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L’action culturelle de la France au Levant pendant l’entre-deux-guerres

Par Anne-Lucie Chaigne-Oudin
Publié le 27/12/2010 • modifié le 02/03/2018 • Durée de lecture : 8 minutes

Comment la France justifie sa présence au Levant

La France s’appuie tout d’abord sur son rôle traditionnel de protectrice des chrétiens d’Orient. Ce rôle se développe au XVIII ème siècle dans l’Empire ottoman, avec la protection consulaire des religieux et des missionnaires envoyés par le Vatican dans l’Empire, et s’étend, à l’initiative française, à la protection de tous les chrétiens d’Orient. A la suite de son intervention en 1860 lors du massacre des maronites au Liban, cette protection se confirme. Outre ses traditions chrétiennes et son soutien aux populations chrétiennes d’Orient, la France s’appuie sur sa puissance morale, sa langue et sa culture. La vision du Quai d’Orsay sur le rôle fondamental de la France au Levant est très explicite : « La France est une grande nation. Elle ne saurait être exclue de cette Asie […] qui joua un si grand rôle dans l’antiquité. […] La France doit être en Syrie. Comment ? Comme elle le fut toujours : par son influence, par son génie, par l’irrésistible rayonnement de son intellectualité, par ses amitiés, par ses alliances, par ses capitaux » [1]. Des ouvrages justifient cette ligne politique, comme le livret Un voyage en Syrie publié en 1921 par l’administration française : « De tout temps, la France a été l’amie des Syriens et […] depuis des siècles, son influence est prépondérante sur cette terre qu’on a pu appeler la France du Levant » [2]. Cette ligne de pensée est également reprise dans le discours des hauts-commissaires français de l’époque, à l’exemple du général Gouraud en 1922 : « Les traditions françaises sont très vieilles au Liban et en Syrie. Sans remonter jusqu’aux croisades […], nos missionnaires, nos marins, nos ingénieurs ont, depuis longtemps, apporté leur dévouement et leur intelligence sur ces côtes. Nos missionnaires ont appris notre langue à la jeunesse depuis des générations, et il n’est pas de pays étranger au monde, […] où le français soit parlé aussi couramment qu’au Liban » [3].

Le rappel de sa légitimité historique et religieuse permet à la France d’affermir les fondements de sa présence, d’autant plus que certains montrent une opposition à ses prérogatives de puissance mandataire et de protection religieuse. En 1925 notamment, le Vatican ne reconnaît plus le rôle de protecteur des chrétiens de la France, car la mention d’un protectorat religieux n’a pas été précisée dans les accords de paix négociés à la fin de la Première Guerre mondiale. Le Saint-Siège estime ne pouvoir maintenir la France dans cette situation privilégiée [4]. Les traités de 1936 relancent le débat de la protection des minorités chrétiennes. La décision de donner l’indépendance à la Syrie et au Liban inquiète le Vatican, nécessitant que François Charles Roux, ambassadeur de France près le Saint-Siège, garantisse la protection des chrétiens par la France [5].

Les subventions du Quai d’Orsay au Service des Œuvres françaises à l’étranger

Les moyens financiers consacrés par le Quai d’Orsay au rayonnement de la politique culturelle sont gérés par Bureau des Ecoles et Œuvres françaises à l’étranger, créé en 1909, et qui devient le 15 janvier 1920 le Service des Œuvres Françaises à l’étranger. Ce service est chargé de gérer et de répartir les crédits attribués aux œuvres d’enseignement, d’envoyer des livres et d’organiser les manifestations artistiques à l’étranger. Il est constitué de trois sections : la section des Universités et des Ecoles, la section artistique et littéraire, et celle des Œuvres diverses [6].

