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Exposition au musée National de la Marine à Paris, « Oman et la mer », jusqu’au 5 janvier 2014

Par Sixtine de Thé
Publié le 24/12/2013 • modifié le 20/04/2020 • Durée de lecture : 8 minutes

Les liens entre Oman et la France

C’est ainsi que Pierre Loti décrit son arrivée au large d’Oman dans les années 1900. Cette citation, en ornant les premiers murs de l’exposition « Oman et la Mer » qui se tient jusqu’au 5 janvier 2014 au Musée National de la Marine, en co-organisation avec le Sultanat d’Oman, montre combien cet endroit a pu fasciner peintres et poètes, lieu millénaire porteur de légendes maritimes, port central dans le commerce vers l’Extrême-Orient, lieu que l’on appréhende sans tout à fait dévoiler. Pour cette exposition dédiée à Oman et la mer, il s’agit alors de retracer la fortune d’une terre par le prisme de ce qui constitue à la fois ses traditions les plus anciennes et son principal rapport au monde. La mer, mer d’Arabie et océan indien, borde le sultanat d’Oman situé au Sud Est de la péninsule arabique sur plus de 3 165 km de côtes. Cette situation géographique a fait de ce pays une importante plateforme du commerce maritime entre l’Orient et l’Occident. Oman a ainsi développé un patrimoine maritime impressionnant que l’exposition se propose de découvrir et analyser : depuis les traces immatérielles comme les témoignages d’écrivains et les écrits des poètes, jusqu’aux objets historiques qui renseignent sur la vie à une époque donnée, en passant par les archives scientifiques, comme les plans de l’amiral François-Edmond Pâris, spécialiste des embarcations et navires du monde. Cet officier de marine français (1806-1893) s’est en effet rendu à Mascate en 1838 et a répertorié les bateaux omanais, impressionné par leur effectivité. Ce témoignage permet aussi de s’intéresser aux relations entre la France et le Sultanat d’Oman.

Maquette d’un bateau magan, échelle 1/15ème © Ministry of Foreign Affairs Oman.
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Si le sultanat d’Oman est depuis toujours en relation avec de nombreux pays, du fait de sa position maritime stratégique, il entretient avec la France des échanges privilégiés depuis le XVIIe siècle. C’est en effet en 1665 que la France fonde la Compagnie française des Indes Orientales, qui envoie ses premiers colons sur l’Île Bourbon (La Réunion), ce qui intensifie considérablement le commerce français dans la région. Oman, par sa position d’escale, se trouve sur les routes des bateaux de commerce français. S’établissent alors les premiers contacts. En 1775 ensuite, Imam Ahmad b. Al Bu Saïd autorise la création d’un comptoir français à Mascate. Les relations commerciales et diplomatiques s’intensifient entre les deux pays, à tel point que le Conseil français des Relations étrangères propose la création d’un consulat à Mascate en 1794 (ce qui induit une correspondance entre Napoléon et le dirigeant omanais le sultan Sayyid Al bu Saïd en 1794 - une reproduction du manuscrit est présentée lors de l’exposition). Ces relations diplomatiques se poursuivent quand le Sultan Al Bu Saïd signe en 1807 un traité de paix perpétuelle avec le gouverneur français de l’Isle de France. Puis, à l’issue des enquêtes de François-Edmond Pâris en 1838, le traité français de commerce et d’amitié franc-omanais est ratifié en 1846. Mais le temps des échanges diplomatiques se clôt en 1920 avec la fermeture du Consulat français de Mascate, établi en 1894. Ce n’est ensuite qu’en 1970 avec l’accession au trône de sa majesté le Sultan Qaboos b. Saïd que sont relancées les relations franco-omanaises. Ce renouveau est conforté en 1972 par l’installation à Mascate du premier ambassadeur français résident, et deux ans plus tard par la fondation du premier centre franco-omanais (CFO), et en 1979 par la signature de l’Accord de Coopération Culturelle et technique franco-omanaises.

Le musée franco-omanais de Mascate est inauguré en 1992 en présence du président de la République française, François Mitterrand. Les innovations diplomatiques, commerciales et culturelles de ces trente dernières années, ainsi que la mise en oeuvre de cette exposition, mettent en évidence les relations particulières qu’entretiennent les deux pays.

L’exposition « Oman et la mer »

La situation géographique d’Oman, ainsi que les vents de la mousson favorables en ont fait dès le IIIe millénaire un port prospère, et surtout une civilisation centrée sur le commerce maritime. Lieu de passage incontournable sur l’une des plus anciennes voies maritimes entre l’Orient et l’Occident, son développement culturel et identitaire que l’on aperçoit à travers les objets exposés s’est véritablement construit par et autour de la mer.

