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Entretien avec Annie Sartre-Fauriat et Maurice Sartre – Palmyre

Par Annie Sartre-Fauriat, Margot Lefèvre, Maurice Sartre
Publié le 13/11/2020 • modifié le 13/11/2020 • Durée de lecture : 19 minutes

Annie Sartre-Fauriat et Maurice Sartre

Pouvez-vous revenir sur Palmyre pendant l’antiquité, cité grecque puis colonie romaine, sur les plans politique, économique (à la fois à l’échelle locale et régionale) et religieux

On ne connaît avec un peu de précision qu’une brève période de l’histoire de Palmyre, celle qui se situe entre le ier s. av. J.-C. et le ive s. apr. J.-C. Or, son histoire débute au moins dans le courant du IIIe millénaire av. notre ère et se prolonge bien après la conquête islamique.

Pour la période antique, celle de la domination grecque puis romaine au Proche-Orient, on devine que Palmyre fut en contact avec les rois grecs d’Antioche qui régnaient à la fois en Syrie et en Mésopotamie. Il existait là une communauté organisée et il est probable que cette communauté a subi assez rôt l’influence des cités voisines de Syrie dont beaucoup adoptèrent à partir des iiie-iie s. av. notre ère le modèle de la polis, de la « cité grecque ». On voit en tout cas, qu’avant même que Palmyre ne soit annexée à l’Empire romain, vers 12-17 apr. J.-C., le grec y est déjà en usage, parallèlement à l’araméen local, et que certaines habitudes grecques (comme la gravure de textes officiels ou privés dans la pierre) ont pénétré dans la ville.

Lorsque Palmyre est annexée à la province romaine de Syrie v. 12-17 de notre ère, cette évolution institutionnelle se poursuit et, progressivement, la « communauté des Palmyréniens » (son nom officiel) devient la « cité » (polis) de Palmyre, avec des magistrats et des liturges (agoranome, gymnasiarque, secrétaire du conseil), un conseil (boulè) et un peuple de citoyens (dèmos). Cette transformation de Palmyre en « cité » grecque ne signifie aucunement que la ville abandonne sa langue, ses dieux, son organisation sociale ou économique, mais seulement qu’elle adapte son cadre institutionnel à celui qui est en vigueur dans toutes les provinces de langue grecque de l’Empire romain. Il en va de même lorsqu’elle est promue en « colonie romaine » au début du iiie siècle ; il s’agit d’un statut juridique favorable qui lui évite de payer à Rome un tribut, et qui s’accompagne de quelques changements institutionnels sans importance fondamentale. De la même façon, lorsque les Palmyréniens deviennent tous « citoyens romains », en 212 au plus tard ou lors de l’attribution du statut de « colonie » [1] si celui-ci est intervenu plus tôt, comme tous les nouveaux citoyens, ils adoptent un gentilice (nom de famille, en quelque sorte) romain (ils deviennent tous des Iulii Aurelii), mais ils ne se mettent pas à parler latin pour autant !

Car Palmyre reste, dans ce cadre nouveau, une cité profondément originale, même par rapport aux autres villes de Syrie. D’une part, la langue araméenne continue à y être parlée et même écrite, ce qui disparaît à peu près partout ailleurs (cela ne réapparaît guère avant le iiie siècle) : sur les environ 4000 inscriptions de Palmyre, il n’y en a au plus 500 en grec, et une proportion non négligeable de celles-ci sont bilingues. Mais les textes officiels, ceux qui sont produits par la polis, sont écrits d’abord en grec puis traduits (ou résumés) au-dessous en araméen (on le voit au fait que certains termes grecs sont seulement translittérés, comme les titres et fonctions). Dans l’espace privé, au contraire, sur les tombeaux ou dans les sanctuaires, l’araméen domine très largement.