En 1921, le budget des Œuvres françaises est de 21.000.000 francs, en 1924 de 29.000.000, en 1933 de 38.000.000, en 1936 de 32.000.000 et en 1937 de 57.000.000. En 1924, l’augmentation du budget des Œuvres par rapport à l’année 1921 correspond à un crédit spécial de 10 millions de francs alloué à l’action culturelle au Levant, et qui entraîne une augmentation du budget des Œuvres par rapport aux années précédentes. La baisse du budget des Œuvres constatée à partir de 1933 correspond aux effets de la crise économique, et cette baisse se poursuit en 1936. Enfin, la forte augmentation du budget des Œuvres en 1937 s’explique par l’attention portée à l’essor de la propagande italienne et allemande, et à la reprise économique [7].
La ventilation géographique des crédits du Service des Œuvres à l’étranger pour la Syrie et le Liban est de 9.987.000 francs en 1924, de 10.075.00 en 1930, de 9.067.050 en 1934 et de 9.044.000 en 1936, mettant en évidence que les crédits affectés au Levant sont quasi-stables sur la période [8].

La diffusion d’ouvrages et de revues

La France fait connaître son action, aussi bien par les populations syriennes et libanaises qu’en France, par la diffusion d’ouvrages, de revues et de guides.
La publication d’ouvrages traitant de la Syrie et du Liban permet à la France de faire connaître le Levant à un vaste public : Que vaut la Syrie ? Congrès français de la Syrie, 1919 ; La Syrie et le Liban en 1921 ; Notices sur les services fonciers de Syrie, 1922 ; Ce que tout français doit savoir de la Syrie et du Liban [9] ; La France en Syrie, Général Gouraud, avril 1922 ; Le mandat français en Syrie, 1922 ; L’organisation de la Syrie sous mandat français, 1922 ; Un voyage en Syrie, avril 1921… [10] Cette liste met en évidence, dès le début du mandat, l’importance de la production littéraire sur le Levant.

Ce mouvement se poursuit pendant la période de l’entre-deux-guerres, en particulier à Paris, lieu de publication de revues et de guides touristiques. En 1925, Pierre-Alype, délégué du haut-commissaire et directeur de l’Office du Levant à Paris, propose d’éditer plusieurs brochures sur le Levant [11], en particulier des guides touristiques. En 1927, le Guide Français de la Villégiature au Liban met en évidence les progrès accomplis depuis le début du mandat [12]. Dans le but de faire connaître les Etats du Levant, Pierre-Alype suggère également que ceux-ci participent à l’Exposition coloniale de 1931 à Vincennes [13]. En 1930, la Correspondance Syrienne et Libanaise d’information et de tourisme, en accord avec le haut-commissariat, propose de faire connaître les réalisations de la France dans les pays sous mandat : réseau routier ayant permis de relier les villes entre elles, hôtels modernes, voies ferrées, plan d’urbanisme, construction d’hôpitaux, travaux d’irrigation et de reboisement [14]. En 1932, un Guide Bleu sur la Syrie et la Palestine est édité par Hachette [15], faisant le point sur la géographique, sur l’histoire et sur les infrastructures du Levant. La Revue du Liban fondée en 1929 par deux Libanais vivant à Paris depuis 1919, est également un vecteur pour faire connaître la région. Diffusée en France, la revue traite de sujets politiques, économiques, sociaux, littéraires et artistiques des pays du Proche-Orient [16]. En 1936, la Revue du Liban organise une croisière au Proche-Orient, avec des étapes au Liban, en Syrie, en Palestine et en Irak. Le but du voyage est d’« expliquer le magnifique effort social qu’accomplit actuellement la France dans l’ordre, la discipline et l’enthousiasme des masses. Nous pourrons ainsi réfuter tous les mensonges répandus sur la situation en France par des groupements étrangers malveillants. A dégager le vrai visage de la France, toujours forte militairement, moralement, économiquement : la France puissante et généreuse sur laquelle les peuples d’Orient peuvent et doivent compter » [17].
Des voyages d’étude sont également organisés par la France afin de faire connaître les Etats du Levant : voyages d’étudiants, pèlerinages en Terre sainte avec étape au Levant.

