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A l’occasion de l’exposition « L’Orient des peintres, du rêve à la lumière » présentée au musée Marmottan (Paris), retour sur un voyage initiatique

Par Florence Somer Gavage
Publié le 29/03/2019 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 5 minutes

Dans un précédent article, nous avons évoqué l’inspiration du voyage vers l’Orient qui fut à l’œuvre chez les auteurs - poètes, philosophes, écrivains - les plus influents du 18ème et 19ème siècle en Europe. Comme eux, les peintres se sont invités au long voyage, dû principalement aux campagnes économiques et militaires, qu’ont entrepris certains émissaires français, anglais, russes ou allemands en Orient et en Afrique du Nord (1). Ces peintres avaient lu ou entendus des louanges concernant la lumière, de l’aube au clair-obscur, réfléchie par la peau et la terre sans pareille ; ils pouvaient se figurer que leur palette, leur imagination, leur passion pour le mouvement immobile et leur amour de l’esthétisme allait s’enrichir sans que le retour au classicisme figuratif ne leur soit imposé. Ils avaient sans doute, sur les flots qui les faisaient danser et voyager avant d’avoir atteint le port, mille interrogations et attentes d’un Orient rêvé. Sans se douter qu’au-delà de leurs rêves, ils inventeraient l’orientalisme pictural occidental et sa lumière.

Du rêve à la lumière : exposition

Le parcours de l’exposition a été pensé en sept sections, de la mise en place de l’idée d’orientalisme pictural pour les premiers penseurs ou figures du mouvement orientaliste : Ingres, Delacroix et Chassériau ; jusqu’à la concrétisation de l’alliance de la lumière et de la géométrie, omniprésente dans les motifs architecturaux des styles arabes et arabo-mauresques, dessinées par Kandinsky ou Klee. Entre pureté des traits, sensualité des couleurs, des décors et quêtes oniriques, le visiteur est convié à entrer dans l’imaginaire des peintres orientalistes, délaissant la réalité tangible au profit de l’imaginaire et des sens. Gérôme, Landelle, Valloton, Migonney, Bernard, ou Matisse, entre autres, ces peintres héritiers du classicisme et influencés par l’impressionnisme, vont, en Orient, découvrir l’émancipation des motifs et une liberté sans égale quant au rendu de la matière et de la lumière.

Les odalisques d’Ingres

Au début du 19ème, Ingres va donner à la vision de la femme orientale un tournant décisif et une grille de lecture qui inspirera ses contemporains et ses disciples, Delacroix ou Flandrin. Son odalisque, cet idéal de beauté au regard noir et pénétrant, se présentant nue dans le bain des harems dans lesquels il n’a sans doute jamais été autorisé à mettre les pieds, devient objet de fantasmes entre idéalisme classique et exotisme sensuel. Cette odalisque deviendra l’archétype du féminin oriental reproduite maintes fois, notamment par Flandrin en 1903.

Ne pouvant s’introduire dans les lieux réservés aux femmes, les peintres vont laisser leur imagination les dépasser. Théodore Chassériau peindra des « danseuses marocaines » (1849), selon une scène probablement observée en Algérie dans le cadre strict d’une école, avec des habits de style ottoman dénudés et de couleurs vives, entourés de décors géométriques issus d’un syncrétisme mental rappelant leurs corps en mouvement. D’une certaine façon, l’esprit des peintres orientalistes opère alors comme un montage vidéo ; placés devant un écran bleu ou vert, les personnages peuvent être retransposés dans un univers étranger et fantasque, au gré des envies du réalisateur ou du monteur. L’esprit de l’élève d’Ingres entrera également en rêve dans le harem pour se figurer une « femme mauresque sortant du bain au Sérail » (1854), sorte de mélange entre une Vénus sortant des eaux et une inconnue désirable inaccessible à laquelle l’imaginaire pallie. Edouar Debat-Ponsan, revenant d’un voyage à Constantinople, peint, en 1883, « Le massage. Scène de Hammam », mettant en valeur, entre la noirceur de peau de la masseuse et la blancheur quasi diaphane de sa cliente, le bleu des mosaïques d’inspiration ottomane. Gérôme met en exergue la couleur et la lumière qui lui brûle les yeux au rythme de ses paysages désertiques ou de ses scènes de rue. Il écrit : « Je ne cesse de rêver de lumière : je ferme les yeux et je vois des flammes, des orbes rayonnants, ou bien de vagues réverbérations qui grandissent ». Le ciel et le sable se confondent, donnant à ressentir la soif au vu de ces paysages monochromes, liant lumière et émotion.