D’autre part, Palmyre conserve son organisation sociale, comme n’importe quelle autre communauté dans l’Empire : Rome n’impose rien en ce domaine, où que ce soit. De même, dans le domaine religieux, elle conserve son panthéon très composite, où cohabitent des dieux locaux (Bêl, Iarhibôl, Aglibôl, Malakbel), des dieux de la Syrie des sédentaires (Baalshamin, Atargatis), des dieux des gens du désert (Allat, Arsu, Gad), des dieux mésopotamiens (Nabu, Nergal, Ishtar, Nana) ou phéniciens (Shadrafa), et l’on pourrait allonger la liste. Ce sont les Palmyréniens eux-mêmes qui y ont fait entrer des divinités grecques, empruntées aux Grecs de Syrie ou d’ailleurs, comme Héraclès, Némésis, ou Tyché, la « Fortune » qui symbolise la cité elle-même. De même, ce sont les Palmyréniens eux-mêmes qui ont procédé aux assimilations que l’on peut lire dans les inscriptions entre Bêl et Zeus, Baalshamin et Zeus encore, ou Allat et Athéna. Rien ne dit, d’ailleurs, que ces emprunts n’ont pas été réalisés avant même l’annexion romaine.

Sur le plan économique, l’entrée de Palmyre dans l’Empire romain, lui a permis d’accroître son rayonnement. On a découvert depuis peu, au tournant des années 2000, la ville hellénistique de Palmyre, et les archéologues allemands ont eu juste le temps avant que n’éclate la révolte de mettre en évidence l’importance de ce quartier et l’existence de grandes maisons qui laissent deviner une ville déjà prospère. Avec le retour de la prospérité en Méditerranée (fin des guerres civiles romaines en 30 av. notre ère), le commerce à longue distance de produits coûteux a repris, et Palmyre est l’une des portes d’entrée privilégiée de ces importations lointaines : perles, pierres précieuses, poivre, épices, soie, venues par l’océan Indien d’Arabie du Sud, d’Inde ou d’Asie Centrale et de Chine. Pendant deux siècles au moins, entre le milieu du ier et le milieu du iiie siècle, Palmyre bénéficie de ce très rentable trafic, pas tant parce que les Palmyréniens seraient des marchands hors pairs (certains le sont sans doute), mais surtout parce qu’ils sont seuls capables d’offrir aux marchands de Méditerranée les moyens de traverser le désert, grâce à leurs chameaux, leur connaissance des pistes, leurs relations avec les tribus nomades et l’empire parthe et grâce à leur milice locale que Rome a eu l’intelligence de leur permettre de conserver.

En trois ou quatre siècles, la situation évolue. Les goûts artistiques gréco-romains se diffusent dans la cité, des techniques inconnues s’y développent, parfois avec un succès surprenant (comme l’art du portrait funéraire, que Palmyre emprunte à Rome). La mise en place des institutions nouvelles n’empêche aucunement les grandes familles de jouer un rôle majeur dans la direction de la cité, en remplissant les magistratures, mais aussi en monopolisant les fonctions sacerdotales dans les grands sanctuaires de la ville, qui semblent jouir d’un prestige bien plus grand que les fonctions municipales. Pour autant, contrairement à une légende que les historiens ne parviennent pas à extirper, Palmyre n’est pas et n’a jamais été, à aucun moment, un « royaume » ou une « principauté ».

