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2011-2020 : du Printemps arabe à l’Automne de la démocratie en Égypte ? (2/3) De l’arrivée des Frères musulmans au pouvoir au départ de Mohamed Morsi

Par Mohamed El Amine Meziane, Nicolas Klingelschmitt
Publié le 09/04/2020 • modifié le 28/04/2020 • Durée de lecture : 9 minutes

Egyptian demonstrators protest in central Cairo to demand the ouster of President Hosni Mubarak and calling for reforms on January 25, 2011. Thousands of demonstrators took to the streets of Cairo, facing a massive police presence, to demand the ouster of President Hosni Mubarak in a protest inspired by Tunisia’s popular uprising.

MOHAMMED ABED / AFP

Lire la partie 1

La victoire des Frères musulmans

A la suite de la destitution d’Hosni Mubarak et de l’évincement de l’ensemble des membres du Parlement fidèles à son régime, le Conseil Supérieur des Forces Armées (CSFA) égyptien (2) organise, en novembre 2011 et janvier 2012, des élections législatives. L’objectif était également de préparer le terrain en vue d’une élection présidentielle, pour ne pas laisser l’Etat égyptien sans institution exécutive légitime.

Cette élection découpée en trois étapes est remportée haut la main par le parti politique portant l’idéologie des Frères musulmans, le « Parti de la Liberté et de la Justice », qui termine en tête des suffrages avec 37,5%. Il est à noter que le mouvement des Frères musulmans refusait toujours, avant son accession au pouvoir, d’être considéré comme un véritable parti politique, cette confrérie se définissant plutôt comme un groupe réformiste total ayant pour objectif d’appliquer des reformes politiques, sociales et économiques dans un cadre islamique.

Pour se présenter aux élections législatives de 2011 et aux présidentielles de juin 2012, la confrérie crée donc exceptionnellement le « Parti de la Liberté et de la Justice » (PLJ) qui endosse ensuite comme candidat à l’élection du pouvoir exécutif Mohamed Morsi.

Le principal rival politique sur ces élections sera le « Parti de la Lumière » (El-Nour), d’obédience fondamentaliste salafiste et rattaché au groupe « Al-Dawa al-salafiyya » (3), essentiellement implanté à Alexandrie et Damiette.

Ces deux nouveaux partis politiques, le PLJ et El-Nour, voient le jour grâce au « nouveau contexte politique et juridique né de la révolution qui suscite une effervescence autour de la création de nouveaux partis » (4).

Ce second nouvel élément du jeu politique égyptien arrive deuxième des suffrages, avec environ 28% des voix. Le vainqueur de ces élections législatives au taux de participation relatif (environ 20 millions de suffrages exprimés pour une population de 83 millions) fut le mouvement politique des Frères musulmans, qui décrocha la majorité des sièges (5), soit 235 sur 498. Des tensions et désaccords entre les représentants élus des deux partis apparurent rapidement : dans plusieurs circonscriptions, les députés salafistes avaient battu les candidats des Frères musulmans (6).

Si l’ampleur de cette victoire des Frères musulmans reste inédite, ce n’est toutefois pas la première fois que le mouvement a des députés au Parlement égyptien.

Une présence islamique dans les sphères du pouvoir après un historique d’instrumentalisation de la religion à des fins politiques

Depuis les années 1970, le président Anwar El-Sadate et après lui le président Hosni Moubarak, tous deux successeurs de Nasser, cherchaient déjà à utiliser le levier de la religion pour renforcer leur légitimité à travers la mise en avant d’un islam politique. Sadate cherchait à se débarrasser à travers cette stratégie des personnalités nassériennes, qui risquaient de contester sa présidence, et à s’accorder un appui financier de potentiels riches alliés musulmans, des flux financiers énormes commençant alors à affluer en provenance des pays de Golfe malgré la défaite de la guerre des 6 jours contre Israël en 1967 (7).

Les premiers sièges occupés par des islamistes au Parlement égyptien furent acquis pendant la présidence d’Hosni Moubarak. Le successeur de Sadate, lui aussi en quête d’une légitimité auprès de la population a continué dans la même voie. Sa stratégie fut de cohabiter, voire de s’allier avec les Frères musulmans, avec comme objectif que l’influence culturelle et morale de ce groupe assure une pérennité au régime en place (8).

