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Compte rendu de la rencontre organisée avec le Professeur Maamoun Abdulkarim, directeur général des antiquités et des musées de Syrie (DGAM), lors des Midis de l’iReMMO, le lundi 15 juin 2015 sur le thème « qu’advient-il du patrimoine en Syrie ? »
Article publié le 17/06/2015

Compte rendu de Louise Plun

Maamoun Abdulkarim, invité exceptionnel de l’Institut de Recherches et d’Etude Méditerranée Moyen-Orient (iReMMO), est un « combattant de la sauvegarde du patrimoine » syrien. Titulaire d’un doctorat en histoire de l’art et archéologie de l’Université de Versailles-Saint-Quentin, il est professeur des Universités et directeur général des antiquités et des musées de Syrie (Directorate General Antiquities and Museums, DGAM) depuis 2012. Il reçoit en octobre 2014 le prix international de la sauvegarde du patrimoine culturel à Venise dans le cadre du prestigieux Palais des Doges, pour son dévouement et son action pour la préservation du patrimoine syrien. Il est également auteur de quatre ouvrages, dont Les villages antiques du massif calcaire du nord de la Syrie publié en 2011 aux Editions de l’Institut français du Proche-Orient (ifpo), ainsi que d’articles scientifiques.

Selon Maamoun Abdulkarim, le patrimoine est « la victime oubliée » de la guerre en Syrie. Cependant, celui-ci endosse une mission multiple, de sensibilisation, de protection, de conservation… Ainsi, le directeur général des antiquités et des musées du Syrie « travaille pour la mémoire, pour l’Histoire, ainsi que pour l’identité du peuple syrien [pour] rassembler tous les Syriens », ainsi le souligne Jean-Paul Chagnollaud, professeur des Universités, directeur de l’iReMMO et modérateur de la rencontre, qui le questionne par la suite : est-ce une « mission impossible ? »

Maamoun Abdulkarim explique dans un premier temps être en France pour une raison scientifique dans le cadre d’un doctorat mené à la Sorbonne, et profite de sa présence à Paris pour donner « quelques images de ce qui se passe dans [son] pays, [qu’il qualifie d’] homme blessé ». La DGAM compte 2500 fonctionnaires travaillant actuellement au sauvetage du patrimoine syrien. Maamoun Abdulkarim salue leur présence, leur travail, en tant que « collègues et frères ». Mais ce dernier met également l’accent sur les conditions de travail : « nous sommes troublés par les difficultés [quotidiennes]. Chaque jour tu es le premier qui reçoit des mauvaises nouvelles. Quand je suis entouré de ces gens braves, des gardiens, des architectes, des archéologues, finalement c’est à travers ces gens que l’identité de tous les Syriens peut être gardée, et en dehors de la politique. » Le directeur pose notamment le caractère apolitique du combat mené au quotidien, clé, même minime, de la porté et de la réussite de celui-ci : « Ce combat est un combat culturel […]. La politique, par ses différences, peut tuer le patrimoine » affirme t-il. « Avant Palmyre, c’était un combat syrien, après Palmyre, c’est [devenu] un combat international. »

Cependant, étant devenu transnational, l’ennemi de ce combat est encore mal connu. En effet, le coup médiatique de l’Etat islamique ne résume en aucun cas l’étendue des destructions ainsi que l’identités de leurs auteurs. Selon Maamoun Abdulkarim, trois sortes de dommages majeurs ont été faits au patrimoine syrien. Il mentionne en premier temps les affrontements militaires prenant place dans les sites archéologiques et patrimoniaux. La DGAM demande en conséquence la neutralisation des sites afin d’en faire une zone de cesser le feu. L’illustration la plus significative est celle de la ville d’Alep. En effet, la mosquée des Omeyyades, par exemple, est « un modèle de destruction », selon l’intervenant.