Cette erreur entretenue avec soin par le régime syrien (cf. plus bas) vient des titres que porte un sénateur romain originaire de Palmyre, Odeinath, au milieu du iiie siècle, titres dont hérita son fils après son assassinat. On peut résumer la situation de façon assez simple. Depuis les années 230, les Perses, arrivés au pouvoir en Mésopotamie et en Iran, ont conduit plusieurs expéditions très destructrices en Syrie, sans que les empereurs romains (souvent éphémères) ne parviennent à les en empêcher. Dans les années 250, un sénateur romain originaire de Palmyre, Odeinath, un des rares Syriens à jouir de cette dignité, prend la tête de la milice de Palmyre, la réunit aux troupes romaines de Syrie et parvient, en 259 ou 260, non seulement à chasser le roi perse Shahpur Ier de Syrie, mais à le poursuivre jusque sous les murs de sa capitale Ctésiphon. Il l’aurait même fait une seconde fois en 262. Fort de cette victoire, il s’octroie le titre de « roi des rois », titre habituel de Shahpur et manière de contester son pouvoir. Son épouse devient de ce fait, elle aussi, « reine » : c’est la reine Zénobie. Mais elle n’est pas plus « reine de Palmyre » qu’Odeinath n’est « roi de Palmyre », la cité n’abandonne en rien son mode de fonctionnement antérieur comme colonia. Odeinath reçoit en outre des titres honorifiques de la part de l’empereur Gallien (comme celui de « consulaire ») et rien ne permet de lui attribuer une ambition impériale. Néanmoins, il est assassiné en 267 ou 268. Son épouse transfère sur le champ à son fils Wahballath, les titres héréditaires de son père, la dignité de sénateur romain et le titre de « roi des rois ». Comme Rome traverse en même temps une grave crise politique (mort de l’empereur Gallien en 268, puis mort de son successeur Claude II le Gothique en 270), Zénobie nourrit l’ambition de jouer un rôle dans cette crise de succession. Lorsqu’un nouvel empereur est élu sur le Danube, Aurélien, elle tente sans doute de négocier une association entre lui et son fils (un mineur qui ne serait qu’un prête-nom pour elle). Parallèlement elle a pris militairement le contrôle de toutes les provinces syriennes, de l’Arabie romaine, de l’Egypte, et commence une marche vers Rome à travers l’Anatolie. Signe de cette volonté de partage : elle fait battre monnaie avec l’image d’Aurélien en empereur au droit, et son fils (sans le titre d’Auguste) au revers. Ce n’est que lorsqu’Aurélien décide de lancer ses troupes contre celles de Zénobie que celle-ci proclame son fils Augustus et elle-même Augusta. La rupture est consommée. En quelques mois et trois défaites (début 272), Zénobie est vaincue par Aurélien et faite prisonnière. Palmyre est partiellement ravagée l’année suivante en raison d’un mouvement de révolte, mais la ville conserve son statut de colonie romaine, qu’elle n’a jamais abandonné. En revanche, son commerce périclite, non pas tellement en raison de la défaite de Zénobie, mais plutôt de l’état de guerre qui règne entre Rome et les Perses, ce qui rend les routes peu sûres.

Néanmoins Palmyre reste une ville d’une certaine importance au ive siècle. Son évêque siège au concile œcuménique de Nicée en 325, on restaure des édifices endommagés durant les guerres (comme les thermes de la grande rue), on construit des églises : on en a repéré huit, soit construites à neuf, soit installées dans des sanctuaires païens désaffectés (par exemple, le temple de Bêl). La ville est enfin dotée d’un rempart (elle en était dépourvue auparavant), rempart qui est renforcé au vie siècle par Justinien, car elle est un maillon du système de défense de Rome en Orient. Une légion avait été installée dans un camp aux limites nord-ouest de la ville dès les lendemains de la victoire d’Aurélien en 272-273.

Palmyre, oasis du désert, cité grecque, carrefour des cultures et des cultes de l’ensemble du Proche-Orient, relais entre la Méditerranée et les grands fleuves de Mésopotamie, foyer d’art et de culture, la ville est tout cela à la fois. Des Palmyréniens s’engagent dans l’armée romaine (on les trouve à la limite de l’Ecosse, en Afrique du Nord ou en Dacie, l’actuelle Roumanie), d’autres se livrent au commerce dans la vallée du Nil (Coptos), en mer Rouge, en Babylonie ou dans l’océan Indien de l’Inde au Yémen, témoignant de l’étendue de ses réseaux de relation et de ses intérêts.

Quand et par qui Palmyre a-t-elle été redécouverte ?

