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La Turquie et la Guerre d’Algérie, un tiers-mondisme Atlantique ?

Par Tancrède Josseran
Publié le 16/08/2012 • modifié le 06/03/2018 • Durée de lecture : 13 minutes

La carte turque

Depuis 1954, la guerre d’Algérie « empoisonne » la politique extérieure de la Quatrième République, en particulier en direction du monde musulman. Chaque session de l’Assemblée générale des Nations unies à New York contraint le gouvernement français à une défensive crispée. Pour le Quai d’Orsay, la carte turque est au départ tentante à jouer. Pays musulman, néanmoins laïc et en apparence résolument tourné vers l’Occident, la République kémaliste est un faire-valoir idéal. Dans un premier temps, la diplomatie française joue avec succès sur le traditionnel antagonisme turco-arabe, aggravé par la rivalité affichée entre Le Caire et Ankara dans la course à la prépondérance régionale. Les Turcs ont gardé un souvenir cuisant de la révolte arabe de 1916, synonyme pour l’Empire ottoman de « coup de poignard dans le dos [2]. Ainsi, lorsque la Tunisie de Bourguiba tente un coup de force sur la base française de Bizerte en juillet 1961, des Turcs offrent spontanément leurs services à l’ambassade de France à Ankara. Pour l’un d’entre eux, colonel à la retraite, les « agissements des Arabes constituent un signe de régression de la civilisation [3] ».
A cela s’ajoute dans les cercles militaires turcs la nécessité de garantir les arrières de l’Alliance Atlantique en Méditerranée. La crainte de voir s’établir des bases navales soviétiques en Algérie et le rôle de l’Egypte dans la rébellion algérienne inspirent ces positions [4].
Par ailleurs, des analogies troublantes existent entre la question algérienne et le contentieux chypriote (minorité turque, droit à l’autodétermination de la majorité grecque, non-ingérence dans les affaires internes du Royaume-Uni). L’attaché militaire français décèle même une communauté de destin entre les Pieds noirs d’Algérie et les Turcs de Chypre : « ils constituent une minorité d’élite et tirent la légitimité de leur présence d’un droit de conquête établi depuis l’époque ottomane [5] ». A l’ONU, c’est la Turquie qui défend la thèse britannique selon laquelle le problème de Chypre est une affaire intérieure ne regardant que la Grande-Bretagne [6]. Position qui rejoint géométriquement celle de la France en Algérie. Car le droit à l’autodétermination réclamé par le FLN est identique à celui des chypriotes grecs. Or, Ankara considère cette dernière revendication comme un subterfuge autorisant de facto le rattachement (Enosis) de la colonie britannique à la Grèce. En d’autres termes, l’indépendance algérienne fait craindre à la Turquie, pour le cas où elle s’y montrerait favorable, de donner par anticipation l’aval à une solution qui nuirait à ses intérêts à Chypre [7]. En 1955, à l’Assemblée générale des Nations unies, la Turquie s’aligne sur le point de vue français : l’affaire algérienne est une affaire intérieure et elle vote contre son inscription [8]. Inversement, Athènes mêle sa voix au groupe des pays afro-asiatiques partisans de l’autodétermination.
Toutefois, en février 1959, de nouvelles négociations à Zurich et à Londres débouchent sur un compromis. Les Grecs renoncent à l’Enosis pour une complexe formule de partage du pouvoir dans le cadre d’une République indépendante (Président grec, Vice-président turc, droit de veto, quotas dans l’administration, police et armée). Trois puissances garantes : Turquie, Grèce et Royaume-Uni assurent l’application du traité.
Les institutions conçues pour asseoir une minorité de 20% de la population dans une position à quasi-égalité avec la majorité, suscitent à Paris un vif intérêt du ministère des Affaires algériennes. Dans l’hypothèse d’une indépendance dans un cadre français, elles pourraient préfigurer le futur statut des Européens d’Algérie [9].

