d’un adab caractéristique de l’âge abbasside, cette culture de l’honnête homme dont les préoccupations fondamentales sont le savoir faire, le savoir dire (la qualité de l’expression) et le savoir savoir (l’évitement de la cuistrerie et du pédantisme). Ibn Muqaffa‘ a offert des contributions de premier plan sur la question de l’adab, avec deux traités, Al-Adab al-saghîr et Al-Adab al-kabîr qui reprend la partition sociale de son époque où dominent le ‘âlim, ou savant, le tâjir, non point boutiquier mais grand commerçant voyageant au long cours, et le kâtib, ce secrétaire fonctionnaire dont l’usage de la prose a eu une influence décisive sur le développement de ce type d’écriture naissant chez les Arabes de l’âge classique. Cette double inscription dans les problématiques de la prose et de l’adab donne les deux clés principales d’intelligibilité du statut du texte.

La Fontaine et Ibn Muqaffa‘

Au-delà des sources textuelles auxquelles La Fontaine a eu accès, le premier rapprochement qui s’impose d’évidence entre les deux auteurs est la passion du comportement humain, que chacun condense en fables et en maximes. Le rapport entre l’individu et le pouvoir est également une préoccupation commune, d’autant que les deux auteurs ont approché ce dernier de près, directement pour Ibn Muqaffa‘ au service du souverain et en lien avec les principaux personnages du califat, avec plus de distance chez La Fontaine qui fréquenta tout de même Fouquet, le dauphin, Madame de Montespan et autres figures de la cour sous Louis XIV. La critique du pouvoir chez La Fontaine se teinte de compassion, et surtout d’un constant souci de forme et de mise en forme : il est l’un des très grands créateurs de l’histoire du vers français, devançant le souci verlainien de l’impair et multipliant les trouvailles métriques. Les Fables sont à ce titre un texte d’une très grande singularité dans la littérature française, sa vivacité et ses audaces poétiques le maintiennent tout près de nous à des siècles de distance.

Bidpaï, personnage central d’Ibn Muqaffa‘, fait tardivement son entrée dans les Fables, aux livres VII et VIII plus précisément. Il ouvre à La Fontaine, selon André Miquel, « un nouveau champ d’action » dans la composition de l’œuvre, et d’abord un bestiaire inédit auprès duquel se ressourcer, fait de jaguars, d’éléphants, de couleuvres et de bien d’autres animaux. C’est aussi à cette source qu’il puise une réflexion sur les relations que l’âme développe dans l’entretien avec ses semblables et dans les rapports sociaux en général, ainsi qu’avec le souverain, « gérant au sens noble de la relation politique. » À titre d’exemple explicite d’emprunt au texte d’Ibn Muqaffa‘, André Miquel propose de se référer à l’histoire du marchand, de sa femme et du voleur dans les deux ouvrages. Enfin, son va-et-vient entre les deux textes se clôt sur une confession : si l’on doit rendre grâce au précurseur Ibn Muqaffa‘ non seulement en tant qu’auteur du texte original mais encore comme grand prosateur, André Miquel avoue son penchant pour La Fontaine et pour la chaleur qui se dégage de son œuvre, lui octroyant une « dimension amicale » qui facilite l’entretien répété avec le texte.

La conclusion de la conférence revenait sur le sens même d’une démarche comparatiste comme celle que Miquel mena dans son ouvrage. Pour lui, elle ne consiste en aucun cas à démontrer à toute force l’origine de sources communes, ni à se limiter à celles-ci lorsqu’elles se présentent comme authentiques. Il s’agit d’appréhender des œuvres résolument différentes, quand bien même des sources les lient, et d’examiner à fond leurs liens, qu’ils soient d’affinité ou de divergence. Il résume ainsi son propos : « Majnûn est Majnûn et Tristan est Tristan, et un Wagner ne passe pas par l’arabe pour donner du dernier sa propre version et son propre timbre. » Il s’agit en somme de ne pas présupposer d’une convergence des œuvres et d’informer la matière brassée par une recherche en fonction de cet axiome, mais au contraire d’effectuer un véritable partage des eaux, en faisant ressortir les congruences éventuelles à la lumière même de la distance qui sépare deux textes, deux époques, deux langues.

Telle fut donc, quelques soixante-dix ans après ses premiers pas d’étudiant à l’École Normale Supérieure, la leçon magistrale à tous les sens du terme d’André Miquel à ses lointains successeurs.

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