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Ibn Jubayr (m. 1217) : quand le vin fait voyager

Par Florence Somer, Jean-Charles Ducène
Publié le 05/11/2021 • modifié le 04/11/2021 • Durée de lecture : 8 minutes

Damas, mosquée des Omeyyades.

Crédit photo : Tareq Mnadili

Quels furent le périple et les motifs de déplacement d’Ibn Jubayr ?

Aḥmad ibn Jubayr nait à Valence en 1145 et devient secrétaire du gouverneur de Grenade. De la sorte, il n’appartient pas au milieu des ulémas ou des grands commerçants, mais à celui des fonctionnaires employés à la cour, avec l’aura que cela peut représenter mais aussi les risques de la position. Ainsi, son maître l’oblige un jour à boire du vin et, pour expier cette faute, Ibn Jubayr décide de partir en pèlerinage à La Mecque. Il prend la route en février 1183 en direction de Ceuta, où il embarque sur un navire génois à destination d’Alexandrie. Il séjourne au Caire, descend en Moyenne Egypte et traverse la mer Rouge depuis le port égyptien de ‘Aydhāb vers Jedda. Il accomplit les rites du pèlerinage puis visite avec piété Médine avant de prendre la direction de Koufa, décidé à visiter le cœur du monde musulman. De Koufa, il continue vers Bagdad puis Mossoul. Il suit le Tigre avant de prendre la direction de l’ouest et rejoindre Ḥarran – aujourd’hui dans le sud-est de la Turquie – pour arriver en Syrie, à Alep, Homs et finalement Damas. Il se dirige alors vers la côte, vers Acre, traversant ainsi le territoire des Croisés, pour reprendre un bateau génois en direction de l’Andalous. A la hauteur de la Sicile, il fait naufrage et séjourne dans l’île normande quelques jours avant de se rembarquer à Trapani vers Carthagène. Il rentre à Grenade en avril 1185, soit plus de deux ans après son départ.
Il met son périple par écrit sous le titre de Taḏkira bi-aḫbār ‘an ittifāqāt al-asfār soit « Relations des péripéties survenues pendant les voyages ».

Manifestement, l’expérience ne lui a pas déplue car il refait un pèlerinage en 1189-1191 pour rendre grâce à Dieu d’avoir permis à Saladin de reconquérir Jérusalem, puis il reprend le bateau en 1217 pour un troisième pèlerinage. De retour en Egypte, il enseigne à Alexandrie la même année, et c’est là qu’il décède. On lui doit aussi un petit manuel de pèlerinage qui n’appartient pas au genre du récit mais à celui des guides, ou manāsik, c’est « l’Epitre de l’instruction du dévot sur les nobles vestiges et les rites pieux » (Risāla i‘tibār al-nāsik fī ḏikr al-āṯār al-karīma wa-l-manāsik).

Pourquoi son récit est-il fondateur d’un nouveau genre littéraire ?

Si le pèlerinage était pratiqué depuis la naissance de l’islam, il n’était pas jusqu’alors un objet d’écriture ; de même que le voyageur curieux pouvait aller écouter les différents savants que les hasards de ses pérégrinations lui faisaient rencontrer et finalement en faire une liste valorisante. Or, ici, Ibn Jubayr fait les deux en donnant une épaisseur individuelle à son récit par le truchement d’une subjectivité assumée. Autrement dit, il donne régulièrement son avis sur ses expériences, ses rencontres. Il vitupère contre les avanies des douaniers à Alexandrie ainsi que sur la cupidité sans scrupule des gens qui s’occupent des pèlerins et leur louent leurs services. Il s’étend sur les dangers et les abus qui guettent le voyageur. En outre, il fonde la véracité de ses impressions sur le fait qu’il en fut le témoin, l’autopsie étant gage ici de vérité. Son récit est ainsi autobiographique et rétrospectif, avec un point de vue personnel subjectif, revendiqué tel quel. Il suit tout naturellement l’itinéraire emprunté, ville par ville, avec une précision de diariste. Ses étapes ou les événements dont il fut témoin sont l’objet de vivantes digressions descriptives, où s’exprime une sincère dévotion. Et cette piété trouve une expression singulière par d’innombrables invocations à Dieu et par la description d’émotions extrêmes marquées par les larmes.

Que livre-t-il de sa personnalité et est-elle représentative de l’époque ?