Grâce à un ouvrage que l’on connaît sous le nom d’Histoire Auguste, écrit au début du Ve siècle de notre ère par un auteur romain anonyme, l’histoire de Palmyre et de Zénobie a traversé les siècles et elle est restée présente chez tous ceux qui s’intéressaient à l’histoire de l’Antiquité. Depuis la fin du Moyen Âge, l’oasis au cœur de la steppe n’est plus habitée que par quelques familles misérables et elle est fréquentée périodiquement par les nomades du désert qui en défendent farouchement l’accès. Palmyre et ses ruines sont devenus presque un mythe que nombre d’aventuriers rêvent de redécouvrir. Ce n’est qu’en 1678 que des marchands anglais (Timothy Lanoy et Aaron Goodyear), qui faisaient du commerce à Alep, parviennent à atteindre le site, non sans difficultés, malgré une escorte d’une quarantaine d’hommes bien armés. Mais, en butte aux tracasseries et aux exigences financières des habitants du lieu, ils ne purent rester que quelques jours, juste le temps de se rendre compte de l’importance du site et de ses monuments. Ce n’est que treize ans plus tard, en 1691, que les mêmes hommes purent faire une seconde tentative. Ils s’étaient adjoints un révérend anglais (William Halifax) et un peintre hollandais (G. Hofstede van Essen) qui, l’un par sa description des ruines et l’autre par ses dessins, vont révéler au monde l’intérêt de Palmyre et inciter d’autres aventuriers à tenter de s’y rendre à leur tour. La venue des voyageurs français, Giraud et Sautet, en 1705, puis celle du médecin naturaliste Claude Tourtechot dit Granger en 1735 sont restées très confidentielles, faute de publication de leurs expéditions respectives. On ne les connaît que par des lettres restées inédites jusqu’au début du xxe siècle. C’est à deux jeunes amateurs d’antiquités anglais John Wood et James Dawkins que va revenir l’honneur de passer pour les véritables découvreurs du site. Dès leur retour d’Orient en 1751, ils firent paraître simultanément en anglais et en français un ouvrage abondamment illustré par les dessins de l’architecte piémontais Giovanni Borra qui les accompagnait et les deux éditions eurent un succès considérable. À partir de cette date, les tentatives pour rejoindre Palmyre se multiplient, parmi lesquelles on peut citer celle du Français Louis-François Cassas en 1785 qui passe plusieurs semaines sur le site et en rapporte plus de soixante-treize planches de dessins et d’aquarelles.

Jusqu’au milieu du xixe siècle, le voyage à Palmyre est encore semé d’embûches et de dangers, mais cela ne décourage pas pour autant les aventuriers : le Suisse Johann Ludwig Burckhardt en 1811, les Anglais William John Bankes en 1816, Charles Irby et James Mangles en 1818, et le Français Léon de Laborde en 1827, pour les principaux, amateurs d’antiquités et intrigués par ces ruines spectaculaires. Tous se disent impressionnés par le site, mais tous ne partagent pas le même enthousiasme face à des monuments dont le style les déroute. Pétris de culture classique, plusieurs portent des jugements parfois sévères devant des édifices dont ils ne saisissent pas l’originalité de l’architecture et des décors entre classicisme gréco-romain et influences mésopotamiennes. Ce n’est que dans la deuxième partie du xixe, lorsqu’arrivent les savants et les archéologues, que des études sérieuses sont effectuées, fondées sur les inscriptions gravées partout sur le site et sur les vestiges archéologiques.

Palmyre revêt-elle une importance particulière, sur le plan politique et historique, sous le Mandat français ?

La présence de la France en Syrie sur le plan culturel ne s’est jamais démentie depuis le milieu du xixe siècle et plusieurs grands noms de savants émergent : Charles Clermont-Ganneau, William Henri Waddington, Melchior de Vogüé, René Dussaud. Elle a pourtant dû faire souvent face à la concurrence des Allemands (Rudolf Brünnow, Alfred von Domaszevski, Théodor Wiegand, Daniel Krencker, Otto Puchstein) et des Américains (l’équipe de l’Université de Princeton menée par Howard Crosby Butler) dont les moyens financiers étaient bien supérieurs et qui cherchaient à étendre leur influence politique et économique dans l’Empire ottoman. Mais, après la chute et le démantèlement de ce dernier, la France se voit confier en 1920 un Mandat de tutelle sur les territoires du Levant (Liban et Syrie). C’est au cours de cette période que le site de Palmyre fut mis en valeur par des restaurations et des fouilles et que les études scientifiques furent mises en œuvre sur une grande échelle.

L’exercice du Mandat dans le domaine culturel se traduisit par la mise en place d’institutions destinées à prendre en charge l’archéologie et la protection du patrimoine avec la création d’un service des Antiquités à Beyrouth avec, par régions, des inspecteurs chargés de faire l’inventaire détaillé des monuments. Parallèlement, un Institut français d’archéologie et d’art musulman fut créé à Damas pour accueillir les chercheurs venus en mission. Plusieurs découvertes considérables sur le plan archéologique et historique, furent faites au cours de cette période : en 1920 Doura Europos, en 1928 Ras Shamra et en 1933 Mari qui donnèrent lieu à l’ouverture de chantiers de fouilles. L’activité s’y poursuivait encore en 2011 !