Le basculement

Momentanément délivrée de l’épine chypriote, l’attitude turque évolue dans un sens défavorable à la France [10]. Plusieurs raisons expliquent ce retournement. Tout d’abord, depuis 1950 avec l’instauration du multipartisme et l’arrivée au pouvoir du Parti Démocrate d’Adnan Menderes, la Turquie connaît une cassure dans le processus de modernisation autoritaire initiée par Mustapha Kemal. Les nouveaux dirigeants démocrates appliquent une politique moins volontariste et plus conservatrice ; en somme davantage en phase avec les attentes du pays réel. Au fur et à mesure qu’elle accomplit en direction de la France des gestes de solidarités atlantiques auxquelles elle ne peut se dérober, la Turquie cherche à ménager son opinion et celles des pays arabes et signifier ainsi que son cœur est ailleurs. « Il est incontestable que la résurgence de l’Islam dans le champ politique turc contribue beaucoup à expliquer pourquoi une large frange de l’opinion publique turque condamne notre action en Algérie » analyse l’attaché militaire français [11].
En outre, Menderes cherche à constituer sous sa baguette un bloc d’Etats musulmans pro-occidental. Le pacte de Bagdad associant l’Iraq, l’Iran et la Turquie constitue la première pierre de l’édifice [12]. Dans l’espoir de soustraire les pays d’Afrique du Nord à l’influence grandissante du Caire, Ankara s’intéresse de près au Maghreb [13]. Si les ambitions turques sont très exagérées en ce qui concerne le Maroc, il faut reconnaître qu’Ankara jouit en Tunisie d’un capital de sympathie important.
Encore plus révélateurs sont les rapports entretenus avec la Libye. Tripoli reçoit la visite du Premier ministre turc en février 1957 ; en ligne de mire, la participation de la Libye au pacte de Bagdad. A cette occasion, Menderes rencontre à Derna son homologue libyen Mustapha Ben Halim. Les Turcs, commence Ben Halim, « ont été pendant des siècles avec le Califat, les protecteurs du monde musulman et de l’Islam. L’instauration d’un régime laïc en Turquie n’a pas aboli cet état des choses. D’autant qu’en Algérie les Français répriment l’insurrection islamique et cherchent à christianiser les Algériens [14] ». Menderes rétorque que le drame algérien l’afflige profondément et qu’il est prêt à jouer les médiateurs. Ben Halim poursuit et se fait plus explicite. Les insurgés ont besoin d’une aide palpable, des armes par exemple. Désarçonné par une telle requête, Menderes rappelle à son interlocuteur que la Turquie est membre de l’Alliance Atlantique comme la France. Dès lors, il est impensable de livrer des armes, surtout aux standards de l’OTAN, pour lutter contre un pays allié. Si la chose est découverte, elle risquerait d’hypothéquer gravement la solidarité des pays de l’alliance et donc la sécurité de la Turquie, qui en première ligne face à l’URSS, a un besoin vital du parapluie occidental.
Au final, Menderes se laisse fléchir. Dans l’éventualité d’une indépendance algérienne, un tel geste pourrait contrebalancer l’effet désastreux des votes turcs à l’ONU. Ankara exige en retour une discrétion absolue ; les dons sont officiellement destinés à l’armée libyenne.
Ben Halim fait parvenir à Ankara une liste de fournitures [15]. Kemal Girgin, jeune diplomate, raconte dans ses mémoires comment il a transmis la demande aux manufactures d’armement [16]. Ces livraisons passent inaperçues dans la mesure où la Turquie équipe et encadre l’armée du roi Idris [17]. Le 17 novembre 1957, les fournitures arrivent à Tripoli à bord du cargo Ardahan [18]. Une mission militaire turque commandée par le général Naci Sezen supervise la livraison aux membres de l’Armée de Libération Nationale algérienne [19]. En effet, la monarchie libyenne met à la disposition de l’ALN des bases logistiques pour le transport et le dépôt de matériel. C’est d’ailleurs en Libye que se situe la base arrière du Service de Transmission et d’Ecoute du FLN, embryon de la fameuse Sécurité Militaire, future colonne vertébrale du régime algérien. Son fondateur Abdelhafid Boussouf est le principal interlocuteur de la mission turque [20]. Mais très rapidement, l’armée française capture des pièces d’équipement dont les numéros de série imparfaitement effacés permettent de remonter jusqu’à Ankara. Secrètement, le Quai d’Orsay proteste très vivement auprès des autorités turques. Celles-ci répondent que les armes étaient destinées à la Libye. Paris n’est pas dupe de l’argutie. Deux ans plus tard en novembre 1959, la Turquie récidive et envoie toujours maquillé sous le couvert d’une assistance militaire, un cargo rempli d’armes à Tunis. Prévenues à temps, les autorités françaises tentent d’entraver la livraison [21]. Malgré cinq démarches successives de l’ambassade de France, Ankara s’engage uniquement sur deux points : la non-cession à des tiers et la communication des numéros de matricules [22]. On dénombre parmi ces armes 4 000 fusils de 7,6 modèles 88, 400 mitrailleuses Hotchkiss et 80 mortiers de 81mm [23].
Ecoeuré de cette duplicité, l’attaché militaire, le colonel Therenty, s’emporte : « La Turquie, que nous affirmons être nôtre allié et qui se proclame telle, peut à tout moment et sous les formes les plus inattendues, nous frapper dans le dos du coup de poignard que le disciple de Mahomet réserve à l’infidèle, même s’il est son bienfaiteur ; certaines de ces formes pourraient être plus dangereuses qu’un simple bulletin de vote [24] ».