Les initiatives des hauts-commissaires pour faire connaître les Etats du Levant et pour répondre aux actions des puissances étrangères

Les hauts-commissaires français entreprennent aussi des projets pendant l’entre-deux-guerres, en particulier dans le domaine de l’information et de la presse.

Le général Gouraud crée notamment un service de presse et de propagande à son arrivée au Levant, calqué sur celui qu’il a connu au Maroc, chargé de la rédaction des revues de presse, de l’accueil des journalistes étrangers et français et des contacts avec la presse des Etats du Levant. A son initiative, un Office du Levant est également crée à Paris, servant de relais entre le haut-commissariat à Beyrouth et les milieux parisiens de la presse, de la politique et des affaires. Mais en 1922, des restrictions budgétaires sont décidées par le gouvernement Poincaré, obligeant Gouraud à restreindre le budget du service de la propagande et de la presse [18].
A la suite de la révolte druze de 1925, les hauts-commissaires Henry de Jouvenel et Henri Ponsot rendent au service de presse une place prépondérante. Jouvenel, à son retour à Paris, crée en 1928 le comité France-Syrie, soutenu par des personnalités françaises, syriennes et libanaises, afin de resserrer les liens entre la France et le Levant [19]. Un tournant est amorcé dans les années 1930 lorsque l’Allemagne et l’Italie mènent des politiques favorables à leurs intérêts. Ponsot relance alors la politique culturelle de la France afin de faire contrepoids aux politiques étrangères, et estime nécessaire la création d’une Maison de France à Beyrouth, afin de rassembler la communauté française du Levant et les diverses associations déjà créées.
Le haut-commissaire Gabriel Puaux se préoccupe du service de presse et de celui de la radio. Un nouveau service d’information est créé en 1938 par Roger Chambard afin de lutter contre les propagandes étrangères mais aussi de reconquérir les populations et les nationalistes du Levant [20]. Un service d’information de presse en arabe est également instauré en 1938. Puaux organise enfin la station de radio Radio-Levant qui couvre pratiquement tous les pays du Proche-Orient et diffuse en quotidiennement en 1938 des émissions pendant 4 heures ½ [21]. Des projets renforçant les actions de la France sont envisagés par Puaux, notamment l’utilisation de photos et de films, mais ils ne sont pas réalisés par manque de crédits financiers [22].

L’action culturelle de la France au Levant s’appuie ainsi sur l’idée de sa légitimité dans cette région, en particulier sur l’ancienneté de ses liens avec les chrétiens d’Orient. Concrètement, elle diffuse des ouvrages et des revues, organise des voyages au Levant afin de faire connaître ses réalisations et sa politique. Les hauts-commissaires participent aussi à faire connaître les Etats du Levant aux Français mais s’attachent également à répondre aux actions étrangères, notamment allemandes et italiennes, par la réorganisation des services de la radio et de la presse. En réalité, la France redoute ces actions étrangères qui fragilisent les fondements d’un mandat dont l’affirmation par la légitimité historique ne suffit pas à asseoir l’autorité.

Publié le 27/12/2010


Anne-Lucie Chaigne-Oudin est la fondatrice et la directrice de la revue en ligne Les clés du Moyen-Orient, mise en ligne en juin 2010.
Y collaborent des experts du Moyen-Orient, selon la ligne éditoriale du site : analyser les événements du Moyen-Orient en les replaçant dans leur contexte historique.
Anne-Lucie Chaigne-Oudin, Docteur en histoire de l’université Paris-IV Sorbonne, a soutenu sa thèse sous la direction du professeur Dominique Chevallier.
Elle a publié en 2006 "La France et les rivalités occidentales au Levant, Syrie Liban, 1918-1939" et en 2009 "La France dans les jeux d’influences en Syrie et au Liban, 1940-1946" aux éditions L’Harmattan. Elle est également l’auteur de nombreux articles d’histoire et d’actualité, publiés sur le Site.


 


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