Photo de la mosquée des Omeyyades avant le conflit, ville d’Alep.
Source : site de l’UNESCO

Photo de la mosquée des Omeyyades aujourd’hui.
Composante du diaporama de Maamoun Abdulkarim lors des Midis de l’iReMMO
Source : DGAM 2015

Les souks d’Alep sont également largement touchés par le feu, par les destructions, et en particuliers par les tunnels explosifs. Ce sont en effet des tunnels creusés pour attaquer différents groupes armés syriens et afin de se rapprocher du camp adverse. La progression sur le terrain est en effet tellement lente, que les explosions accélèrent le déroulement des affrontements. Toutefois, ces explosions détruisent des quartiers entiers, des bâtiments historiques, des maisons traditionnelles… c’est-à-dire le patrimoine syrien. Maamoun Abdulkarim, conclut ainsi sur Alep : « si la crise continue, dans un an ou un peu plus, honnêtement nous allons perdre Alep ».

Dans un deuxième temps, l’archéologue mentionne les groupes mafieux, deuxième cause de destructions majeures. En effet explique-t-il, lorsque « les sites sont ravagés, ce sont des pages brulées de l’histoire, des couches définitivement perdues », autrement dit une destruction totale. Cependant poursuit-il, « la mosquée omeyyade ainsi que les souks sont détruits mais peuvent être reconstruits » puisqu’ils ont été étudiés et connus antérieurement. La détermination des pilleurs est sans failles. Leur méthode consiste à creuser des trous dans le sol et dans les murs des sites, espérant trouver des trésors sous la terre ou derrière la pierre.

Troisièmement, l’utilisation des lieux archéologiques comme lieux d’habitations est considérée comme un facteur de destruction ou d’endommagement. Cependant, au vue de la situation humanitaire actuelle, il est délicat d’en interdire l’accès aux populations locales. Il est dont permis d’y vivre « mais à condition de ne pas détruire, faire du feu, laisser les voleurs venir » ou d’utiliser les pierres des monuments pour reconstruire des habitations.

Viennent s’ajouter à cela les destructions du patrimoine commises par groupes extrémistes, relevant d’une volonté d’effacer la diversité culturelle ainsi que les repères patrimoniaux.

Face à cette réalité destructrice, quelques actions sont possibles, précise Maamoun Abdulkarim. La majorité des actions de sauvetage des sites archéologiques l’ont été du fait de l’intervention et de la bonne volonté de la communauté locale. « Certains sites ont [en effet] survécu car la communauté locale était forte. De plus, devant la barbarie et la stupidité à l’état pur, au sens propre du terme, la résistance peut s’avérer infiniment complexe. En effet, Maamoun raconte que certains objets ont été cassés non pour « les voler, mais pour avoir les boites » dans lesquelles se trouvaient ces derniers. « On parle trop du financement et de la fortune de l’EI qui viendraient de l’archéologie, mais non : c’est d’abord le pétrole, les taxes et les dons. Il y a une barbarie ».

Le directeur DGAM souligne dans les derniers moments de son intervention que le patrimoine syrien ne pourra jamais être sauvé si le peuple syrien ne garde pas son unité. Dès lors, son action a pour but de sensibiliser et d’organiser les gens autour d’un combat commun, en dehors de toute notion de politique. Il faut « garder une unité nationale à travers le patrimoine pour garder le courage. » Le travail effectué est un travail de documentation et non de rapport politique. Dès lors, toutes les photos de destruction reçues sont publiées puisque « nous nous considérons comme des patients malades et on ne doit pas cacher notre maladie au monde sinon on ne sera pas aidé ». Maamoun Abdulkarim rappelle également le travail de sensibilisation réalisé envers les Syriens, au sein des universités, des écoles… pour que le patrimoine unisse le peuple. Une campagne d’images placardées a été mise en place pour que « les images arrivent dans les coeurs ». Le travail se fait également en coopération avec des organisations internationales : UNESCO, ICCROM, ICCOM, ICOMOS, ARC_WH, Monument Fund New York…

Maamoun Abdulkarim achève sa conférence par ses mots : « Que ce soit l’armée syrienne, que ce soit l’opposition, que ce soit un enfant, c’est [un] devoir. C’est un patrimoine qui appartient à un peuple, ce n’est un patrimoine ni pour le gouvernement ni pour l’opposition, C’est un patrimoine de l’humanité. C’est notre patrimoine, c’est votre patrimoine. Si on laisse le patrimoine d’un pays dans la crise, c’est une perte pour tous. […] Mais combien de temps encore pourra-t-on résister ? »

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