Un peintre engagé

Gustave Guillamet semble pousser l’assimilation entre l’Antiquité et l’Orient de ses maîtres et contemporains par un minimalisme étudié dans son tableau des « femmes allant puiser l’eau » (1862-1887). Certes sa recherche d’abstraction le pousse à assimiler le décor, la couleur et les sujets mais c’est avant tout la misère du peuple algérien qu’il rencontre alors qu’il devait embarquer pour l’Italie, qui le pousse à peindre ses compositions.

Paul Klee

En se rendant à Kairouan en 1914, Paul Klee est fasciné par la géométrie de l’architecture épousant le paysage. Faisant œuvre alchimique, il allie les motifs, la lumière et la couleur et passe à l’abstraction qui engendra l’émotion du mariage de ces caractéristiques à la fois sensibles et intelligibles. Il peint son « Innenarchitektur », aquarelle faite de gouache et craie en réponse à cette expérience quasi mystique qui accompagnera désormais une grande partie de son œuvre.

L’idéal de beauté orientale

Dans la lignée de ces précurseurs, des peintres s’engouffrent dans la richesse de l’imaginaire et des motifs orientaux. Qu’importe la méconnaissance relative de l’histoire, de l’ethnographie, voire le racisme ambiant amenant à transformer le sujet en « curiosité », lui faisant épouser les motifs architecturaux comme si ces derniers lui donnaient sens et non l’inverse. Les danses lascives des belles Orientales rappellent les courbes de colonnes sculptées ou des mucharabieh dont vous pourrez faire l’expérience en vous promenant dans l’exposition. Voir sans être vu, susciter, d’un battement de cil, d’une paire d’yeux ou par l’effluve d’un parfum, l’excitation des sens et de l’imaginaire, voilà un voyage enivrant partagé par les peintres orientalistes qui convient le spectateur depuis les siècles auxquels ils appartenaient.

Nonobstant la structure idéalement pensée de l’exposition, on ne peut s’empêcher d’attendre, même en filigrane, une critique de cet imaginaire de l’autre qu’a été l’orientalisme, nourri et encouragé, malgré le talent de ses figurants et de ses compositeurs artistes, au service d’une pensée coloniale.

Posons la question par la mise en abîme : quand, il y a quelques siècles à peine, la situation dominante était inversée, des représentations de peintres iraniens, égyptiens, syriens ou turcs en mission en Europe auraient-elles aussi, sous le prétexte de l’immersion complète dans la matière ou la couleur, fait oublier la nécessité de la réflexion sur la différence du sujet, acteur et architecte de la beauté idéelle ? Le décor dit « oriental », cette reproduction nécessairement imparfaite, à l’image de l’état en devenir de l’individu, encouragé par la beauté mathématique et esthétique de l’architecture, la captation du jeu de lumière au travers des miroirs et les images suscitées par la poésie de mots, existe pourtant, a priori, pour permettre la réflexion sur la pensée et son action.

Note :
(1) Les contrées d’Afrique du nord islamisées sont reprises, pour le besoin de l’article et selon la classification opérée par les commissaires de l’exposition, sous la titulature « Orient » bien que n’en faisant, stricto sensu, pas partie.

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :

- L’Orientalisme au XIXème siècle
- L’Orientalisme en photographie
- L’image de la femme dans la peinture orientaliste
- Entretien avec Mireille Jacotin et Aurélie Bosc, commissaires de l’exposition « Le goût de l’Orient »
- Matisse : « La révélation m’est venue d’Orient »

Lien :
https://www.marmottan.fr/expositions/l-orient-des-peintres

Publié le 29/03/2019


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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