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Entretien avec Florian Besson - Les émirs musulmans au temps des croisades
Article publié le 22/08/2014

Propos recueillis par Anne Walpurger

Normalien, agrégé d’histoire, doctorant à Paris-Sorbonne, Florian Besson travaille sur la féodalité dans les royaumes latins d’Orient, au temps des croisades. A l’occasion de la question au programme de l’agrégation et du Capes d’histoire 2015, nous l’avons contacté pour évoquer les émirs musulmans dans le contexte des croisades.

Lors de la première croisade, en 1099, les Francs arrivent en Terre Sainte : quel est alors le contexte politique en Orient ?

La première croisade de 1099 se solde par un succès des Francs. Ce succès est étroitement lié à la situation du Proche-Orient : très morcelé, celui-ci se divise en de nombreux petits pouvoirs très indépendants et autonomes, à l’échelle souvent d’une ville et de son territoire, comme les principautés de Damas, d’Antioche, de Tripoli ou d’Alep. C’est ce que René Grousset, célèbre historien des croisades, appelait, en 1934, « l’anarchie musulmane » [1] - une notion évidemment datée aujourd’hui. Ces pouvoirs sont rivaux, et beaucoup voient dans les croisés une opportunité politique à ne pas manquer : c’est d’ailleurs ce que souligne le chroniqueur alepin Kemad ad-dîn « les princes de ce temps tenaient à prolonger l’occupation des troupes franques pour se maintenir eux-mêmes au pouvoir ». A opportuniste, opportuniste et demi : cet émiettement de l’Orient permettra aux Croisés de remporter leur succès ; de fait, leur victoire n’est pas tant militaire que politique, car les Francs ont su exploiter des lignes de faille, des divisions, un peu comme César a su exploiter les rivalités entre les tribus gauloises.
Il s’agit là d’une lecture qui permet de repenser complètement l’histoire des croisades : le succès des Croisés doit beaucoup aux divisions politiques, et non pas à une quelconque supériorité technique comme cela avait pu être avancé par le passé dans l’historiographie.
Ce contexte de rivalités politiques a largement favorisé l’implantation des Francs. Si dans les sources, on voit souvent l’Orient évoqué comme une terre mystérieuse et dangereuse, pleine de monstres et de merveilles, en pratique et sur le terrain politique, les Francs ne sont absolument pas dépaysés par la situation face à laquelle ils se retrouvent : contrairement à la situation qui était celle du IXème siècle, le califat abbasside de Bagdad n’est plus assez fort pour tout centraliser ; au XIe siècle, le contexte politique en Orient rappelle fort le système féodal que connaissent les Croisés au même moment en Europe. Cette perspective d’émiettement a joué un rôle-clé : les Francs ne gagnent pas parce qu’ils sont différents, mais plutôt parce qu’ils sont pareils ; ils comprennent tout de suite le système politique qui domine en Orient et peuvent en profiter.

D’ailleurs, au XIIe siècle, l’Orient se réunifie sous l’influence de Zengi, maître d’Alep, puis de son fils Nur ad-Din et enfin d’un lieutenant très ambitieux de Nur ad-Din, Saladin. Ce dernier remédie à toutes les fractures qui morcelaient le Proche-Orient : dès lors, les Francs sont balayés par les Musulmans ; on voit donc bien que la présence franque dépendait de cet émiettement.

Cet émiettement, à quel niveau se situe-t-il ?

On peut tout d’abord observer une ligne de fracture politique, dans le sens où l’on trouve une mosaïque d’émirs au Proche-Orient : dans le contexte d’arrivée des Turcs Seldjoukides, venus d’Asie Centrale vers 1050-1060, qui placent le califat sous leur tutelle, les cartes du Proche-Orient sont perturbées ; le temps des sultans succède à l’âge des califes. Cette première ligne de fracture est étroitement liée à une deuxième, ethnique cette fois : en effet, dès la fin du XIe et au début du XIIe siècle, on trouve ainsi des émirs turcs et arabes. Les Arabes sont ainsi fiers de leur arabité, alors que les Turcs, eux, se sont récemment convertis à l’islam et ont, selon les Arabes, des origines ethniques moins glorieuses. Usâma Ibn Munqidh est une figure très intéressante : né en 1095 et mort en 1188, il est le fils cadet du seigneur arabe de la ville de Shayzar, principauté arabe située au milieu d’un océan de fiefs turcs. A travers une source passionnante, le Kitâb al-I`tibâr (Livre des exemples [2]), il se fait le témoin de cette première ligne de fracture entre les Arabes et les Turcs. Avoir à l’esprit ces différences et dissensions ethniques est nécessaire pour ne pas tomber dans les divisions simplificatrices entre « Croisés » et « Musulman » : « Musulman » n’est pas synonyme d’« Arabe », puisque les « Turcs » sont aussi convertis à l’islam. On trouve une autre ligne de fracture entre Turcs et Kurdes, les seconds étant des peuples islamisés, et arabisés (c’est-à-dire qu’ils parlent la langue arabe) mais qui ne sont pas arabes de sang ; il s’agit d’une vraie différence ethnique, et Saladin par exemple, qui était Kurde et non pas Arabe, ni même Turc, a souffert d’un vrai déficit de légitimité du fait de ses origines [3]. Il faut avoir à l’esprit ces complexités : impossible dès lors de faire des croisades les premières manifestations d’un choc de civilisation qui opposerait des Occidentaux et des Arabes…