Pour Palmyre, c’est en 1929, quand Henri Seyrig prit la Direction du service des Antiquités, qu’il fut décidé d’ouvrir de grands chantiers de restauration dont le plus spectaculaire fut celui du temple de Bêl. Depuis l’époque médiévale, l’enceinte du temple (le téménos) avait servi de refuge aux quelques habitants permanents de l’oasis et, avec le temps le monument avait fini par être largement englobé au milieu d’un village de huttes en terre. Seule la porte monumentale, très instable, émergeait au-dessus des maisons et l’édifice avait subi des transformations, puisqu’il était devenu une église dans l’Antiquité tardive, puis avait été transformé en mosquée après la conquête islamique.

Les travaux, qui se poursuivirent jusqu’en 1937, commencèrent par la démolition du village dont les habitants furent relogés dans un village moderne édifié à l’est du site archéologique. Une fois le temple dégagé, les architectes Robert Amy, Pierre Coupel, René Duru et Michel Ecochard entreprirent sa consolidation et sa restauration qui lui rendirent en partie son aspect d’origine, entouré d’une colonnade et isolé au sein d’une grande enceinte. Parallèlement, d’autres monuments du site furent restaurés entre 1930 et 1932, comme le grand arc datant début du iiie siècle apr. J.-C. dont une des petites arcades était écroulée et dont la partie centrale accusait une grande fragilité. Un grand hypogée funéraire, celui de Yarhai, fut fouillé en 1934-1935 et son exèdre ouest, avec toutes les sculptures, fut reconstituée dans le tout nouveau musée de Damas qui venait d’être achevé. L’agora, grande place fermée avec un péristyle intérieur, fut quant à elle dégagée en 1940 de l’accumulation de sable qui l’avait presque fait disparaître. Dans le même temps, Jean Cantineau, linguiste et sémitisant, poursuivait le relevé des inscriptions gravées sur les murs et les colonnes des temples, des rues, dans l’agora et sur les monuments funéraires des différentes nécropoles, dans la continuation de ses prédécesseurs : William Henry Waddington et les pères de l’École Biblique de Jérusalem. Cette moisson épigraphique, par son extrême richesse et variété, faisait apparaître à quel point Palmyre avait été une cité importante dans l’Antiquité.

Peu à peu les restaurations redonnèrent au site l’aspect qu’il devait avoir à l’époque romaine, entre les ier et iiie siècles de notre ère, car on s’attacha surtout à mettre en valeur la partie de la ville au nord du wadi et les nécropoles, qui étaient les secteurs restés hors du sol.

Malgré l’appel à d’autres savants étrangers (Danois, Polonais, Italiens, Allemands, Suisses, etc.), la présence française en Syrie en général et à Palmyre en particulier ne s’est jamais démentie, même après l’indépendance du pays intervenue officiellement en 1943. Elle avait contribué à former des Syriens dont certains collaborèrent aux divers chantiers de fouilles et prirent des responsabilités dans la gestion de l’archéologie de leur pays. La mise en valeur des sites et les nouveaux chantiers se poursuivirent en partenariat.

Qu’en est-il sous le régime des Assad ?

Héritiers d’une tradition historiographique qui peinait à trouver la place de Palmyre dans l’Empire romain – on a longtemps jugé en Occident, suivant un passage fautif de Pline l’Ancien, que la ville était une sorte d’État-tampon entre Rome et les Parthes – les Syriens d’aujourd’hui subissent à jet continu une propagande nationaliste entretenue par tous les moyens disponibles par le régime des Assad, notamment à l’école où chants patriotiques et serments d’allégeance au Président ponctuent toutes les récréations.

