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Situation des réfugiés syriens au Liban et aides internationales

Par Mathilde Rouxel
Publié le 10/02/2015 • modifié le 01/03/2018 • Durée de lecture : 11 minutes

Localisation et répartition des réfugiés syriens et palestiniens (

.VERICOURT/J.JACOBSEN JJ/JFS/DMK / AFP

Les conditions de vie

Selon un recensement du HCR de 2014, on compte aujourd’hui au Liban entre 1,5 et 1,8 million de réfugiés syriens, soit 40% des réfugiés syriens dans le monde. Ce recensement ne comptabilise cependant pas les réfugiés palestiniens [1], dont le sort reste à questionner : déplacés des Territoires palestiniens aux camps ouverts en Syrie, ils se voient aujourd’hui dans l’obligation de quitter la vie qu’ils s’étaient construite là-bas pour se réfugier au Liban, en tant que « palestiniens de Syrie » [2]. Selon le Dr Kamel Mohanna, président et fondateur de l’Association Amel, « la seule ONG libanaise à dimension internationale et qui est de surcroît laïque et apolitique » [3], il faudrait donc ajouter au 1,5 millions de réfugiés syriens 52 000 Palestiniens et 40 000 Libanais qui vivaient en Syrie et qui sont rentrés avec la guerre.

Voulant permettre une intégration en douceur des réfugiés, le pays n’avait pas voulu suivre l’exemple de la Turquie ou de la Jordanie qui, dès les premiers afflux syriens, avaient ouverts des camps pour les réfugiés. Cependant, face à l’instabilité grandissante, le ministre des Affaires sociales Rachid Derbas a, le 11 septembre 2014, annoncé la création de premiers camps dans la vallée de la Bekaa et au Liban-Nord [4].

« Depuis le Rwanda en 1994, il n’y a pas eu d’autre exemple dans le monde de pays ayant des problèmes économiques, politiques et sécuritaires qui accueille un tel flot de réfugiés. Or tous les pronostics annoncent que le conflit syrien est appelé à s’installer dans la durée. Le nombre de réfugiés syriens pourrait donc atteindre les 2 millions au début de l’année prochaine. Ce qui équivaudrait à la moitié de la population libanaise [5]. ».

Des dizaines de milliers de familles syriennes jugées « vulnérables » sont ainsi soutenues au Liban par le Programme Alimentaire Mondial (PAM), qui crédite chaque mois de trente dollars, pour chaque réfugié enregistré auprès des Nations unies, une carte de paiement qui leur permet de se fournir en produits de première nécessité auprès d’épiceries désignées par l’ONU [6].

Mais l’hiver survenu, les dépenses en chauffage et le rétrécissement du marché du travail précarisent encore leurs conditions de vie. La plupart d’entre eux vivent sous tente, dans des campements informels dans la région du Chouf ou de la Bekaa, où l’accès à l’eau ou aux énergies reste compromis [7]. Rares sont les enfants scolarisés, le HCR, l’Unicef et la Banque Mondiale n’assurant la scolarisation que de 100 000 enfants syriens.

Les problèmes sanitaires sont en outre difficiles à gérer : si les soins primaires sont encore dispensés sans trop de débordements, les services hospitaliers ne sont pas adaptés au risque de maladie auquel est confronté ces 1,5 millions de réfugiés. La majorité des traitements sont fournis par le HCR, mais ils sont limités, ne soignant ni les accidents ni les maladies chroniques.

Localisation et répartition des réfugiés syriens et palestiniens, I.VERICOURT/J.JACOBSEN JJ/JFS/DMK / AFP

Les problématiques sécuritaires et économiques

Selon le quotidien Le Monde : « Pendant les deux premières années de la crise, entre 2012 et 2014, le gouvernement libanais a laissé les ONG et les organisations internationales seules en première ligne. Cette attitude était la résultante d’une forme de déni lié au syndrome palestinien (Beyrouth n’ayant pas signé la convention de 1951 relative au statut des réfugiés, les Syriens sont officiellement appelés des « déplacés »), d’un manque d’expertise criant (une simple cellule de crise, composée de quatre ministres suit le dossier) et des dysfonctionnements institutionnels dont le pays est coutumier (le Premier ministre, Tammam Salam, a mis dix mois à former son gouvernement) [8] ».