C’est effectivement un musulman dévot qui a un intérêt pour les lieux de piété secondaires. Il énumère les tombes de saints ou des descendants du prophète dans les endroits visités comme le cimetière du Qarāfa au Caire, celui d’al-Baqī à Médine ou encore celui des Compagnons du Prophète à Damas. Il exalte la mémoire de tous les saints personnages du passé : il se souvient d’Abraham à Ḥarran, à Alep et à Damas, mais cette dernière ville a vu également passer Abel, Caïn, le Messie et sa mère ! A Mossoul, il se souvient de Jonas. Koufa lui donne l’occasion de mentionner la maison de Noé, le four à l’origine du déluge dans la tradition musulmane, mais aussi la mosquée où ‘Ali fut blessé à mort. Cette inclination pour les lieux de souvenirs religieux rejoint celle de son contemporain ‘Alī al-Harawī (m. 1215) qui en écrit un catalogue raisonné, pourrait-on dire. Au Caire, décrivant les expressions publiques de dévotion de la part des Sunnites et des Chi’ites autour du mausolée d’al-Ḥusayn – le petit-fils du Prophète – que l’on touche, que l’on embrasse, il témoigne d’un patrimoine dévotionnel commun à tous les musulmans. Mais, entendons-nous, son point de repère reste le malikisme et la rigueur almohade. Il porte un regard respectueux sur les descendants du Prophète, quel que soit leur statut social actuel. Cet attrait pour la piété moderne – celle qui lui est contemporaine – se marque par une sollicitude pour les soufis, les ascètes et par l’éloge de la charité que le musulman doit montrer pour son coreligionnaire. N’oublions pas qu’à partir du XIIe siècle, la dévotion populaire et le soufisme deviennent parties intégrantes de l’expression sociale de l’islam. Inversement, il critique les musulmans hypocrites ou malhonnêtes, dénonçant en particulier ceux de Bagdad. Il blâme également les puissants qui abusent de leur pouvoir. Il ne cherche cependant pas une prébende et ne s’en approche pas. Il fait aussi une minutieuse et parfois caustique description des rites et solennités qui entourent le pèlerinage. Mais on découvre une naïveté sincère quand il exalte les vertus de La Mecque dont il considère les produits (le miel, la viande, les fruits) comme les meilleurs de l’univers par la grâce du lieu ! Sa piété rigoriste lui fait fustiger la crédulité populaire et il ne se réfère jamais à l’astrologie, quoiqu’il se fasse l’écho de prodiges annonciateurs de changements politiques. En l’espèce, l’écroulement d’une statue au Caire qui regardait vers l’Orient coïncida avec l’arrivée de l’armée dont faisait partie Saladin. La population pensa dès lors que l’effondrement d’une autre statue regardant vers l’Occident annoncerait l’arrivée de conquérants depuis l’Occident. Pour Ibn Jubayr, il ne pourrait s’agir que des Almohades, ses maîtres ! Il les considère d’ailleurs comme les plus qualifiés pour soutenir le droit et la vérité, alors qu’il voit l’Orient souillé par des sectes dissidentes et des courants hétérodoxes.

Apporte-t-il des informations sur les villes traversées ?

Oui, sans aucun doute. Evidemment, en Egypte son attention est attirée par le phare d’Alexandrie, les pyramides, le sphinx ou encore le temple d’Akhmim. L’égyptologue Serge Sauneron a d’ailleurs commenté d’un point de vue architectural ses observations, les jugeant parfaitement réalistes. Il décrit aussi les pêcheries de perles à ‘Aydhāb, sur la mer Rouge et avec minutie les aiguades et les bassins qui ponctuent la route de La Mecque à Koufa. Il montre aussi un intérêt pour les infrastructures urbaines de son temps, dont les fondateurs sont loués : portes des villes, mosquées, couvents de soufis, madrasas, bains, hôpitaux dans les petites ou grandes villes, particulièrement à Damas et au Caire. Il s’arrête sur le fonctionnement des hôpitaux et décrit comment se déroulait l’enseignement dans les grandes mosquées. A La Mecque, il donne une description mesurée, arpentée oserions-nous dire, du sanctuaire. Alors que Bagdad – pourtant encore capitale théorique du monde musulman – nous est décrite comme une ville jadis glorieuse mais aujourd’hui en ruine, Damas et notamment la mosquée des Omeyyades (voir illustration) est l’objet d’une description élogieuse et précise. Certes, c’est bien là une des villes d’où Saladin mène la contre-croisade – Ibn Jubayr y a d’ailleurs vu le sultan partir en opération – mais Yann Déjugnat a brillamment montré que cette opposition tacite entre les deux villes – Bagdad et Damas –, comme la mention systématique des monuments omeyyades à Alep ou Ḥarran par exemple, participaient à un réinvestissement nostalgique du califat omeyyade opposé à une impression déçue de celui de Bagdad. Quoiqu’il y aperçoit trois fois avec bonheur le jeune calife al-Nāṣir, alors âgé de 25 ans qui, plus tard, donnera son dernier éclat au califat. Je vous rappelle qu’à la chute des Omeyyades de Damas, ce califat subsista à Cordoue et donna une prospérité ainsi qu’une réelle puissance politique à l’Andalous, d’où Ibn Jubayr est originaire. Le voyageur dans son récit – destiné d’abord à des lecteurs maghrébins et andalous – fait une lecture de l’héritage omeyyade au moment où les Almohades tentent de capter la mémoire syrienne et montrent de l’intérêt pour la géographie.

