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Le Panislamisme (2/3) : L’épreuve des nationalismes (1909-1948)

Par Mathilde Rouxel
Publié le 05/08/2016 • modifié le 15/03/2018 • Durée de lecture : 6 minutes

Lire également :
- Le panislamisme (1/3) : fondements et idéologie (1860-1909)
- Le Panislamisme (3/3) : héritage de l’idéologie panislamique et mouvements salafistes

Inquiétudes du monde musulman après la Première Guerre mondiale et la chute du califat

La révolte des jeunes Turcs menée par Mustapha Kemal Atatürk en 1908 porta un premier coup au panislamisme, entendu par le sultan ottoman Abdülhamid II comme un califat dont il était le calife, qui réunissait contre l’envahisseur occidental tous les territoires et communautés jugées comme « musulmanes ». Avec le développement de plus en plus suivi des nationalismes arabes ou turcs, qui pensaient l’identité à partir d’une communauté de langue, les volontés panislamiques de l’Empire ottoman se sont essoufflées. Cette conception de l’idéologie panislamique termina de prouver sa faiblesse à la fin de la Première Guerre mondiale, avec l’effondrement de l’Empire ottoman qui suivit l’échec de la guerre sainte proclamée par le calife. La proclamation de la République turque par Atatürk qui supprima le califat éteignit l’idée islamique d’une réunion des peuples (1).

L’objectif principal du penseur Djamal al-Din al-Afghani, qui soutenait fermement l’instauration du califat, était de réformer l’islam en tant que religion. Il devait ainsi devenir, dans le monde moderne, le principal référent identitaire des sociétés musulmanes, et seul rempart à l’ennemi étranger. L’influence du penseur dans le monde arabe, plus spécifique encore que le monde pensé comme monde musulman, a mené à la fondation d’ordres islamiques importants après la Première Guerre mondiale. La chute du califat généralisa une crainte de la laïcité, à laquelle répondirent un groupe de penseurs égyptiens, mené par Hasan Al-Banna, par la fondation de ce qui sera connu plus tard comme l’organisation des Frères musulmans (2). À l’image d’Al-Banna, des penseurs d’Asie du Sud-Est comme du Nord-Ouest de l’Afrique se sont engagés à combattre ce qu’ils ont appelé après la chute du califat la « faiblesse des musulmans face à l’hégémonie militaire occidentale et le défi de la modernité » (3) : l’heure, au lendemain de la guerre, était en effet aux idéologies de l’État-nation, plus compatible avec la modernité dans l’esprit des intellectuels d’Égypte ou d’ailleurs parti étudier en Europe.

Cependant, l’idée d’un nouveau califat arabe inspirait encore beaucoup les dirigeants de l’époque. Durant les années qui suivirent la chute de l’Empire ottoman se sont vus organisés plusieurs congrès internationaux destinés à discuter la réunion des musulmans en une seule unité, panislamique. En dépit de la montée des revendications nationalistes régionales, le sentiment d’une communauté musulmane globalisante subsistait en effet au cours du XXe siècle.

Les congrès musulmans

L’abolition du califat le 3 mars 1924 sur proposition de Mustapha Kemal Atatürk, qui fait suite à la proclamation le 29 octobre 1923 de la République turque, provoque de nombreuses protestations dans le monde musulman, et particulièrement chez les peuples arabes. Très rapidement, l’idée de repenser le califat réémerge auprès des oulémas (4) de tous les pays. La mosquée Al-Azhar au Caire reçoit le premier congrès musulman sur le Califat, qui se tient du 13 au 19 mai 1926 en présence des délégations de différents pays musulmans (5). Cependant, comme le note Mohammed Amin al-Midani, cette initiative n’eut aucun soutien ni politique ni populaire. La question de la restauration d’un Califat s’effaça rapidement au profit d’une discussion au sujet de la définition de l’institution du Califat et sur le mode de désignation du calife. Ce premier congrès marque le début d’une série de réunions, engagée après que l’une des commissions du congrès a invité les musulmans à se réunir de façon régulière pour dialoguer et résoudre les problèmes auxquels a dû faire face la communauté musulmane.

Deux ans plus tard, suite à sa victoire dans les régions saoudiennes de Nedjd et Hedjaz contre les Turcs, Abdel Aziz Ibn Seoud (1881-1953), futur premier souverain d’Arabie saoudite, organise à son tour un congrès du monde musulman, cette fois à La Mecque, du 7 juin au 5 juillet 1926. C’est une nouvelle forme de réunion que propose par ce congrès Ibn Seoud, l’avenir de l’Arabie saoudite en demeurant le principal enjeu. La question du devenir des deux villes saintes, La Mecque et Médine, servait de levier au retour d’un panislamisme arabe. Ibn Seoud cherchait ainsi, avec la reconnaissance par les musulmans du statu quo du Hedjaz et sa désignation comme Roi d’Arabie, l’union des peuples arabes. 69 délégués venus d’Inde, d’Egypte, d’URSS, de Java, de Palestine, du Liban, de la Syrie, du Soudan, du Nedjd, de Hedjaz, d’Assir, d’Afghanistan, du Yémen, etc. se sont réunis pour discuter les volontés d’Ibn Seoud. Yara el Khoury note que « les personnes réunies ne purent que prendre acte de la détermination d’Ibn Seoud à être le maître des lieux saints » (6). L’élection d’un comité exécutif et d’un secrétaire général appelant la création d’une organisation musulmane proposée lors du congrès appelait ainsi en réalité la concentration des activités panislamistes autour des lieux de pèlerinage, désormais contrôlés par Ibn Saoud. Le retrait de certaines délégations durant le congrès ne permit pas à cette délégation de voir le jour.

