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De la tablette au sofa. Itinéraire d’un mot oriental : le « divan »

Par Florence Somer Gavage
Publié le 26/12/2018 • modifié le 22/04/2020 • Durée de lecture : 3 minutes

View from the front of the Gate of the Imperial Council Chamber, (Divan-i Humayun), Topkapi Palace, 1459, Istanbul, Turkey.

Picture by Manuel Cohen / AFP

Des archives royales…

L’histoire du terme qualifiant ce meuble large et moelleux, ce divan dans lequel nous nous plaisons à lire, rêver ou laisser notre esprit divaguer commence à la cour des Perses sassanides (224-651). Le mot est clairement attesté en moyen-perse où il désigne alors les archives (royales) ou les collections d’écrits. Néanmoins, son histoire débute bien avant et on présume qu’il dérive du vieux-perse dipi- qui signifie inscription ou document. Ce terme est lui-même emprunté, via l’élamite, de l’akkadien tuppu et du sumérien dub désignant une tablette d’argile. A la cour sassanide, le dēwān est intimement lié à celui qui en a la garde et le nourrit : le dibīr, le scribe et en Arménien, le scribe se dit dīvān.

…au bureau du gouvernement

A la chute de Yazdegerd III, le califat arabe omeyyade (661-750) établi à Damas reprend le système administratif sassanide tout en s’inspirant de pratiques byzantines et instaure, selon l’historien Tabarī, un registre qu’il nomme dīvān dans lequel sont enregistrés les paiements des taxes ainsi que les noms des combattants arabes et leur rémunération (1). Rapidement, cette seule institution administrative s’est fractionnée entre le dīwān al-rasāʾel, chargé de la correspondance officielle, le dīwān al-ḵātam, chargé du sceau de ces documents et de la traque des faux, le dīwān al-djound, responsable des affaires militaires et une série de dīwān spécifiques chargés de la collecte des taxes, du service postal, etc. Le mot dīwān a pris un sens plus large et a qualifié l’administration centrale de Bagdad dès le xe ou le xie siècle durant le califat abbāside (750-1258). A partir du IXème siècle de notre ère, en Iran, les anciennes satrapies se dotent également de dīwān permettant d’assurer leurs fonctionnements locaux. Les capitales provinciales de Shiraz, Marāgha, Merv, Nīšāpūr, Zarang et Sīrjān assurent les collectes d’impôts nécessaires à leur fonctionnement via des dīwān régionaux également appelés ʿāmel ou bondār. Les Buyides, les Samanides, les Ghaznavides, les Seljoukides, les Ilkhanides, les Safavides ont également repris cette institution commode avec des innovations propres (2).

Le dīwān poétique

Le mot passe du vocable administratif à celui de la littérature et désigne, tant en arabe qu’en persan, une collection de poèmes émanant d’un auteur particulier. L’utilisation du terme au sens poétique serait attribuée à Rudaki (858-941). Les maṯnawīs, les longs poèmes dont le plus connu est celui du poète mystique Rumi (1207-1273) en sont généralement exclus (bien que Rumi soit l’auteur du dīwān-e Shams-e Tabrizi).

Ces archives deviendront des documents essentiels pour la diffusion de la culture d’Orient auprès d’érudits comme Johann Gottfried von Herder (1744-1803) ou Goethe qui, inspiré par Hafez, écrira, entre 1814 et 1819, son West-östlicher Divan. Effet de synthèse ou d’assimilation, les dīwān se rapprochent à nouveau de leur sens initial d’archives, pour devenir d’incontournables sujets d’études philologiques liés à la renommée d’écrivains et de prophètes qui acquièrent une postérité singulière sous la plume de traducteurs et d’auteurs occidentaux.

Sous l’Empire ottoman, le mot, sans sortir du vocable littéraire, migre vers les sphères politiques et juridiques. A côté de l’entreprise poétique, on parle de dīwān-i humayūn pour qualifier la réunion du gouvernement central en présence du sultan puis du grand vizir ou pour désigner le gouvernement de la Sublime Porte. Le mot dīwān qualifie graduellement le conseil puis la salle de conseil, le tribunal ou la salle garnie de coussins. Vers le début du XVIème siècle, par emprunt au turc, on trouve le terme divano pour qualifier les conseils tenus dans la Sérénissime. Vers le XVIIIème siècle, le divan qualifie alors le siège sans dossier ni bras qui se trouve dans un salle d’archive puis dans un salon.

La dernière étape du voyage du divan va le remmener vers l’Orient et avec lui, les turpitudes de l’âme trouveront un endroit où s’apaiser. Quand Sigmund Freud découvre les bienfaits de l’association libre pour éclairer la médecine de l’âme, il utilise le divan pour faire voyager les patients au fond de leur inconscient. Le divan et, posé dessus, des tapis persans.

Notes :
(1) Ṭabarī, I, p. 2412.
(2) Voir http://www.iranicaonline.org/articles/divan

Références :
- Mac Kenzie, D.N., 1971, A concise Pahlavi dictionary, Oxford University Press, London.
- Nāṣer-e Ḵosrow 1353 Š./1974, Dīvān, ed. M. Mīnovī and M. Moḥaqqeq, Tehran.
- Roth, M. L. 1975, Die Frage nach dem rechten Leben in Goethes West-östlichem Divan, In Colloquia Germanica (Vol. 9, pp. 246-268).
- Storey/de Blois, 1337 Š./1959, Dīvān, ed. T. Bīneš, Mašhad.
- https://archive.org/details/DivanERudakiSamarqandiFarsi
- http://www.cnrtl.fr/etymologie/divan
- http://www.iranicaonline.org/articles/divan
- http://www.iranicaonline.org/articles/goethe http://perso-indica.net/work/matnawi-i_irfan

Publié le 26/12/2018


Diplômée de Master en Sciences des Religions à l’Université Libre de Bruxelles (2015), Florence Somer Gavage a préalablement travaillé pendant 8 ans en tant que journaliste professionnelle dont trois ans pour la chaîne de télévision Kahkeshan TV où elle a produit des documentaires culturels en persan. Cette activité lui a également permis de voyager en Afghanistan ainsi qu’en Iran. Elle a également réalisé des reportages au Moyen-Orient (Irak, Jordanie, Égypte), en Afrique du Nord (Maroc, Algérie, Tunisie), en Asie et en Amérique du Sud.

Elle est actuellement doctorante à l’Ecole Pratique des Hautes Etudes (Paris). Sa thèse vise à proposer une édition d’un texte inédit, les Ahkām ī Jāmāsp (« Décrets de Jâmâsp ») sur base de manuscrits persans et arabes qui n’ont, à ce jour pas été rassemblés ni systématiquement étudiés.


 


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