Palmyre joue dans ce discours un rôle double et contradictoire dont les idéologues du régime ne semblent pas avoir conscience. En effet, d’un côté on tient un discours anticolonialiste qui consiste à assimiler Rome à la France mandataire des années 1920-1943 : la période romaine aurait été l’une des pires périodes de l’histoire de la Syrie, le pays, écrasé par l’occupant colonisateur, ayant subi le sort le plus tragique qu’on puisse imaginer. Personne ne donne d’exemples précis des « exactions romaines », le discours se suffit à lui-même puisque « le colonialisme », par nature, est un joug insupportable. Que tous ces « dominés » écrivent en grec sans que personne ne les y oblige, qu’ils construisent et financent, de leur propre initiative, des monuments somptueux, qu’ils recherchent le statut de polis ou de colonia, rien de ceci ne compte puisque personne ne semble le savoir ! D’un autre côté, le nationalisme panarabe exacerbé des discours politiques – on ne peut rien écrire sur la Syrie antique sans truffer le texte de références aux « Arabes », notion immuable pendant quatre ou cinq millénaires –, pousse à exalter sans mesure toute réalisation des « Arabes ». Dans ce processus, Palmyre tient une place de choix puisque c’est le site le plus spectaculaire du pays. Négligeant ce que la ville d’époque romaine, la plus visible et la seule que voient les touristes, doit aux arts grec et romain de la Méditerranée, ne serait-ce que les types mêmes de monuments (les portiques, les arcs, les thermes, le théâtre, les portraits funéraires, les maisons avec peintures et mosaïques, etc.), on vante sans relâche les réalisations anciennes des Arabes, dont Palmyre devient une sorte de vitrine : pas un invité officiel qui ne soit transporté à Palmyre pour en admirer les beautés. Il serait, dans ce contexte, mal venu de rappeler qu’Odeinath était sénateur romain, que Zénobie a proclamé son fils empereur de Rome et entretenait une petite cour de rhéteurs et artistes grecs et romains. On en reste donc soigneusement aux visions périmées du xixe siècle (pourtant, au milieu du xviiie siècle, un jésuite avait déjà compris que Zénobie n’était pas « reine de Palmyre » mais impératrice de Rome !) qui permet de faire de la pseudo « reine de Palmyre » la créatrice visionnaire d’un premier Empire arabe à partir de son « royaume ». Ce n’est plus une tentative de prise du pouvoir impérial, mais de libération nationale ! Certes, son échec n’est pas nié, mais expliqué, et les coupables désignés : le maréchal Mustafa Tlass, ministre de la Défense, vice-président durant de très longues années qui se pique d’écrire des livres d’histoire (ou supposés tels), estimait que son échec tenait à ce que les autres Syriens, aliénés par une colonisation – au sens moderne du terme – de trop longue date, furent incapables de soutenir son effort et qu’elle resta donc seule face à Rome ! Héroïne d’un Front de Libération de la Syrie avant la lettre, Zénobie, une Arabe bien entendu, a bien mérité de voir son buste trôner aux carrefours ou sur les billets de banque. Rien de tout ceci n’a le moindre rapport avec l’histoire, aucune réflexion n’est engagée sur le rôle de Palmyre dans la culture antique et son originalité – manifeste et passionnante –, seule compte l’exaltation outrée d’une histoire imaginaire que l’on veut, quoi qu’il advienne, placer sous le signe d’un arabisme immuable.

Bien que glorifié par le régime et classé au Patrimoine mondial de l’humanité en 1980, le site n’était pourtant pas, avant la guerre, particulièrement protégé des destructions quotidiennes. La volonté de laisser le site ouvert avait ses avantages, on pouvait s’y promener librement à toute heure du jour ou de la nuit (sauf à l’intérieur du temple de Bêl), mais cela avait aussi l’inconvénient de favoriser les malveillances et les pillages. Des aménagements inopportuns et le laisser-aller n’ont pas contribué à mettre le site particulièrement en valeur. La route goudronnée qui traversait le site archéologique n’a jamais été détournée, les campements sauvages de bédouins au milieu des ruines (avec les déchets que cela entraîne) n’ont pas été empêchés, le site était sillonné par les véhicules motorisés et il n’était pas protégé des voleurs. En outre, en concentrant les visites des touristes de plus en plus nombreux sur deux tombeaux (la tour d’Elahbel et l’hypogée des Trois Frères), on les a mis en péril, notamment les peintures du dernier devenues quasiment invisibles. Enfin, le site archéologique a vu se dresser des hôtels nouveaux ou agrandis à proximité immédiate (l’ex-Méridien) ou sur le site même (le Cham-Zénobia), et une piste de course de chameaux fut même installée sur la nécropole nord.

Pour le régime des Assad, Palmyre n’avait qu’un seul intérêt, l’argent qu’il pouvait rapporter à la famille ! Car l’aspect scientifique leur importe peu et Palmyre, sur le plan idéologique on l’a vu, est utilisée à bien d’autres fins.

Depuis les destructions par l’Etat islamique, des programmes de reconstruction sont-ils prévus ou en cours ?

