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Compte rendu de l’exposition « L’Empire des roses, chefs-d’œuvre de l’art persan du 19e siècle » au musée du Louvre-Lens, scénographie de Christian Lacroix, 28 mars-23 juillet 2018
Article publié le 02/05/2018

Par Alban Claude

Organiser une exposition sur l’art kadjar se heurte à des difficultés de taille. Tout d’abord, le destin mouvementé de la dynastie a entraîné une grande dispersion des œuvres dans le monde. Les puissances qui ont exercé leur influence sur la Perse, Angleterre et Russie, en ont un grand nombre, tandis que les membres de la famille royale, forcés à l’exil, les ont essaimées au gré de leurs besoins financiers en Europe comme aux Etats-Unis. Par ailleurs, le relatif discrédit qui a pesé sur cet art d’une cour sous influence étrangère (en comparaison de l’art de la puissante dynastie safavide) en a d’abord fait plus un objet de collection privée que de grand musée national. Il faut donc pour toute rétrospective convaincre un grand nombre d’institutions et de particuliers. Un défi que la volonté de rapprochement de l’Union européenne avec l’Iran dans le cadre de l’accord du nucléaire de 2011 a sans conteste aidé à relever. Les œuvres présentées par le Louvre-Lens sont exceptionnelles de qualité et de variété. A côté d’une impressionnante collection de portrait en pieds monumentaux des souverains de la dynastie, la commissaire de l’exposition Gwenaëlle Fellinger, et la commissaire associée Hana Chidiac, ont réussi à réunir des costumes, des ouvrages, et des objets de la vie quotidienne. L’ensemble offre une vision saisissante d’une époque charnière de l’histoire de l’Iran.

Un art politique

L’eunuque Aga Mohammed Khan, fondateur de la dynastie, réussit le tour de force en 1786 de réunifier le territoire national divisé depuis la mort du grand conquérant Nader Shah. Il s’est imposé successivement aux huit autres tribus qui cherchaient à s’emparer du pouvoir. La Perse connaît alors une paix intérieure vacillante mais non moins réelle, qui permet à un art de se développer de nouveau, presque un siècle après les derniers flamboiements safavides.

Rapidement prise au piège du Grand Jeu que se mènent l’Angleterre et la Russie, handicapée par un retard technologique conséquent, la dynastie abdique progressivement des pans entiers de sa souveraineté. Ce lent déclin prend fin en 1925 lorsque le commandant de la garde du souverain Ahmad Shah le renverse pour monter sur le trône du paon sous le nom de Reza Shah. Ce recul politique correspond paradoxalement à l’épanouissement d’un art à la rare singularité.

Tout d’abord, la dynastie kadjare s’est arque-boutée sur les signes de la puissance politique à défaut d’en posséder la réalité. Les peintres officiels Mirza Baba et surtout Mihr Ali, réalisent des portraits de Fath Ali Shah (neveu de Mohammed Khan) en majesté, portant les précieux joyaux moghols ramenés par Nader Shah. Exposés dans les palais impériaux, offerts en cadeaux aux diplomates de passage, ces tableaux constituent une véritable propagande visant à garantir l’autorité du souverain sur ses terres.

Tous les moyens sont bons pour asseoir la légitimité dynastique. Ainsi, la redécouverte de l’héritage perse antique sous l’influence des fouilles archéologiques françaises et britanniques conduit les souverains à reprendre à leur compte les codes esthétiques sassanides, parthes et achéménides. Fath Ali Shah décide de se faire représenter sur de gigantesques bas-reliefs, soit à la chasse, comme les empereurs parthe (à Rey, non loin de Téhéran), soit en majesté entouré de ses enfants, comme les achéménides (Taq-e-Bostan). Les décors des palais, quant à eux, s’inspirent des frises de Persépolis. Parallèlement, le souverain se fait le chantre de l’identité mythologique persane. C’est ainsi que les dignitaires étrangers les plus en vue se voient remettre à la cour un exemplaire du Shahanshahnameh, un ouvrage précieusement enluminé qui prenait la suite du Shahnameh de Ferdowsi (l’épopée nationale persane) en faisant le récit des exploits des souverains kadjars.

