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Portrait de Walid Aouni, danseur libanais, créateur de la troupe de danse moderne de l’Opéra du Caire
Article publié le 29/03/2019

Propos recueillis par Mathilde Rouxel, au Caire

Walid Aouni est un danseur libanais, créateur de la troupe de danse moderne de l’Opéra du Caire en 1993. Ancien collaborateur de Béjart, il est aussi artiste plasticien et vit au Caire depuis plus de vingt-cinq ans. Il présente en ce moment au Pavillon Noir d’Aix-en-Provence (28 et 29 mars) son dernier spectacle : Larmes Hadid, consacré à l’architecte irakienne Zaha Hadid.

Quelle a été votre formation ?

Il me semble que ce qui nous influence le plus est ce qui se passe au début de notre enfance. J’ai vécu dans un village, le village de Bcharré, au Liban, à 3 000 mètres d’altitude à côté des cèdres du Liban où il y a la neige, ce que j’aimais beaucoup dans mon enfance. À six ans, j’ai rencontré un philosophe : mon père m’amenait au musée Gibran Khalil Gibran où j’ai découvert une personnalité qui a beaucoup inspiré ma vie jusqu’à maintenant. Gibran était philosophe et dessinateur ; j’ai aimé le dessin par ses dessins à lui. J’ai aussi aimé la danse par ses dessins, parce qu’il a des dessins – notamment de nus – qui bougeaient comme dans la danse. Quand j’ai eu dix ans, mon père m’a offert son livre « Le Prophète », que j’ai lu, et j’ai commencé à réfléchir à ce moment-là sur ce qu’est la philosophie, l’amour, tous les genres d’existence dans la vie. C’est ainsi que j’ai commencé à dessiner.

Puis on a quitté Bcharré pour Beyrouth. Là, après mes études, je suis entré à l’ALBA, l’Académie Libanaise des Beaux-Arts, en architecture, pendant un an, puis je suis parti à Bruxelles, à l’Académie Royale des Beaux-Arts, pour apprendre l’art graphique et l’art visuel. J’ai appris à dessiner. Puis le hasard m’a amené à rencontrer Maurice Béjart. Gibran Khalil Gibran et Maurice Béjart ont conduit à influencer ma vie, et j’ai commencé à danser, tout en poursuivant mes études à l’Académie des Beaux-Arts. J’avais 19 ou 20 ans, c’était tard pour commencer la danse, mais à ce moment-là en Belgique, j’assistais aux débuts de la danse contemporaine. J’ai commencé à travailler avec Béjart comme dessinateur, pour plusieurs choses différentes (des couleurs, des costumes, par d’autres costumiers, ou des détails de décors par d’autres décorateurs très fameux), jusqu’au moment où il m’a fait ce grand cadeau de faire les décors et les costumes d’un spectacle qui s’appelle « Histoire du soldat », de Ramuz et Stravinsky. C’était le début de mon vrai travail avec Béjart. Je n’ai pas arrêté l’Académie, où j’ai beaucoup appris.

Walid Aouni, Larmes Hadid, Opéra du Caire 2019, ©Mathilde Rouxel

Le fait de rencontrer Béjart, le travail que j’ai réalisé avec lui comme scénographe m’a permis d’aller plus loin pour arriver à la danse. J’ai créé ma première compagnie entre 1979 et 1980, qui s’appelait le Tanit Dance Theatre. C’était aussi les débuts de Pina Bausch, de la révolution de la danse moderne et de ce qu’on a appelé le « Après Béjart ». J’évoluais aussi au cœur de cette mutation, et participais à ce changement radical. Tout cela s’est passé en Belgique jusqu’en 1990. J’avais ma compagnie depuis déjà 10 ans, j’avais fait plusieurs spectacles. La communauté française m’a vraiment aidé dans la création chorégraphique car j’étais le premier Arabe à faire de la chorégraphie dans le pays. On a beaucoup voyagé avant de venir en Égypte.

En Égypte, nous avons monté un spectacle appelé « Les pyramides de Nour » avec Béjart. J’étais à ce moment-là son assistant en scénographie, théâtre et décors. En Égypte, j’ai rencontré Farouk Hosni, qui était le ministre de la Culture de l’époque. Il voulait mettre l’Égypte dans la modernité internationale, que ce soit dans la danse, le théâtre ou le cinéma. J’ai sans doute été au bon endroit au bon moment. Il m’a proposé de venir, en 1990. À ce moment-là, j’étais entre Lausanne et Bruxelles. J’ai demandé son avis à Maurice. Il m’a dit : « Walid, tu es Oriental. Et s’il n’y a pas encore de modèle en Égypte, il faut y aller ». Il m’a encouragé. Durant la même année, j’ai travaillé avec le Cairo Opera Ballet, où j’ai fait un grand spectacle, qui s’appelait « Le Rythme des générations ». Je me suis retrouvé entre trois endroits différents. On m’a demandé de revenir au Caire en 1991. J’y ai fait un autre grand spectacle avec le Ballet, puis à ce moment-là on m’a dit : « Que décides tu ? On crée le modèle d’un théâtre ici ? ». En 1993, j’ai donc créé la Compagnie de Modern Dance ici, au Caire.