Au lendemain de la destruction des plus beaux et plus emblématiques monuments de Palmyre par les Jihadistes de l’État islamique dans l’été 2015, le Directeur des Antiquités Syriennes proclamait haut et fort que le site serait reconstruit en cinq ans. Il n’en est fort heureusement rien pour le moment, mais les plus grandes inquiétudes planent pour ce site sur lequel aucune information ne filtre et qui est sous la surveillance de l’armée russe et des services secrets syriens.

Lors de l’occupation du site par le régime en 2011, aucune précaution n’a été prise pour empêcher l’armée de tirer des obus sur les monuments et de ravager le sous-sol du site archéologique par des tranchées, des abris pour le matériel militaire et une route stratégique destinée à rallier la citadelle occupée par l’armée, qui dominait les ruines. Sans parler des pillages effectués dans les tombeaux au cours de cette période documentés par des photos datées. L’abandon du site à Daech par l’armée syrienne au printemps 2015 devait laisser le champ libre à des destructions prévisibles, après celles que le même groupe avait perpétrées en Iraq et les menaces qu’il diffusait via les médias.

Les destructions furent, de fait, radicales : le temple de Bêl, celui de Baalshamin, les plus belles tours funéraires (Jamblique, Elhabel, Quitôt, entres autres), ont volé en éclat dans l’été 2015, minés par les barils de TNT ; le grand arc puis, dans un deuxième temps (2016), le tétrapyle et le mur de scène du théâtre, ont été renversés ou bombardés. Des premiers, il ne reste rien que des gravats et de la poussière, des seconds des blocs éparpillés. Quant aux objets (bustes funéraires, statues, verres, stucs etc.) qui étaient conservés dans le musée et qui n’avaient, contrairement aux affirmations des Syriens, pas été évacués, ils sont quasiment tous plus ou moins mutilés et brisés.

La question de la restauration et de la reconstruction du site a, dès 2015, immédiatement fait débat au sein des spécialistes de Palmyre. Les Syriens se montrant impatients de redonner sa splendeur au site et de lui faire retrouver ses touristes, les étrangers appelant à la prudence quant aux initiatives qui pourraient être prises trop rapidement. La raison voudrait qu’avant toute mise œuvre, il soit procédé à des expertises et à des analyses de ce qui est récupérable ou non et, dans ce cas, que les blocs intacts soient répertoriés et numérotés dans une perspective de réutilisation. La question également de l’opportunité de reconstruire des monuments qui n’étaient déjà pas intacts et dont l’utilité pratique n’est pas fondamentale est posée. Que veut-on en effet reconstruire concernant le temple de Bêl ? Celui du iie siècle tel qu’il était lorsqu’il fut achevé ou celui d’avant 2015 ? Reconstituera-t-on les vestiges de l’église et de la mosquée qu’il fut et dont des témoignages existaient dans la cella ? Les projets affichés de reconstruction des temples de Bêl et de Baalshamin sur certains sites internet font frémir par leurs approximations architecturales qui ne tiennent aucun compte des publications scientifiques de ces édifices. Autant on peut envisager de restaurer le grand arc, mais sans doute imparfaitement compte tenu du nombre de blocs intacts, ou le mur de scène du théâtre, autant il est illusoire et pas souhaitable que l’on refasse le temple de Bêl.

Il semble que pour le moment rien n’ait été entrepris d’irrémédiable à Palmyre. Mais les informations sont rares et sous embargo russe et syrien. Seuls quelques « touristes » des pays de l’Est ou chinois, ou encore des Occidentaux venant avec des organismes autorisés par les services secrets syriens et l’armée, ont pu venir sur le site et témoigner des dégâts. La Direction Générale des Antiquités est quasi muette sur le sujet du site lui-même. On sait que la statue du lion d’Allat qui se trouvait devant le musée et avait été brisée a retrouvé son aspect, moyennant des ajouts de blocs neufs, grâce aux restaurateurs polonais qui l’avaient déjà rénovée il y a quelques années. Les bustes et statues du musée ont été évacués à Damas et font l’objet de restauration dans un atelier piloté par des spécialistes italiens. Mais, si des actions ponctuelles par des initiatives privées peuvent être effectuées, rien ne se fera d’important sans une aide massive de la part des spécialistes étrangers et d’importants financements. Or, la plupart des pays capables d’intervenir, soit n’en n’ont pas les moyens financiers (les Russes), soit en sont empêchés par les résolutions des États (Union européenne) qui refusent d’apporter leur aide tant que le régime des Assad sera au pouvoir. Il ne faut pas oublier aussi que le site étant classé au patrimoine mondial, rien ne doit se faire sans l’aval de l’Unesco qui, pour le moment, reste très prudent sur le sujet. Or, le 12 novembre 2020 a été signé un accord entre le Ministère syrien de la culture et un organisme russe en vue de la restauration du Grand arc de Palmyre sans que l’Unesco, semble-t-il, n’ait été informé du projet. La première chose à faire serait de protéger les ruines actuelles placées sous le contrôle d’une équipe de surveillance internationale dans l’attente d’une décision. Il ne semble pas que l’on s’achemine vers cette solution si l’on en juge par la présence du vaste camp militaire russe implanté sur le site de la nécropole nord et les preuves de pillages qui sont pratiqués en toute impunité. Mais il faut rester vigilants, des restaurations sont en cours à Alep et au Krak des chevaliers dont on ne peut pas dire qu’on y respecte l’authenticité du bâti.