Toutefois, Sadate et Moubarak n’hésitaient pas à réprimer la confrérie chaque fois qu’ils estimaient qu’elle avait franchi une certaine ligne dans son activisme (9).

Le président Moubarak, qui a pris ses fonctions après l’assassinat de Sadate, souhaitait d’abord asseoir durablement son autorité, tolérant une certaine activité quasi politique du mouvement des Frères musulmans. Celui-ci n’est pas reconnu comme parti politique, mais son statut d’association religieuse lui permet tout de même d’obtenir 9 sièges au Parlement national lors des élections de 1984 (10).

Cette présence au Parlement était consolidée par celle, de longue date, des Frères musulmans dans les différents syndicats et ordres en Egypte. En effet, ils ont pu obtenir au fil du temps la confiance d’une grande partie des acteurs sociaux en Egypte comme les avocats, les médecins, les architectes, ce qui leur a donné la possibilité d’être présents sur la scène politique, malgré leur non reconnaissance légalement et officiellement comme parti (11).

Le régime de Moubarak change alors sa stratégie. D’une simple volonté de contenir l’importance de ce mouvement, le gouvernement passe à l’offensive et tente de réduire son influence et ses activités.
Cette stratégie est engagée à la suite de l’affaire dite Salssabil, du nom de la société éponyme. Celle-ci avait gagné un appel d’offre pour livrer à l’armée égyptienne des logiciels informatiques. Or, le directeur général de Salssabil était à l’époque un membre particulièrement actif des Frères musulmans. Le gouvernement de Moubarak y voit une possible tentative d’infiltration de l’armée et fait arrêter l’ensemble des employés de Salssabil ayant de près ou de loin des liens avec le mouvement des Frères musulmans.

Le régime de Moubarak prendra par la suite régulièrement des mesures d’intimidation envers le mouvement, réalisant des vagues d’arrestations ponctuelles mais massives de ses membres afin de réduire son influence. Cette stratégie sera plutôt payante puisque les Frères musulmans n’auront qu’une influence politique limitée, au moins en apparence, avec un nombre restreint de candidats lors des élections parlementaires successives.

La situation est totalement différente en 2012, puisqu’avec une majorité au Parlement, le parti « Justice et développement » peut faire pression sur les membres du CSFA pour que le gouvernement soit révoqué et que les vainqueurs du scrutin, en l’occurrence les Frères musulmans et les listes salafistes d’El-Nour, puissent former un nouveau gouvernement (12).

Ce fut une première alerte pour l’armée sur la volonté de la confrérie d’obtenir le pouvoir. Des élections présidentielles furent ensuite tenues en juin 2012, et à la surprise générale, le candidat des Frères musulmans Mohamed Morsi obtint près de 52% des voix (13). Son arrivée à la tête de l’État est relativement surprenante pour les observateurs de la scène politique égyptienne, dans la mesure où celui-ci n’était pas, avant son entrée en campagne, un homme politique de premier rang, ni même un cadre majeur au sein des Frères musulmans. C’est toutefois ce dernier que le mouvement choisit de porter comme candidat à l’exécutif suprême de la République arabe d’Égypte, et qui sera élu grâce à la capacité de mobilisation massive d’électeurs par l’organisation fraternelle.

Sans tarder (14), le président Morsi tente de faire appliquer une ligne politique propre à son parti, que ce soit sur des questions de politiques étrangères ou de politique nationale, notamment pour remédier à la situation économique alors alarmante de l’Egypte.

Le rôle de la jeunesse, de Mohamed Morsi à Abdel Fattah al-Sissi

Pendant sa campagne électorale, le candidat Morsi promit aux Égyptiens un programme visant à régler de nombreux problèmes récurrents touchant la société égyptienne dans son quotidien, comme l’insécurité, la saleté des rues, la propreté des eaux et notamment du Nil, et surtout il s’était engagé à réduire le coût très élevé de la vie en Egypte (15). En pleine campagne, Mohamed Morsi s’engage à réaliser le plus grand nombre possible de ses promesses électorales durant les 100 premiers jours de son mandat s’il est élu. Les Égyptiens, avec humour et ironie, créent à la suite de son élection un site web dédié au suivi de la réalisation de ses promesses, qualifié de « Morsi-mètre » ; ce dernier restera relativement bas (16).