Architecture omanaise © in Lumières d’Oman, J.C Crosson, B. Le Cour Grandmaison, Gallimard, 2002.
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Si le commerce avec la Mésopotamie et la Vallée de l’Indus (Harappa) était conséquent à l’Age du Bronze - ces dernières avaient en effet d’importantes ressources minerai de cuivre - la majeure partie des échanges et de la richesse d’Oman était surtout constituée par la pêche côtière. Au niveau local, on échangeait des coquillages et du bois ; au niveau régional en revanche, Oman appartenait à un réseau maritime plus étendu. La preuve en est que, parmi les objets datant de l’âge du bronze retrouvés à Oman, on compte des objets fabriqués dans des contrées aussi lointaines que l’Iran, la Mésopotamie, de la Vallée de l’Indus et de l’Arabie du Sud. De plus, les ancres de pierre trouvées au large des côtes de Qalhat témoignent de liaisons maritimes régulières entre l’Arabie et l’Inde. On le déduit aisément, dans un tel contexte, Oman a su développer une société fondée sur les commerces liés à ces activités maritimes commerciales, et ainsi la pèche est-elle sans doute le plus ancien métier de ce sultanat et une des traditions les plus ancrées. Les illustrations le montrent bien, la pèche fut pendant des millénaires, et encore aujourd’hui à bien des égards, le lieu privilégié de sociabilité, le lieu de l’éducation des hommes. En effet, avec un littoral de plus de 3 000 km, Oman avait à cette époque la plus grande production de poisson de la région. Parmi les objets présentés, on trouve des hameçons en cuivre datant des IIe ou IIIe millénaires, retrouvés sur les côtes omanaises, preuves de l’ancienneté de cette activité.

Au niveau régional cette époque est surtout marquée, pour ce qui est du commerce maritime, par les marins phéniciens. Différentes sources permettent d’établir une possible géographie des routes maritimes : la Bible (Livre des Rois) avance qu’une route régulière existait entre la Méditerranée et l’Inde dès le Xe siècle avant notre ère, et les Phéniciens auraient fait le tour de l’Afrique dès 600 avant Jésus-Christ. La place d’Oman s’est ainsi beaucoup construite aussi par rapport aux innovations maritimes mises en place par d’autres civilisations : ainsi vers le milieu du Ie millénaire avant notre ère, les Grecs puis les Romains ont commencé à naviguer sur la Mer Rouge, ouvrant de nouvelles routes commerciales et favorisant la croissance des ports de l’Oman méridional, de concert avec l’essor du commerce de l’encens. La route de l’encens a commencé vers 4 000 avant notre ère, avec pour coeur la péninsule arabique, l’Egypte et la Palestine. Ce commerce s’étendait jusqu’à l’Extrême-Orient et l’Europe. Au sein du territoire d’Oman, on trouve des traces de ces échanges avec le monde. Khor Rori, sur la côte du Ahofar, à l’Est de Salalah (région du Dhofar à Oman), a vu se développer le port de Sumhuram, fondé avant l’arrivée des Romains en Egypte. Et au IIIe siècle avant Jésus-Christ Sumhuram était déjà en relation avec le sous-continent indien, l’Egypte, Chypre et la Crète. C’est pour cela que l’on a retrouvé des vestiges de poteries en provenance de l’Est de l’Inde, des amphores grecques, des céramiques mésopotamiennes et iraniennes.

Kamal 13 pouces © Alessandro Ghidoni.
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Au-delà des considérations historiques, l’exposition fait aussi le point sur les différentes innovations techniques qu’ont pu mettre en oeuvre les marins d’Oman. Il s’agit en effet d’un savoir-faire très ancien et très important d’un point de vue régional. Bien entendu, la construction navale est depuis des millénaires une des activités essentielles en Oman. Différentes méthodes se sont développées avec des matériaux variés, locaux ou importés. Les bateaux traditionnels les plus célèbres sont : le Bedan, le Baggala (ou Baghlah), le Boom, le Shashah et le Zarookah. Réalisés selon les méthodes ancestrales - en utilisant du bois de teck imputrescible importé d’Inde ou de Malabar - ces navires étaient cousus par des cordages en fibre de coco notamment. En outre, comme ces navigateurs allaient très loin, ils s’étaient familiarisés surtout avec l’Océan Indien et les différentes moussons qui leur permettaient de naviguer vers l’Ouest et le Sud avec la mousson du Nord, puis par le Nord dans la Baie du Bengale avec les moussons du Sud Est. Ces longs voyages leur ont permis de mettre au point tout un système de navigation, organisé d’abord autour de la compréhension des éléments et phénomènes météorologiques et naturels comme le soleil, les étoiles, la direction des vents, les nuages, la couleur du ciel, mais aussi autour d’outils d’orientation comme le Kamal, petite planche de bois reliée à une ficelle, adaptée à la hauteur des étoiles polaires et Circumpolaires. Les distances calculées étaient interprétées grâce à des tables de déclinaisons contenues dans des ouvrages maritimes. Des traités appelés rahmanis se transmettaient, fruits à la fois de transmission orale et d’observations scientifiques, le plus célèbre étant celui d’Ahmad Ibn Majid.