Si l’Orient est très divisé sur le plan ethnique, il en va de même sur le plan religieux : au-delà de l’Islam, on retrouve des Chrétiens d’Orient, ainsi que des Juifs - lesquels se trouvent essentiellement dans les grandes villes du Proche-Orient comme Jérusalem, Le Caire, Damas et Acre - et forment des communautés dynamiques sur les plans économique ou culturel, comme l’atteste la grande figure de Maimonide. Remarquons d’ailleurs que les Chrétiens sont alors majoritaires : l’islam n’encourage absolument pas le prosélytisme afin de pouvoir continuer à percevoir la jizya, un impôt annuel dont doivent s’acquitter les Chrétiens et les Juifs du fait de leur non-appartenance à l’islam [4].
Mais il serait encore trop simple de parler des « Chrétiens d’Orient » comme d’une entité cohérente et unifiée : au contraire, au sein de ce groupe, l’on trouve les Maronites, les Coptes, les Chalcédoniens, les Nestoriens, les Orthodoxes… Il s’agit d’une histoire complexe, et il est très important de rendre justice à ces identités et de ne pas tomber dans une simplification excessive. Ainsi, si les Chrétiens d’Orient vont accueillir les Croisés avec enthousiasme, en allant jusqu’à offrir une aide militaire, ils ne le font pas pour les mêmes raisons : les Nestoriens par exemple espèrent ainsi pouvoir se débarrasser des impôts que leur font payer les Musulmans ; les Maronites, eux, entrevoient plutôt la perspective d’une réunion avec l’Eglise catholique, ce qui sera fait à la fin du XIIème siècle. Au contraire des Chrétiens, les Juifs, qui sont par exemple victimes des exactions des Francs lors du sac de Jérusalem en juillet 1099, voient d’un plus mauvais œil l’arrivée des Francs.
Enfin et surtout, l’islam n’est pas non plus uni, puisqu’il se divise entre sunnites et chiites. La division de l’islam se traduit par une division de l’Islam : les émirs turcs, le califat chiite du Caire, celui, sunnite, de Bagdad, s’opposent, parfois violemment. Il faudra l’action de Saladin pour réintégrer l’Egypte dans le giron du sunnisme. Cette fracture religieuse est très bien illustrée avec les Nizârites, plus connus sous leur nom d’Assassins [5], célèbre secte chiite pratiquant l’assassinat politique des dirigeants qui s’opposent à eux, qu’ils soient des Croisés ou des émirs musulmans (notamment sunnites) ; d’ailleurs, Saladin manquera de peu d’être l’une de leurs victimes.

Ne peut-on pas observer un émiettement semblable du côté des Croisés ?