Attribué à Mihr Ali, Portrait de Fath Ali Shah (1797-1834), Iran, Téhéran, vers 1800-1806 Huile sur toile Paris, Service presse/Musée du Louvre-Lens 
© RMN-GP (musée du Louvre) / Hervé Lewandowski

Regards croisés entre Orient et Occident

L’autre dimension essentielle de cet art de cour est la relation complexe qu’il noue avec l’Occident. A partir de Nasseredin Shah, les souverains kadjars multiplient les voyages en Europe. Ils sont fascinés par les innovations technologiques de la révolution industrielle, et sont admiratifs de la puissance des Etats européens, dont ils sont aussi les premières victimes. Les défaites humiliantes des armées du Shah lors des deux guerres russo-persanes de 1813 et de 1826 précipitent la prise de conscience des élites de la nécessité de s’approprier cette modernité sans renier leur identité. Loin d’être de simples spectateurs passifs, les Kadjars entament une véritable introspection. Si les volontés de réforme se heurtent à une structure sociale trop codifiée pour voir le jour, tandis que les puissances étrangères veillent à maintenir la Perse dans son sommeil impérial, le dialogue avec l’Occident s’épanouit pleinement dans les arts. En témoigne par exemple l’itinéraire esthétique de la dynastie de peintres officiels Ghaffari. L’oncle, Sani-ol-Molk, peint dans un style persan classique tandis que le neveu, Kamal-ol-Molk, qui a fait ses études à Paris, adopte un style résolument réaliste. La passion personnelle de Nasseredin Shah pour la photographie (1) et le cinéma balbutiant suscite un engouement national pour ces nouveaux supports. Le riche cinéma iranien contemporain en est sans conteste l’héritier.

L’exposition ne se contente pas d’adopter un point de vue iranien sur l’art Kadjar, les collections du Louvre ont rendu possible la mise en parallèle de la fascination persane pour l’Occident avec l’attrait puissant qu’elle exerçait sur les esprits européens de l’époque. Étonnante manifestation de cette rencontre des cultures : un portrait français réaliste de l’ambassadeur persan de l’époque vêtu à l’orientale placé non loin d’un portrait à l’européenne du souverain Nasseredin Shah en uniforme sur son cheval.

François-Henri Mulard Napoléon Ier recevant l’ambassadeur de Perse à Finkenstein, le 27 avril 1807 France, Paris, 1810 Huile sur toile Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon Service presse/Musée du Louvre-Lens 
© RMN-GP (Château de Versailles) / Franck Raux

Déambuler dans un palais d’époque

La scénographie de l’exposition, mise au point par Christian Lacroix, est sans conteste une réussite. Le parcours du visiteur prend la forme d’une déambulation dans un opulent palais kadjar. Les pièces, en enfilade, présentent tapis, tableaux, livres, tandis que la pipe à haut siège dans un coin de la cour centrale. Le nuancier de couleur est parfait pour mettre en valeur le chatoiement des toiles kadjares.

Quelques pièces sont tout particulièrement saisissantes :
Tout d’abord la couronne du fondateur de la dynastie, remarquable de sobriété, est une des plus anciennes aujourd’hui conservées en Iran.
Ensuite, le portrait du souverain Mozzafaredin Shah, quasi-photographique, semble repousser plus loin encore que chez les portraitistes européens le souci du réel, tandis que les traits tirés du vieux souverain témoigne de la pesanteur de sa charge.
Par ailleurs, plusieurs représentations féminines, typiques de l’art kadjar, en partie dénudées ou portant des coupes de vin, viennent témoigner d’une culture capable de s’affranchir des interdits religieux en vigueur.
Enfin, une édition originale d’une histoire de l’Iran écrite par le prince Jalal-Al-Din Mirza. Fils rebelle de Fath Ali Shah, franc-maçon adepte de l’esprit des Lumières, il se fait le premier critique de sa propre famille. Écrite dans une langue persane purifiée de ses mots d’origine arabe, cette histoire pose les bases du nationalisme persan moderne, en faisant de l’invasion arabe de l’Empire sassanide le point de départ de la décadence politique iranienne.

Tout au long de cette très belle exposition, l’art kadjar déploie toute sa magnificence, et touche particulièrement dans son incessant balancier entre la brillante tradition représentative persane et la modernité artistique occidentale. Il porte la marque de la fragilité politique de l’Empire, mais surtout de la gestation des principaux mouvements qui animeront la société iranienne tout le long du XXe siècle.

Adresse
Musée du Louvre-Lens
99 rue Paul Bert 62300 Lens

Renseignements
T : +33 (0)3 21 18 62 62
www.louvrelens.fr

Toutes les informations sur l’exposition sur : www.louvrelens.fr/exhibition/lempire-des-roses/

Note :
(1) Un certain nombre des photographies réalisées par le souverain lui-même sont présentées dans le parcours.

Bibliographie :
- L’Empire des roses, musée du Louvre-Lens, 2018 (catalogue de l’exposition).
- Afsaneh Najmabadi, Women with Beards and Men without mustache, University of California Press, 2005.
- Layla S. Diba, Royal Persian Painting : Qajar Epoch, 1785-1925, Layla S. Diba, Maryam Ekhtiar, 1998.
- Ali Kadjar et Sylvie Dervin, Les Rois oubliés, Edition n°1/Kian, 1995.

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