Vous poursuivez une carrière d’artiste engagé, dans la droite ligne de vos aînés. Pourriez-vous nous parler de cet engagement ?

Au départ, j’étais inspiré par Béjart dans sa modernité et sa vision du futur. Sa force était là. Il traversait à la fois le traditionnel et le moderne, l’histoire et le futur. Ensuite, Pina Bausch est arrivée. Elle a donné encore un autre horizon, pour la liberté d’expression de la société et de soi-même. Le but n’était plus la beauté de la danse, comme le faisait Béjart. Elle a marqué une rupture dans les années 1990 qui nous a inspirée, en tant que nouveaux chorégraphes. Et quand j’ai commencé à l’Opéra du Caire, j’ai monté « La chute d’Icare ». Ce sujet issu de la mythologie grecque, et non pas orientale, et la proposition chorégraphique que j’avais faite a beaucoup choqué. Je peux comprendre cette réaction : cette pensée nouvelle en Égypte pouvait choquer, et quand on est choqué on ne peut pas critiquer, on dit n’importe quoi. J’ai accepté ça. Puis j’ai été mis en garde par le ministre de la Culture. J’ai ensuite construit ma carrière, j’ai pris tout ce qu’il y a à prendre : culturel, traditionnel, actuel, le cinéma, l’art contemporain, la peinture, la littérature arabe et égyptienne. Les critiques ont peu à peu commencé à comprendre que je proposais une ligne importante à suivre au Modern Dance Theatre. Cela les a également aidés à s’améliorer au point de vue critique. Tous ceux qui étaient contre moi au début écrivent aujourd’hui des livres qui analysent mes spectacles. Bien sûr, j’ai fait évoluer un public potentiel - ne disons pas intellectuel, car on m’a accusé d’intellectualisme. Pourtant le pays en a besoin. Dans chaque pays, il existe une forme d’intellectualisme qui va vers l’internationalisme. Être intellectuel, c’est important. Moi, je travaille sur la culture égyptienne Je montrais la politique, la société, les personnes qui de tous côtés pouvaient aider à exprimer une pensée orientale, égyptienne surtout. Tout était mélangé. Ça a été ainsi durant 25 ans, c’est-à-dire jusqu’à la révolution.

Walid Aouni, Larmes Hadid, Opéra du Caire 2019, ©Mathilde Rouxel

Comment avez-vous vécu la révolution de 2011 ?

On voit toujours les révolutions d’un bon œil, pourtant aucune révolution n’a été bonne tout de suite, même s’il y a un élan. Le public ne se rend pas compte du danger, parce que tout va involuer pour évoluer plus tard. Il faut savoir prendre le temps. Après la Révolution Française, il a fallu 100 ans pour construire la République. En Égypte, je sentais le danger. En cas de crise, l’art est la première victime. Pour moi, sentimentalement et philosophiquement, cette situation ne me convenait pas. J’ai démissionné pendant six ans de l’Opéra du Caire.

Quels ont alors été vos projets ?

J’ai voyagé en Inde, dans les pays arabes, à Bruxelles, je suis devenu commissaire artistique du musée Béjart. En Inde j’ai appris kathakali, j’ai été jury à Bengalore pour les cent ans du cinéma indien à Bollywood. J’ai travaillé avec le Sofia City Ballet pour faire un spectacle, j’ai aussi été remis au répertoire au Caire : j’ai monté deux spectacles, l’un sur Qasim Amin, sur la libération de la femme, l’autre sur le grand sculpteur Mahmoud Mokhtar. J’ai aussi travaillé avec le ballet de l’Opéra du Caire, avec l’Oiseau de Feu de Stravinsky. Enfin, il y a 6 mois, on m’a honoré avec les 25 ans de l’existence du Modern Dance Theatre en Égypte, et j’ai monté la Chute d’Icare, le spectacle qui avait débuté ma carrière. Ce spectacle, en vingt-cinq ans, n’avait pas vieilli, au contraire, il montrait plus encore de notre société, de notre politique, de notre misère et bonheur. C’était cela la Chute d’Icare. Mais chez moi, à la fin, Icare ne chute pas, il remonte. C’est ma vision optimiste.

Aujourd’hui, je fais un spectacle sur Zaha Hadid, une architecte irakienne extraordinaire. J’ai toujours voulu faire quelque chose sur elle. Je l’ai rencontrée une fois en Belgique, à ses débuts, lors d’une exposition où Frédéric Flamand a fait un petit spectacle sur elle. Elle est ensuite venue au Caire en 2009-2010. Elle avait un projet à monter en Belgique qui n’a pas abouti. Et puis soudain, elle meurt. Elle est morte il y a trois ans. A ce moment-là j’ai su que je voulais vraiment faire quelque chose. Et j’ai fait Larmes Hadid.

Walid Aouni, Larmes Hadid, Opéra du Caire 2019, ©Mathilde Rouxel

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