L’instabilité politique du Liban, liée notamment à des oppositions confessionnelles mais aussi politiques, n’a pas permis au pays de prendre en charge la présence, de plus en plus massive, des réfugiés. Comme le souligne le journaliste du quotidien Le Monde, le pays n’a pas su évaluer l’ampleur des problèmes qu’une telle situation pouvait provoquer – sur le plan de la sécurité, et sur le plan économique.

Avec l’afflux des familles syriennes sur le territoire libanais, les tensions montent. Les Syriens sont arrêtés pour défaut de papier par les services de sécurité, emprisonnés pour six mois, plus si un engagement auprès de l’Armée syrienne libre a été prouvé. Des mesures ont été prises par les autorités de dizaines de municipalités contre ceux que l’on appelle pudiquement des « travailleurs étrangers », dont voici un exemple : des couvre-feux sont imposés pour limiter « la recrudescence de crimes et de vol » [9]. La peur de l’Etat islamiste provoque en outre un renforcement sécuritaire dangereux pour la stabilité du pays. L’intolérance explose des deux côtés : les réfugiés syriens, pour combattre la situation précaire dans laquelle ils sont, deviennent agressifs et volent ce qu’ils n’ont pas les moyens d’acquérir honnêtement ; en face, en réponse à la hausse du chômage, aux crimes et aux sept tonnes et demi de détritus produits chaque jour par les réfugiés, les campements informels sont, et ce de plus en plus fréquemment ces derniers mois, incendiés. Selon un autre article du journal Le Monde, « le tournant dans la perception des réfugiés date de la bataille d’Ersal, au début du mois d’août. La mort des dix-huit soldats tués par des djihadistes syriens infiltrés dans cette ville frontalière a bouleversé l’opinion publique » [10] ; la division, au sein même de la communauté libanaise, entre les partisans du 14-Mars (contre le gouvernement syrien) et ceux du 8-Mars (qui soutient Damas), inquiète de plus en plus.

Sur le plan économique, alors que le Liban est confronté à des problèmes reconnus (pauvreté des ressources, endettement, chômage, instabilité politique qui repousse les investisseurs étrangers), la présence des réfugiés syriens tend davantage la situation. Il est important de rappeler qu’en mars 2011, avant le début du soulèvement en Syrie, les infrastructures libanaises posaient déjà beaucoup de problèmes, et que les services publics, depuis la fin de la guerre en 1991, n’ont jamais été suffisants [11]. Aujourd’hui, le pays se retrouve avec seulement 1% de croissance et une dette publique qui culmine désormais à plus de 167% du PIB. L’incapacité du Parlement à élire un président, ainsi que les retombées des conflits régionaux sur le tourisme sont également dramatiques pour l’économie du pays.

La présence des réfugiés syriens a des répercussions sur trois domaines : l’emploi, la scolarité et les ressources de première nécessité.
Face aux difficultés conjoncturelles qui déséquilibrent le pays et aux impasses professionnelles, les Libanais qualifiés ou la jeunesse dynamique tentent toujours dans l’urgence de quitter le pays. La faiblesse de l’économie nationale a en effet de graves retombées sur le secteur de l’emploi. Les taux de chômage augmentent de manière affolante dans la population libanaise, en raison pour une bonne partie de la présence des réfugiés syriens, qui acceptent de travailler dans des conditions beaucoup plus dures et pour un salaire beaucoup moins élevé que les Libanais. En plus d’une main-d’œuvre bon marché, ils proposent aussi une main-d’œuvre élargie car, si beaucoup d’enfants syriens ont été pris en charge par le gouvernement libanais pour être scolarisés, dans de nombreuses familles les enfants sont envoyés travailler pour subvenir aux besoins vitaux des familles. Comme le note avec inquiétude Nicolas Chammas, président de l’Association des commerçants de Beyrouth, « si le HCR a créé 600 emplois au Liban et octroyé une enveloppe de 40 milliards de dollars aux municipalités libanaises pour faire face à la situation, il faut rappeler que la crise syrienne a entraîné une destruction d’emplois qui se compte par dizaines de milliers au Liban et des pertes en milliards de dollars » [12].