Le complexe de la souveraineté évincée

En ravivant l’irrédentisme d’Ankara pour l’île d’Aphrodite, le Royaume-Uni a déclenché chez les Turcs un réveil d’idées antérieures à la République, absolument contraires à la politique kémaliste qui avait répudié toutes velléités panturquistes. Il semble « qu’à partir du moment où l’opinion mondiale fixe son attention sur un territoire qui a relevé de la Porte, l’orgueil national turc brutalement réveillé ne peut admettre que la souveraineté y soit exercée par un pays tiers » décrypte le chargé d’affaire Francis Huré [25].
A cela s’ajoute chez les Turcs un sourd ressentiment envers la France qui a « lâchement » profité des guerres russo-ottomanes pour envahir l’Afrique du Nord. L’Algérie, écrit le quotidien islamo-conservateur Kudret, « était nôtre ! Elle fut envahie au milieu du XIXème siècle sous prétexte de réprimer la piraterie [26] ».
La conquête de l’Algérie annonce le déclin de l’Empire ottoman. Elle est la première parcelle de terre arabo-musulmane à sortir de la sphère ottomane pour se retrouver sous la coupe d’un pays chrétien. D’où une nostalgie non feinte pour un âge d’or idéalisé où l’Islam innervé l’ensemble du corps social. « Dans cette Algérie où jadis la justice turque avait institué l’ordre le plus équitable » se lamente l’éditorialiste du journal Öncü [27].
Loin d’être anodin, l’utilisation du concept de justice ‘Adalet’ renvoie à l’imaginaire ottoman de la bonne gouvernance. Il signifie sur un plan politique le maintien du monde dans son ordre naturel, garantissant à chacun ce qui lui est dû. Or, c’est la loi divine qui fait la différence entre la justice et la tyrannie ; elle est le point de départ et d’arrivée de toute construction politique. En conséquence, la présence française est illégitime et de surcroît impie.
La turcité supposée ou avérée de la population algérienne constitue un autre registre de ce discours. Son origine est à chercher à Alger, Blida, Tlemcen, Médéa, Constantine, chez les descendants des Kouloughili, fruits des amours entre soldats turcs et autochtones [28]. Indice du souvenir vivace de cette présence, les propos tenus par le Secrétaire général des Affaires étrangères au représentant israélien à Ankara : « Menderes ne saurait ignorer encore longtemps le sort de la minorité turque en Algérie [29] ».
Journaliste turc activement engagé dans le soutien au FLN, Arslan Humbaraci raconte cette anecdote révélatrice : « Nous bivouaquions dans une caverne à proximité de la frontière marocaine, mon attention avait été attirée par un robuste membre de notre unité. Après s’être assuré que le commissaire politique de la katiba se soit endormi, il me chuchota avec un inimitable accent de supériorité turque ’Les soldats qui dorment là et moi sommes Turcs ! Nos pères étaient turcs de Tlemcen. Les autres’, il fit un geste plein de dédain, ‘les Arabes sont des mauviettes. C’est nous qui livrons le vrai combat pendant qu’ils préfèrent se chamailler entre eux [30] ».
Autre preuve de cette empreinte, la vénération unanime vouée par les Turcs et les Algériens à la mémoire de Barberousse, amiral de la flotte ottomane et Pacha d’Alger au XVIème siècle [31]]. Les seuls contingents d’une armée étrangère invités à défiler à l’occasion de la fête nationale algérienne ont été les cadets du Savonara, voilier en bois servant de bâtiment d’instruction aux futurs officiers de la Marine turque [32].

