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Entretien avec Jean-Charles Ducène - Les voyageurs arabes médiévaux : chroniques et récits. Nāsir-i Khusrow (1004 - vers 1075) : un poète philosophe ismaélien (1/2)

Par Florence Somer, Jean-Charles Ducène
Publié le 29/07/2021 • modifié le 29/07/2021 • Durée de lecture : 5 minutes

Cour et minaret de la mosquée Ibn Ṭulūn au Caire. Crédits Photo : Jean-Charles Ducène

Décrivez-nous le périple de ce voyageur.

Nāsir-i Khusrow voit le jour en 1004 dans l’actuel Badakhshan au sein d’une famille de propriétaires fonciers et de fonctionnaires. A une date inconnue, il voyagea au nord de l’Inde et connut la cour des sultans Ghaznévides Maḥmoud et de son fils Mas‘oud - ceux-là même qui retenaient al-Bīrūnī. Puis, il fut lui-même fonctionnaire à Merw pour les Seldjoukides jusqu’en 1045. On ignore sa formation mais il est versé en astrologie, en mathématique et en philosophie, outre le persan, il connaît l’arabe. Et quand il part en voyage, il est déjà renommé comme poète. Il ne cessera d’écrire des vers toute sa vie. Il se met en route pour accomplir le pèlerinage à La Mecque, accompagné de son frère et d’un esclave indien, passant par Nishapour, Tabriz, Bitlis, Diyar Bakir, Alep, Beyrouth et Jérusalem d’où il rejoint La Mecque. Revenu à Jérusalem, il prend la direction de l’Egypte et arrive au Caire en 1047 où il séjourne 3 ans. Son voyage avait été sans doute aussi motivé par la volonté de se convertir à l’ismaélisme ; or, Le Caire est alors la capitale de l’empire fatimide qui représente l’incarnation étatique et impériale de l’ismaélisme. Nāsir-i Khusrow y étudie. Il nous laisse d’ailleurs une description enthousiaste de la ville où il est initié et devient à son tour un « propagandiste » officiel de cette foi. Depuis Le Caire, il fait trois autres pèlerinages avant de quitter en 1050 l’Egypte en direction de Balkh, au Khorasan, faisant à nouveau un pèlerinage et un séjour de 6 mois à La Mecque. Passant par le Bahreïn actuel puis Bassorah, Ispahan et Merw, il arrive à Balkh en 1052, où lui et son frère retrouvent leur troisième frère, événement qui clôt son récit.

Le motif accessoire de ce retour au pays natal était qu’il y était envoyé comme missionnaire ismaélien afin de rallier des partisans, manifestement sans guère de succès. Il s’installe alors à Yumgan, dans les montagnes du Pamir, au nord-est de l’Afghanistan actuel, où il a un peu plus de succès mais surtout où il compose ses ouvrages de philosophie ainsi qu’un recueil de poèmes religieux. Il y meurt vers 1075 et son tombeau devient un lieu de dévotion pour les ismaéliens.

Son récit de voyage - le Safarnāma - est écrit en persan ainsi que ses poèmes et l’on doit garder en tête que le persan sous cette forme est alors une langue relativement jeune, ce choix linguistique indique une volonté de servir et de mettre en avant sa langue maternelle. Il compose son récit de voyage à partir de notes et de croquis - il dessinait les monuments qui attiraient son attention - bien après son arrivée au Khorasan, mais avant 1061. S’il en est bien le narrateur qui s’exprime en « je », il y montre aussi ses faiblesses avec honnêteté. Comme poète, il a laissé plusieurs pièces de vers, religieux ou moraux mais non mystiques, composées tout au long de sa vie et réunies dans un recueil. Puis, en tant que philosophe ismaélien, il a composé lors de son installation finale à Yumgan au moins six traités philosophiques. Il y traite parfois de points de doctrine purement ismaéliens, mais peut aussi aborder des thèmes plus universels, comme la conciliation de la philosophie et de l’islam, en usant de tous les outils que la métaphysique lui donne.

Cette inclination à la spiritualité et à la philosophie a-t-elle influencé ce périple ?

Votre question touche à un aspect particulier de la relation de voyage et de la biographie de Nāsir-i Khusrow car à l’entame de son récit - mais écrit rétrospectivement - il raconte un rêve avec l’apparition d’un personnage anonyme qui l’aurait poussé à se mettre en route pour trouver la voie afin de combler sa crise spirituelle. Dans un poème, c’est la lecture d’un verset coranique qui aurait déclenché sa quête d’un accès plus direct à Dieu, et ceci vers la quarantaine. Alors que dans le « Livre de l’illumination », il explique que c’est lors d’une nuit obscure qu’il fut délivré de ses illusions et que la sagesse entra dans son cœur, et qu’il désira la révéler à ses contemporains. On peut en déduire qu’en quête d’une certaine spiritualité, il se convertit par étapes à l’ismaélisme. Sans doute, en était-il déjà curieux au Khorasan et qu’il voulut en avoir la confirmation. Le voyage physique se dédouble d’une recherche dévotionnelle qui trouve son aboutissement au Caire fatimide après avoir cherché en vain des réponses dans d’autres systèmes philosophiques - sunnisme, manichéisme -, comme il le confesse lui-même.

En quoi consistait cette « mission » de propagande ismaélienne ?

Il faut se souvenir que le mouvement shiʿite ismaélien resta clandestin jusqu’en 910 où le califat fatimide fut proclamé dans l’actuelle Tunisie, avant cela et par la suite, les Ismaéliens s’adonnèrent à une importante propagande par l’entremise de missionnaires qui, une fois formés à l’enseignement ismaélien et à « retourner les esprits » étaient envoyés dans des régions bien définies où ils tentaient de recruter des adeptes par l’enseignement et la conversation. Une fois qu’ils avaient assez de partisans, ils essayaient de renverser le pouvoir politique local. Lorsque l’Egypte fut conquise et que Le Caire fut fondé en 969, le siège du pouvoir s’y transporta et cet Etat foncièrement impérialiste amplifia encore ce mouvement de propagande. C’est dans ce cadre que s’enracine la conversion de Nāsir-i Khusrow.

Il est impossible de reconstruire avec certitude son évolution spirituelle et savoir quand s’est déclarée son inclination à l’ismaélisme. On a vu qu’une crise religieuse vécue vers la quarantaine, mais dont les versions laissées par Nāsir lui-même divergent, aurait été le déclencheur de sa quête. Mais son récit de voyage est dénué d’allusions doctrinales et ne montre aucune allégeance évidente au calife fatimide de l’époque - al-Mustansir (r. 1036-1094) - à qui il ne confère jamais ce titre-là d’ailleurs. Ce qui a fait écrire à certains que nous n’aurions peut-être qu’une version expurgée par un abréviateur sunnite !

Comme c’est au Caire qu’il fut initié par le philosophe al-Mu’ayyad fī l-Dīn al-Shīrāzī (1000- 1078) qui était à la tête de la mission en cette capitale et qui l’organisait pour l’ensemble du monde musulman, il se peut que ce n’est qu’à partir de là qu’il s’est senti personnellement et discrètement investi d’une mission. Il est ensuite envoyé par le calife fatimide al-Mustansir au Khorasan comme missionnaire et il est actif d’abord à Balkh puis surtout à Yumgan sous la protection d’un prince local, acquis aux idées ismaéliennes.

Publié le 29/07/2021


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


Jean-Charles Ducène est directeur d’études à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes où son enseignement et ses recherches portent sur la géographie et les sciences naturelles arabes médiévales. Il a notamment publié L’Europe et les géographes arabes (éditions du CNRS, 2018).


 


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