Si l’on doit souhaiter le meilleur pour Palmyre, c’est de ne pas toucher aux ruines, mais de travailler à mettre en place des moyens virtuels de reconstitution fondés sur les publications scientifiques et poursuivre les fouilles et les recherches sur un site dont encore 80% est à découvrir afin de faire avancer les connaissances sur l’histoire des périodes les plus anciennes très mal documentées.

Publié le 13/11/2020


Après avoir obtenu une double-licence en histoire et en science politique, Margot Lefèvre a effectué un Master 1 en géopolitique et en relations internationales à l’ICP. Dans le cadre de ses travaux de recherche, elle s’intéresse à la région du Moyen-Orient et plus particulièrement au Golfe à travers un premier mémoire sur le conflit yéménite, puis un second sur l’espace maritime du Golfe et ses enjeux. Elle s’est également rendue à Beyrouth afin d’effectuer un semestre à l’Université Saint-Joseph au sein du Master d’histoire et de relations internationales.


Professeur émérite d’Histoire ancienne à l’université de Tours, Maurice Sartre est spécialiste de l’histoire de la Méditerranée orientale entre la conquête d’Alexandre et la fin de l’Antiquité. Il a consacré plusieurs livres à l’histoire de la Syrie et de l’Asie Mineure, dont D’Alexandre à Zénobie. Une histoire du Levant antique (IVe s. av. J.-C.-IIIe s. apr. J.-C.), Fayard, 2e éd., 2003, et Histoires grecques, Le Seuil, 2006, rédigé plusieurs volumes des Inscriptions grecques et latines de la Syrie, et donné avec Annie Sartre-Fauriat, Palmyre, la cité des caravanes, Gallimard, 2008 (rééd. 2016) ; une biographie de Zénobie, de Palmyre à Rome, Perrin, 2014, l’héroïne sans doute la plus (mal) connue de l’histoire de Palmyre, et Palmyre. Vérités et légendes, Perrin, 2016. Il a consacré également une biographie à Cléopâtre, un rêve de puissance, Tallandier, 2018.


Annie Sartre-Fauriat est professeur émérite d’histoire romaine à l’Université d’Artois. Spécialiste de la Syrie gréco-romaine, elle est l’auteur de plusieurs ouvrages et articles scientifiques sur la Syrie dans l’Antiquité dont : Des tombeaux et des morts, société et culture en Syrie du Sud (Ier s. av. J.-C.-VIIe s. apr. J.-C., (Beyrouth, 2001). Elle s’intéresse également aux voyageurs et savants à la découverte archéologique de la Syrie depuis le XVIIe siècle, elle a notamment publié Les voyages de W. J. Bankes dans le Hauran (1816 et 1818), (Bordeaux-Beyrouth, 2004) et prépare un ouvrage intitulé La découverte archéologique de la Syrie, des aventuriers aux savants.

Elle est l’auteur avec M. Sartre de plusieurs volumes des « Inscriptions Grecques et Latines de Syrie » (plateau du Leja, plaine de la Batanée, Jebel el-Arab), ainsi que d’ouvrages « grand public » : Palmyre, la cité des caravanes, Gallimard, 2008 (rééd. 2016), Zénobie, de Palmyre à Rome, Perrin, 2014 et Palmyre, vérités et légendes, Perrin, 2016.


 


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