Mais l’âge d’or du commerce omanais se situe entre les VIIe et XVe siècles, notamment avec l’ouverture de la route maritime de la soie. Un des facteurs majeurs de la période médiévale fut surtout la puissance unificatrice de l’Islam. Dès le VIIIe siècle, divers récits arabes ou chinois indiquent l’existence d’un réseau de commerce maritime bien construit entre le Moyen-Orient et l’Extrême-Orient. Cette route, sorte d’équivalent maritime de la route de la soie, voyait surtout le commerce de produits de luxe, tels que la soie, les perles, l’encens, le cuivre, l’or, les épices et les dattes, ou encore la céramique chinoise et les étoffes indiennes. Ainsi, les grands ports de cette époque appelée « période classique » - Mascate, Sohar, Qalhat et Sur - étaient de grands centres d’échanges économiques et culturels entre civilisations. En témoignent les divers objets présentés à l’exposition, notamment de nombreuses céramiques chinoises retrouvées sur le territoire omanais.

Outils de charpentier de marine © Ministry of Foreign Affairs Oman.
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Enfin les périodes moderne et contemporaine ont vu Oman renouer avec son passé maritime, soucieux de créer des alliances dans le monde. Au-delà des relations avec la France dont on a parlé plus haut, c’est aussi avec les Etats-Unis que le sultanat d’Oman a souhaité mettre en place d’importants accords diplomatiques et commerciaux. Ainsi, c’est en 1833 qu’est signé le Traité d’Amitié et de Commerce entre les Etats-Unis et Oman, premier accord bilatéral entre les Etats-Unis et un pays du Golfe. Cet accord confirme les accords diplomatiques entre les deux pays et permet la mise en place du Consulat Américain à Oman en 1938, puis dans l’autre sens, de l’installation du premier diplomate arabe aux Etats-Unis en 1840, Ahmad bin Na’man. Quelques décennies plus tard, en 1869, c’est l’ouverture du Canal de Suez (envisagé déjà par Bonaparte à la fin du XVIIIe siècle dans un contexte de rivalité diplomatique avec l’Empire britannique) qui a un impact très significatif sur le commerce maritime arabe, ouvrant aussi la région à l’influence européenne. Aujourd’hui, le sultanat a développé plusieurs grands ports commerciaux et industriels comme le port sultan Qaboos, les ports de Salalah, Sohar et Al Duqm. Le sultanat a de plus développé une politique maritime qui repose à la fois sur la compétition professionnelle internationale de voile ou sur l’éducation à ce sport de toute la jeune génération omanaise, avec notamment des bateaux comme le « Shabab Oman » (Jeunesse d’Oman).


Exposition singulière, Oman et la mer célèbre l’histoire et les beautés d’une terre que le public parisien connaît sans doute peu. Elle montre bien que le développement du commerce, de l’économie, de la culture et des relations diplomatiques s’est fait par ce tissu privilégié qu’est la mer, entremêlant les différentes strates de l’identité du sultanat.
Cette très belle exposition, par la mise en valeur des objets présentés : tableaux, objets anciens et récentes maquettes, et par la présentation de différents média et la lecture de textes, fascine ainsi le visiteur.

Musée national de la Marine, Paris
17 place du Trocadéro, 75 116 Paris

Standard : 01 53 65 69 69

infos.publics@musee-marine.fr
Métro : Trocadéro (lignes 6 & 9)

Bus : 22, 30, 32, 63, 72, 82

Voiture : parking Kléber-Longchamp
. Bénéficiez du forfait musée sur parking de Paris

Les clés du Moyen-Orient remercie le musée national de la Marine pour les visuels.

Publié le 24/12/2013


Normalienne, Sixtine de Thé étudie l’histoire de l’art à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm et à l’Ecole du Louvre. Elle s’intéresse particulièrement aux interactions entre l’Orient et l’Occident et leurs conséquences sur la création artistique.


 


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