Les chiffres du ministère libanais de l’Economie permettent d’évaluer, au-delà de la question de l’emploi, les facteurs essentiels de cette crise économique (dans ses liens avec le problème syrien) dans laquelle se trouve aujourd’hui le pays, qui met à disposition des réfugiés ses infrastructures et ses ressources, au détriment de ses populations. Les problèmes économiques qui s’accumulent avec l’arrivée des réfugiés touchent en effet différents secteurs, dont celui de l’éducation des enfants de réfugiés. Ce domaine devrait être maîtrisé par le gouvernement libanais, qui, comme nous l’avons noté, manque de poigne dans ce contexte d’une instabilité institutionnelle qui dure. Avant même le déclenchement du conflit syrien, le manque d’infrastructures éducatives était déjà problématique : les écoles publiques étaient surchargées et manquaient de moyens. Avec l’arrivée de milliers de réfugiés, la situation ne peut qu’empirer. Les chiffres sont alarmants, et les protestations montent du côté des Libanais qui subissent les retombées d’une telle situation. En effet, « selon les chiffres du ministère, 50 % des élèves scolarisés au Liban sont aujourd’hui réfugiés syriens », des élèves qui coûtent à l’État ce qui serait revenu en temps normal aux citoyens libanais, qui se trouvent eux aussi, dans de nombreuses régions du pays, dans des conditions de vie de plus en plus difficiles.

Du côté des ressources, les constats sont eux aussi alarmants. Avant la crise syrienne, l’alimentation en eau et en électricité était déjà difficile et des mesures drastiques avaient été mises en place par l’État. Depuis les guerres civiles, les services d’alimentation en eaux ne fonctionnent que trois jours par semaine et l’électricité est coupée entre trois et douze heures par jour selon les régions. La consommation par jour par les réfugiés de 87 millions de litres d’eau et 200 mégawatts d’électricité (soit deux heures de courant), coûte à l’État selon le ministère « le financement de 3 échelles de salaire » [13]. La pression est la même sur les produits alimentaires de base, comme le pain, également subventionnés par l’État. 5, 4 millions d’unités de pain sont consommées chaque jour par les réfugiés, qui ne reviennent donc pas aux Libanais les plus démunis en cette période de crise économique.

À ce jour, selon une étude menée par la Banque Mondiale, la crise syrienne a déjà coûté au Liban 7,5 milliards de dollars entre 2011 et mai 2014 [14], « poussant 170 000 Libanais sous le seuil de pauvreté, doublant le taux de chômage à 20% en 2014 et pesant sur les dépenses gouvernementales à 1,1 milliard de dollars par ans » [15].

Les mesures du gouvernement libanais

Depuis mai 2014, malgré la décision de l’Etat libanais de ne plus accueillir de réfugiés, le nombre de familles syriennes continue de croître au Liban. Pour pallier à cette situation, le pays a décidé depuis le 5 janvier 2015 de limiter l’ouverture de ses frontières en imposant des visas aux Syriens. Cette mesure a pour objectif de démanteler les réseaux clandestins de passeurs qui aident, pour de l’argent, les réfugiés à entrer au Liban ; elle permettrait également de régler la question de l’implantation déguisée. Le gouvernement assure en parallèle qu’il n’expulsera personne [16] déjà présent au Liban.
Le 28 octobre 2014, une conférence internationale s’est tenue à Berlin, au cours de laquelle le Dr. Kamel Mohanna, président et fondateur de l’Association Amel, est intervenu sur la situation des réfugiés syriens, et sur la difficulté de responsabiliser les instances nationales : « le gouvernement, en coopération avec la société civile, doit élaborer un plan national pour les réfugiés, qui prévoit le coût de chacun d’eux pour le Liban, sur les plans de la santé, de l’éducation, de la résidence, etc. Il cesserait ainsi de compter sur les organisations relevant de l’Onu et sur les ONG internationales pour définir ses propres besoins. Mais le problème actuel c’est que le gouvernement veut assumer le moins possible de responsabilités » [17].