Le troisième grand congrès musulman eut lieu à Jérusalem, du 6 au 7 décembre 1931, à l’initiative du mufti de Jérusalem, Amin Al-Hussayni. La cause palestinienne était alors centrale dans les questionnements du congrès, le rassemblement des musulmans ayant pour but de freiner les ambitions sionistes. L’objectif de cette conférence fut principalement de questionner les problèmes religieux, politiques et culturels auxquels se confrontait le monde musulman, et à laquelle ne semblait pouvoir répondre que la création d’une organisation musulmane permanente. De ce congrès résultat de fait un pacte, institué sous le titre de « Constitution de la conférence islamique générale », comprenant dix-sept articles. La situation instable de la Palestine à cette époque ne permit pas cependant à cette organisation de se développer dans le temps, et l’organisation disparut rapidement.

L’organisation de ces congrès internationaux dans les années qui suivirent la chute de l’Empire ottoman avait pour objectif d’unifier la société musulmane dans la région. Néanmoins, face à l’expansion des idées nationalistes, cette idée d’une union panislamique fut rapidement reléguée au second plan, derrière une lutte anti-impérialiste et anti-coloniale qui ne permit pas aux idées panislamistes de survivre aux retombées de la Seconde Guerre mondiale (7). En dépit des courants nationalistes régionaux, on peut ainsi faire état tout au long du XXe siècle d’un sentiment communautaire musulman, qui n’a pourtant jamais su se traduire sur un plan institutionnel ; la création de l’État d’Israël en 1948 ouvre l’histoire d’un nouveau chapitre dans la pensée musulmane, qui mobilisa autrement intellectuels, penseurs, et politiques arabes.

Lire sur Les clés du Moyen-Orient :
- Empire ottoman
- Première Guerre mondiale et chute de l’Empire ottoman
- Le Moyen-Orient dans la Première Guerre mondiale (1914-1918)
- Centenaire des accords Sykes-Picot : historique et perspectives
- Les accords Sykes-Picot : les négociations diplomatiques française et britannique dans le contexte de la Première Guerre mondiale. Première partie
- Les accords Sykes-Picot : les négociations diplomatiques française et britannique dans le contexte de la Première Guerre mondiale. Seconde partie
- Ibn Saoud et la naissance du royaume d’Arabie saoudite – première partie

Notes :
(1) Encyclopedia Universalis, « Panislamisme », 2012, http://www.universalis.fr/encyclopedie/panislamisme/
(2) Abdelfattah Bitat, « Le Panislamisme et le défi de la modernité », papier dans le cadre du séminaire d’études européennes générales : L’Europe et la Méditerranée, 2012, disponible en ligne : https://www.academia.edu/562705/Le_panislamisme, p.6.
(3) John O. Voll, « Reform and modernism in the middle twentieth century », in Robert W. Hefner, New Cambridge History of Islam, Vol 6. : Muslim and modernity : culture and society since 1880, Cambridge University Press, 2010, traduit par Abdelfattah Bitat, « Le Panislamisme et le défi de la modernité », papier dans le cadre du séminaire d’études européennes générales : L’Europe et la Méditerranée, 2012, disponible en ligne : https://www.academia.edu/562705/Le_panislamisme, p.7.
(4) Un ouléma (de l’arabe « alim », « savoir ») est un « homme qui a acquis le « savoir » fondamental dans la communauté, c’est-à-dire la connaissance matérielle du Coran et des traditions prophétique. ». Encyclopedia Universalis, « Oulémas, oulamas ou ulémas », 2012 : http://www.universalis.fr/encyclopedie/oulemas-oulamas-ulemas/
(5) Mohammed Amin Al-Midani, « Le mouvement du panislamisme (1e partie) : son origine, son développement », Les Cahiers de l’Islam, 14 Octobre 2012, http://www.lescahiersdelislam.fr/Le-mouvement-du-panislamisme-1ere-partie-son-origine-son-developpement_a72.html
(6) Yara el Khoury, « Ibn Saoud et la naissance du royaume d’Arabie Saoudite – deuxième partie », Les Clés du Moyen-Orient, 16/06/2014 : http://www.lesclesdumoyenorient.com/Ibn-Saoud-et-la-naissance-du-1642.html
(7) Abdelfattah Bitat, « Le Panislamisme et le défi de la modernité », papier dans le cadre du séminaire d’études européennes générales : L’Europe et la Méditerranée, 2012, p.10, disponible en ligne : https://www.academia.edu/562705/Le_panislamisme

Publié le 05/08/2016


Suite à des études en philosophie et en histoire de l’art et archéologie, Mathilde Rouxel a obtenu un master en études cinématographiques, qu’elle a suivi à l’ENS de Lyon et à l’Université Saint-Joseph de Beyrouth, Liban.
Aujourd’hui doctorante en études cinématographiques à l’Université Paris 3 – Sorbonne Nouvelle sur le thème : « Femmes, identité et révoltes politiques : créer l’image (Liban, Egypte, Tunisie, 1953-2012) », elle s’intéresse aux enjeux politiques qui lient ces trois pays et à leur position face aux révoltes des peuples qui les entourent.
Mathilde Rouxel a été et est engagée dans plusieurs actions culturelles au Liban, parmi lesquelles le Festival International du Film de la Résistance Culturelle (CRIFFL), sous la direction de Jocelyne Saab. Elle est également l’une des premières à avoir travaillé en profondeur l’œuvre de Jocelyne Saab dans sa globalité.


 


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