Retour aux sources

Le 27 mai 1960, le gouvernement Menderes est renversé par l’armée. Comme dans toutes les révolutions, la nouvelle junte militaire veut faire table rase du passé. Pour les membres du Comité d’Union Nationale, la révolution est l’occasion d’effectuer un retour aux sources du kémalisme, d’en finir avec le mélange de réaction religieuse et de conservatisme social qui avait porté le Parti Démocrate au pouvoir. Au contraire, les militaires se sentent les dépositaires d’une république régénérée, modèle d’ascétisme spartiate, de progressisme et donc d’émancipation. Renouant avec la matrice nationaliste-révolutionnaire des origines et la guerre de libération nationale contre les puissances de l’Entente, Ankara ne peut se renier sans apporter un soutien clair au FLN [33].
Ce virage est à double détente. Il permet aux membres de la Junte de faire leur une thèse chère aux pays arabes, sans démentir pour autant la doxa kémaliste et ainsi se dédouaner à bon compte des sempiternelles accusations de « fourrier de l’impérialisme occidental [34] ». Dès juin 1960, le FLN est autorisé à ouvrir un bureau d’information à Ankara dont le chef de mission, le colonel Amar Ouamrane, ancien responsable de la Wilaya IV, réussit dans le climat d’effervescence révolutionnaire de l’été 1960 à s’introduire dans les cénacles du pouvoir [35]. A l’ONU, la délégation turque désinhibée vote pour la première fois en faveur de l’autodétermination [36]. Le général Gürsel, chef de la Junte, offre même une proposition de médiation qui se heurte à un refus glacial de Paris [37].
Fin 1961, la donne change radicalement, les militaires cèdent la place aux civils et à Ismet Inönü, l’ancien bras droit d’Atatürk. Considérant l’indépendance acquise, le gouvernement turc refuse de franchir le pas de la reconnaissance du GPRA [38]. D’autre part, la Turquie a conscience qu’un tel geste risquerait d’aggraver les obstacles qu’elle rencontre à Bruxelles dans la perspective de son association au Marché Commun, à laquelle le général de Gaulle est visceralement opposé. Une fois l’indépendance proclamée, un certain désenchantement transparait dans l’opinion publique. Même les plus fervents partisans de l’indépendance commencent à émettre des doutes sur l’Algérie de Ben Bella, et sa dérive socialisante [39].
Pour leur part, les Algériens garderont une rancune tenace des équivoques d’Ankara, en particulier des votes aux Nations unies. Tant et si bien que lors de la première visite officielle du Premier ministre turc en Algérie en 1985, Turgut Özal sera contraint de présenter manu militari des excuses « humiliantes » dès sa descente d’avion à Alger [40]]. Comportement d’autant plus ingrat qu’il ne prend pas en compte la complexité de la position turque. Prisonnier de l’alliance occidentale, leur crédibilité en cause, il était impossible aux Turcs de clamer publiquement avoir joué double jeu et livré des armes au FLN.
L’affaire algérienne est en dernier ressort un révélateur d’un pays à la recherche perpétuelle de son identité profonde, déchirée entre son désir d’Occident et son enracinement en Orient.

Publié le 16/08/2012


Tancrède Josseran est diplômé en Histoire de Paris-IV Sorbonne et attaché de recherche à l’Institut de Stratégie Comparée (ISC).
Spécialiste de la Turquie, il est auteur de « La Nouvelle puissance turque…L’adieu à Mustapha Kemal », Paris, éd, Ellipses, 2010. Il a reçu pour cet ouvrage le prix Anteois du festival de géopolitique et de géoéconomie de Grenoble.


 


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