Sur le plan national, Mohamed Morsi est le premier chef d’État égyptien à ne pas être issu de l’armée. Avant lui, depuis le général Gamal Abdel Nasser, tous les présidents sont des militaires de carrière. Pour ne pas totalement rompre avec l’armée, Morsi tente de composer avec celle-ci, notamment en nommant comme ministre de la Défense le maréchal Abdelfattah al-Sissi, un militaire de la « jeune génération » formé aux États-Unis et potentiellement plus conciliant avec les réformes qu’envisage Morsi.

Au niveau international, le président Morsi voulait profiter de sa légitimité électorale pour effectuer une série de visites à l’étranger, nouer des relations diplomatiques et affirmer les positions de l’Egypte en vue de les exploiter dans la politique interne. Le chef d’État égyptien a notamment envoyé une lettre à Shimon Peres, alors président d’Israël, dans laquelle il appelle Peres « mon grand et cher ami ». Quelques mois après, Hillary Clinton, visitant le Caire pour acter les cessez-le-feu entre le Hamas et Israël, saluera le rôle de promoteur de la paix joué par le gouvernement égyptien.

C’est ce désir du mouvement des frères Musulmans de s’emparer pleinement du pouvoir, rapidement et sans avoir une base politique solide, qui va menacer l’existence même de l’Etat égyptien, et l’unité de la nation qui s’était illustrée lors des manifestations de la place Tahrir. A ce titre, le président Morsi annule la déclaration constitutionnelle complémentaire que le CSFA avait promulguée juste avant son élection (17). De cette manière, tous les pouvoirs législatifs et constitutionnels sont dans les mains de la confrérie.

Suivant la même stratégie, Mohamed Morsi relève de ses fonctions le procureur général, ce qui va provoquer une grave crise politique et institutionnelle. Face aux réactions particulièrement intenses de la part de la classe politique et surtout des jeunes de la place Tahrir qui se rassemblent à nouveau et commencent à s’inquiéter du sort de la révolution, le président fait marche arrière et annule sa décision (18).

La volonté de s’emparer de manière pleine et permanente du pouvoir et l’échec de trouver des solutions à la crise économique déjà très grave (19), furent les principaux arguments évoqués par les détracteurs des Frères musulmans, notamment la campagne Tamarrod (20) et l’institution militaire. La campagne Tamarrod, qui signifie en arabe rébellion, est lancée par un groupe de jeunes égyptiens estimant que la révolution de janvier 2011 était menacée par les pratiques et décisions du président Morsi. Pour ce faire, ils tentent de le renverser en laçant une compagne de pétition avec un objectif symbolique, celui d’atteindre 15 millions de signature, c’est-à-dire 2 millions de plus que le nombre de voix obtenues par le président Morsi lors des élections présidentielles de 2013 (21).
Ce groupe a bénéficié de plusieurs soutiens, le pouvoir en place étant fortement impopulaire. De nombreux anciens partisans ou bénéficiaires du régime de Moubarak ont notamment soutenu ces jeunes, que ce soit à travers la mise à disposition d’outils de travail comme des locaux équipés pour gérer et mener leur compagne, ou de nombreuses invitations des cadres de Tamarrod sur les plateaux des différentes chaines égyptiennes (22). Par ailleurs, les partisans d’Abdel Fattah al-Sissi participent également à la mise en avant de ce mouvement contestataire, instrumentalisant le mouvement (23). Le maréchal et ministre de la Défense s’entoure stratégiquement à la fois de cadres militaires, de partisans libéraux et de certains dignitaires salafistes tous opposés à Morsi, tandis que ce dernier tente d’appliquer des réformes en accord avec les velléités des Frères musulmans et s’expose un peu plus à l’ire populaire.

Tamarrod finit par obtenir un nombre important de pétitions signées (toutefois sans confirmation officielle), et appelle le 26 juin 2013 à une journée de manifestation le 30 juin pour faire entendre la voix de tous ceux qui souhaitent le départ du président, tandis que celui-ci multiplie les mesures autoritaires en gouvernant par décret (24).

L’après-midi du 30 juin, c’est-à-dire à seulement quelques heures du putsch contre le président Morsi, les 3 membres fondateurs de la compagne Tamarood rencontrent son ministre de la Défense, le maréchal Abdel Fattah al-Sissi, en lui demandant que l’armée égyptienne, issue du peuple égyptien, se soumette à la volonté du peuple, en entérinant le départ de Morsi (25).