Ibn Jubayr vit à l’époque des croisades, est-ce qu’elles apparaissent dans son récit ?

Pas directement, il n’est pas un historien, il n’en fait donc pas la chronique mais l’éloge que sous sa plume Saladin reçoit pour ses actions envers les Croisés renseigne bien de l’état d’esprit d’un lettré du temps. Quand il évoque la construction de la citadelle et de la muraille du Caire à l’instigation de Saladin, il insiste sur le fait que ce sont des prisonniers chrétiens qui sont astreints à ces constructions. Bien entendu, il se désole quand il voit des captifs musulmans réduits aux mêmes extrémités à Acre, en territoire croisé. Son éloge de Saladin est alimenté par les actions que celui-ci fit mener pour stopper les opérations des Croisés dans la mer Rouge. Il ne manque pas de signaler qu’il vit des prisonniers latins pris en mer Rouge et exhibés publiquement à Alexandrie, comme il se réjouit d’avoir vu les troupes musulmanes revenir de l’attaque victorieuse de Naplouse, chargées de butins et de captifs. Néanmoins, il laisse une description mitigée des territoires latins car d’une part il reconnaît le traitement correct des paysans musulmans par leur seigneur chrétien – impression mise en exergue par l’historien des Croisades René Grousset à l’époque coloniale – et fulmine contre un musulman magrébin qui s’est converti au christianisme et, d’autre part, il juge souvent sévèrement les usages latins, comme un mariage à Tyr dont il est témoin.

Comment cet ouvrage nous est-il arrivé ?

L’ouvrage a d’abord été connu par l’édition réalisée par l’arabisant William Wright – alors âgé de 22 ans ! – en 1856 à partir d’un manuscrit conservé à Leiden, copié à La Mecque en 1470. On le pensait alors unique mais, depuis, trois autres manuscrits en ont été découverts au Maroc. D’ailleurs, rapidement après sa rédaction par Ibn Jubayr, l’ouvrage a été lu, ainsi un de ses disciples, al-Sharīshī (m. 1222), l’utilise dans son commentaire des Séances d’al-Ḥarīrī. Dès le XIVe siècle, ce récit est plagié, par exemple l’andalou al-Balawī (m. 1364), qui fait un voyage en Orient, lui emprunte ses descriptions d’Alexandrie, du Caire, de Médine et de La Mecque. Et même, Ibn Juzay’ (m. 1326) – le rédacteur à qui Ibn Baṭṭūṭa (m. 1377) dicte son voyage – lui emprunte la description de La Mecque et de Médine, qu’Ibn Baṭṭūṭa semble avoir oubliée ! Au Maghreb, le voyageur al-‘Abdarī (m. 1300) le cite plus d’une dizaine de fois. En Egypte, al-Maqrīzī (m. 1442), le met à profit dans sa description du Caire. Plus tard, al-Maqqarī (m. 1632) lui consacre une notice biographique.

Bibliographie
Bonebakker, S. A., « Three manuscripts of Ibn Jubayr’s Riḥla », Rivista degli Studi Orientali (1972), p. 235-245.
Calasso, Giovanna, « Les tâches du voyageur : décrire, mesurer, compter, chez Ibn Jubayr, Nāser-e Khosrow et Ibn Baṭṭūṭa », Rivista degli studi orientali, 73/1 (1999), p. 69-104.
Charles-Dominique, Paule, Voyageurs arabes, Paris, 1995.
Dejugnat, Yann, « Voyage au centre du monde. Logiques narratives et cohérence du projet dans la Rihla d’Ibn Jubayr », dans Bresc, H. et Tixier du Mesnil, E. (dir.), Géographes et voyageurs au Moyen Âge, Paris, 2010, p. 163-206.
Netton, I. Richard, « Basic structures and signs of alienation in the ‘Riḥla’ of Ibn Jubayr », Journal of the Arabic Literature, 22/1 (1981), p. 21-37.
Sauneron, Serge, « Le temple d’Akhmim décrit par Ibn Jobair », Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale, 51 (1951), p. 123-135.
Weber, El., “Construction of identity in twelfth-century Andalusia : the case of travel writing”, Journal of North African Studies, 5/2 (2000), pp. 1-8.

Publié le 05/11/2021


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


Jean-Charles Ducène est directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes où son enseignement et ses recherches portent sur la géographie et les sciences naturelles arabes médiévales. Il a notamment publié L’Europe et les géographes arabes (éditions du CNRS, 2018).


 


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