Il y a en effet une rupture entre la théorie véhiculée en Occident par les religieux restés en Europe, et la pratique vécue par les Croisés en Orient. De fait, les Francs entrent en relation avec les Musulmans, deviennent même parfois leurs alliés, même si une certaine barrière subsiste à cause de la religion, qui rend très difficile notamment les mariages : ainsi, au moment de la troisième croisade, Richard Cœur de Lion entre en relation avec Saladin, et propose de marier sa sœur au frère de Saladin ; mais les deux concernés refusent de s’épouser, du fait de la religion ; et cette tentative d’alliance tourne court. Mais de manière générale, les Croisés mettent très vite en place un plan politique impliquant des alliances ou des ententes commerciales et économiques. La réalité du Proche-Orient est donc bien différente de l’idéologie très dure de la croisade telle qu’elle est écrite par des moines restés en Occident. A cet égard, on peut penser à l’exemple de l’alliance entre le Royaume de Jérusalem et la principauté de Damas, où des émirs bourides cultivent de bonnes relations pour éloigner les Musulmans d’Alep ; or, lors de la deuxième croisade, en 1148, les Francs, emmenés par Louis VII, qui vient de débarquer au Proche-Orient, marchent contre Damas, et ce, contre l’avis des Croisés déjà sur place qui ne veulent pas rompre l’alliance avec les émirs, craignant le retour de bâton : la réaction ne se fait pas attendre, les Bourides sont ainsi poussés par Louis VII dans les bras de Zengi à Alep ; par leur méconnaissance du terrain, les Croisés inexpérimenté ont ainsi favorisé l’union des Musulmans.
Cette méconnaissance du terrain, Usâma Ibn Mounqidh en est le témoin lors d’un passage célère du Kitâb al-I`tibâr : alors qu’il se rend à Jérusalem dans le Dôme du Rocher pour prier, il est brutalisé par un Franc qui l’accuse de ne pas prier de la bonne façon (il prie vers le sud, c’est-à-dire vers La Mecque, et non pas vers l’est, vers l’Orient, comme le font les Chrétiens) ; mais des Templier interviennent pour défendre Usâma Ibn Mouqidh, et s’excusent auprès de lui en expliquant que le seigneur franc vient juste d’arriver et n’est pas encore habitué. Usâma précise : « parmi les Francs, il en est qui se sont acclimatés et ont pris l’habitude de la fréquentation des musulmans. Ceux-là sont meilleurs que les autres, mais ils constituent l’exception, et non la règle ». Cette question d’habitude, d’accommodement est très intéressante : elle suppose une logique d’acceptation de l’autre, qui est, dans cet exemple, d’autant plus forte que les Templiers sont pourtant des religieux chrétiens, des moines-soldats, fer de lance des Etats latins et emblème de la chevalerie chrétienne, mais qu’ils sont particulièrement tolérants à l’égard des Musulmans. Une acclimatation, donc, et il faut dire que l’Orient a tout pour séduire : y règne en effet une florissante civilisation urbaine, et les Croisés s’habituent bien vite aux bains, au sucre de canne, aux vêtements de soie ou de lin – à la fureur d’un Jacques de Vitry, évêque d’Acre du début du XIIIè siècle, pour qui ces accommodements sont des dégénérations.
Il y a donc tout un effort, entre Croisés et Musulmans, de compréhension et de tolérance vis-à-vis de l’autre : Usâma Ibn Mounqidh a notamment cette capacité de parler des Francs en termes positifs, allant contre une vision trop fixe des identités chrétiennes et musulmanes. Saladin en fait de même, car il sait se mettre en scène pour communiquer, et donner une bonne image de lui : par exemple, en 1187, après avoir reconquis Jérusalem, il rachète lui-même la liberté des Francs quand ceux-ci ne peuvent pas la payer ; il est alors très critiqué dans son propre camp pour cela : pour les partisans du jihâd, la guerre sainte, ce compromis sonne comme une corruption, voire une trahison.
Cette politique d’entente avec l’ennemi est reprise par la suite, à l’instar de Frédéric II du Saint-Empire (1194-1250), véritable islamophile qui négocie en 1229 le retour de Jérusalem dans le giron chrétien sans avoir besoin de combattre : loin d’être acclamé pour avoir récupéré la Ville Sainte, il sera très critiqué en Occident, tant il est considéré comme inadmissible de ne pas faire la guerre sainte.
On voit donc bien qu’il existe également des frictions du côté des Européens, divisés entre un certain intégrisme religieux des prêcheurs de la Croisade restés en Europe, et l’esprit de tolérance que développent les Francs au Proche-Orient.

Il est donc nécessaire de prendre en compte toute cette complexité de la période, car elle permet de relire sans simplification l’histoire des Croisades. A la fin du XIIe siècle, la carte géopolitique de l’Orient semble se simplifier : Saladin a réuni sous son autorité l’Egypte et la Syrie, le califat chiite du Caire a disparu, les Etats latins sont réduits à quelques enclaves sur la côte. Mais l’arrivée des Mongols à la fin du XIIe siècle changera à nouveau la donne. Une nouvelle page de l’histoire du Proche-Orient médiéval va alors s’écrire.

Bibliographie :
- A.M. Eddé, Saladin, Paris, Flammarion, 2008.
- C. Cahen, Orient et Occident au temps des croisades, Paris, Aubier, 1983.
- F. Besson, « Vivre en communautés ou entre communautés ? Une réflexion sur le middle ground des Etats latins d’Orient », à paraître dans J. Conesa et J. Pilorget (dir.), Questes, Faire communauté.

Notes :

[1René Grousset, Histoire des croisades et du royaume franc de Jérusalem, tome 1 : L’anarchie musulmane, Paris, Perrin, 1934.

[2Usâma ibn Munqidh, Des enseignements de la vie. Souvenirs d’un gentilhomme syrien au temps des croisades, ed. et trad. André Miquel, Paris, Imprimerie Nationale, 1983.

[3Voir Anne-Marie Eddé, Saladin, Paris, Flammarion, 2008.

[4Voir Cyril Aillet, Les Mozarabes. Islamisation et arabisation en péninsule ibérique (IXè-XIIe siècle), Madrid, Casa de Velázquez, 2010.

[5Le terme vient de l’arabe ḥašāšīn, ceux qui consomment du haschisch, car les membres de la secte avaient comme habitude de consommer cette drogue pour se motiver avant leurs attentats.

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