Notes :
(1) En arabe « place de la libération », l’une des plus grandes places du Caire représentant un symbole de la révolution dans la mesure où celle-ci fut occupée massivement par les manifestants dès la fin du mois de Janvier 2011.
(2) Voir la première partie de cet article à ce sujet.
(3) Steuer, C. (2013). Les salafistes dans le champ politique égyptien. Politique étrangère, hiver (4), 133-143. doi:10.3917/pe.134.0133.
(4) Steuer, C. (2012). Le printemps des partis ? Le rôle des organisations partisanes égyptiennes dans les élections législatives. Confluences Méditerranée, 82(3), 91-105. doi:10.3917/come.082.0091.
(5) https://www.lemonde.fr/afrique/article/2011/12/02/egypte-le-taux-de-participation-pour-la-premiere-phase-des-legislatives-atteint-62_1612945_3212.html
(6) https://www.bbc.com/arabic/middleeast/2011/12/111207_muslim_brothers_salafi_groups
(7) Mohamed Heikal, « Autumn of fury, the assassination of Sadat », Corgi book, 1983, pages 136-143.
(8) Gilbert Achcar, « symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe », édition Sindbad /Actes Sud, 2017, p 114.
(9) Ibid, p 115.
(10) Transcription (de l’arabe) du documentaire « Moubarak et les Frères musulmans » diffusé sur la chaine Aljazeera https://www.aljazeera.net/programs/infocus/2012/1/29/
(11) Ibid.
(12) Gilbert Achcar, « symptômes morbides, la rechute du soulèvement arabe », édition Sindbad /Actes Sud, 2017.
(13) https://www.lexpress.fr/actualite/monde/mohammed-morsi-elu-president-en-egypte_1130241.html
(14) Un mois après son élection, le président Morsi a formé son gouvernement.
(15) https://www.dw.com/ar/
(16) Ibid.
(17) Gilbert Achcar, op. cit.
(18) ibid.
(19) Le gouvernement de Morsi a négocié un prêt avec le FMI et a œuvré pour convaincre les préteurs internationaux qu’il avait un plan pour redresser l’économie et pour satisfaire les exigences du FMI, tout en ayant l’approbation de la population. Mais c’est le contraire qui s’est produit : le 9 décembre 2012, et après avoir quelques jours auparavant réduit la subvention de l’Etat du prix du gaz et de l’électricité, Morsi approuve une augmentation des prix du tabac, huile de cuisine, boissons, provoquant une vague de colère et de contestation.
(20) https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/07/17/egypte-les-apprentis-sorciers-de-tamarrod_3448677_3208.html
(21) Ibid.
(22) Ibid.
(23) Entretien avec Mohamed Badine El Yattioui, Professeur-chercheur en Relations Internationales à la UDLAP, docteur en science politique, coordinateur permanent du séminaire permanent sur l’Islam de la UDLAP, Président-fondateur du ThinkTank Neijmaroc, 7 mars 2020.
(24) Ibid.
(25) https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2013/07/17/egypte-les-apprentis-sorciers-de-tamarrod_3448677_3208.html

Bibliographie indicative :
- ACHCAR Gilbert, « Symptômes morbides : la rechute du soulèvement arabe », 2016, éditions Acte Sud.
- STEUER Clément, « Le printemps des partis ? Le rôle des organisations partisanes égyptiennes dans les élections législatives ». Confluences Méditerranée, 82(3), 2012, P91-105.

Publié le 09/04/2020


Mohamed El Amine Meziane, diplômé en Droit de l’Université de Blida en Algérie, inscrit au barreau de Blida et titulaire d’un master en droit international de l’université Lyon 3.


Nicolas Klingelschmitt est doctorant en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses domaines de recherche portent sur les Relations Internationales, en particulier la paix et la coopération sur le continent africain.
Titulaire d’un master en Droit public mention Relations Internationales - Gestion de Programmes Internationaux de l’Université Jean Moulin Lyon 3, il est également consultant en géopolitique et a réalisé à ce titre plusieurs études auprès de l’Institut Afrique Monde (Paris) dont il est membre depuis 2016.
Il a ainsi étudié les migrations de l’Afrique vers l’Europe, le dialogue interreligieux et la gouvernance. Pour Les clés du Moyen-Orient, il s’intéresse particulièrement aux liens qu’entretiennent politiquement, culturellement, économiquement et historiquement les pays d’Afrique et du Moyen-Orient.


 


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