Mais la priorité semble aujourd’hui de remobiliser la communauté internationale : « il faut redonner un sens à la solidarité de la communauté internationale » [18]. Le Liban, mais il en est de même pour la Turquie et la Jordanie voisines, qui sont également confrontés à l’afflux massif de réfugiés dans leurs pays, ne peuvent faire face, seuls, aux retombées de ce conflit qui, par ailleurs, met les Libanais en présence de leur histoire et ravive une agressivité mal éteinte.

Remobiliser la communauté internationale

À Strasbourg en novembre 2014, puis durant la messe de Noël, le pape François s’est à nouveau indigné de l’indifférence de la communauté internationale face au sort des réfugiés syriens, souhaitant que « l’indifférence se change en proximité et le refus en accueil, pour que tous ceux qui à présent sont dans l’épreuve puissent recevoir les aides humanitaires nécessaires pour survivre à la rigueur de l’hiver, revenir dans leur pays et vivre avec dignité » [19].

Au sommet du Koweït qui s’est tenu en mars 2014 au sujet des réfugiés syriens, il a été démontré que 6,5 milliards de dollars étaient nécessaires pour couvrir tous les besoins de cette communauté, mais seuls 2,4 milliards ont été accordés. Accordés mais non encore totalement attribués : à ce jour, près d’un an après cette décision, 37% de cette somme ont été versés.
Le 2 janvier 2015, le Centre d’Actualité de l’ONU [20] annonce qu’il n’a pas reçu de la communauté internationale les fonds qui lui avaient été promis, et qu’il ne pourra plus poursuivre son programme de bons d’achat alimentaires pour plus de 1,7 millions de Syriens réfugiés au Proche-Orient, dont 900 000 sur le million et demi recensé au Liban [21].

Cependant, grâce à la campagne lancée sur les réseaux sociaux le 2 janvier 2015 et la récolte de fonds qui l’a suivie, l’activité a été relancée immédiatement, les dons ayant atteint 21,5 millions de dollars en vingt-quatre heures. Elisabeth Byrs, porte-parole du PAM à l’origine de ce démarchage sur les réseaux sociaux, a néanmoins annoncé à la presse que les fonds reçus, provenant d’individus, d’entreprises et de gouvernements, ne représentent que le tiers des besoins pour le mois de décembre 2014. Pour poursuivre cette campagne d’aide alimentaire et subvenir jusqu’à la fin du mois de février 2015 aux besoins des 1,7 millions de réfugiés syriens présents au Liban, en Jordanie, en Turquie et en Égypte, le PAM a besoin de 353 millions de dollars.
La campagne pour recueillir des fonds par les réseaux sociaux se poursuit donc, sur le thème « Un dollar, une vie », avec le soutien du chanteur Aloe Blacc, qui chantait avec succès en 2010 I need a dollar [22].

Conclusion

La menace de suspension des aides du PAM en janvier 2015 a eu l’effet escompté par l’ONU : la communauté internationale s’est à nouveau sentie concernée par la situation au Moyen-Orient et est sortie d’une indifférence dénoncée par plusieurs pour aider à financer le programme d’aide qui permet aux Syriens déplacés de survivre loin de chez eux. Mettre la lumière, en cette période d’hiver, sur la difficulté des conditions de vie de ces femmes, hommes et enfants était important pour conscientiser les pays dits « riches » et politiquement stables, aptes à soutenir un pays économiquement et politiquement en difficulté, comme le Liban.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Entretien avec Cyril Blin, chef de mission au Liban pour l’ONG « Solidarités International »
- Le Liban à l’épreuve de la révolution syrienne
- L’action internationale au Liban mise à l’épreuve de la crise syrienne et de l’imbroglio moyen-oriental. Défis, objectifs et actions du Groupe international de soutien au Liban (GIS)
- Interview with Dana Sleiman : The Syrian crisis and the UNHCR in Lebanon
- Les réfugiés syriens au Liban

Publié le 10/02/2015


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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