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2011-2020 : du Printemps arabe à l’Automne de la démocratie en Égypte ? (1/3)

Par Mohamed El Amine Meziane, Nicolas Klingelschmitt
Publié le 20/03/2020 • modifié le 09/04/2020 • Durée de lecture : 7 minutes

Egyptian demonstrators protest in central Cairo to demand the ouster of President Hosni Mubarak and calling for reforms on January 25, 2011. Thousands of demonstrators took to the streets of Cairo, facing a massive police presence, to demand the ouster of President Hosni Mubarak in a protest inspired by Tunisia’s popular uprising.

MOHAMMED ABED / AFP

Retour sur le déclenchement du printemps arabe à Alexandrie et au Caire, d’Hosni Moubarak aux Frères musulmans

Après les attentats du 11 septembre 2001, le futur et le présent de la région du Moyen-Orient deviennent une priorité de l’agenda diplomatique et sécuritaire des États-Unis et de ses alliés de l’OTAN. Cette priorisation était liée à la lutte anti-terroriste, mais également, et de manière complémentaire, à une certaine volonté de palier aux difficultés d’ordre politique, économique et social dans lesquelles se trouvaient déjà plusieurs États de la région depuis de nombreuses années (2).
Dans son rapport annuel (3) de 2002, le PNUD (Programme des Nations unies pour le Développement), était arrivé à une conclusion selon laquelle l’ensemble des États du monde arabe faisaient figure de mauvais élèves au sein du classement mondial basé sur l’Indicateur de Développement Humain (IDH) créé par ce programme onusien et basé sur des critères économiques et sociaux, tels que le produit intérieur brut par habitant, le niveau d’éducation moyen et l’espérance de vie moyenne.

Des États de la région moyen-orientale tels que l’Égypte, l’Arabie saoudite ou l’Irak figuraient alors également en mauvaise posture dans bon nombre de classements d’Organisations non gouvernementales (ONG) concernant les libertés politiques, le progrès scientifique ou encore les droits des femmes, dans une période qui fut qualifiée de « décennies perdues » par des observateurs internationaux (4).

Rupture et évolution de l’influence américaine au Moyen-Orient, de Bush à Obama

L’administration Bush avait adopté ce constat du PNUD, en lançant à cette époque le Freedom Agenda (5), un projet de politique étrangère ayant pour objectif de démocratiser le Moyen-Orient, par des moyens coercitifs si nécessaire, afin d’éradiquer l’autoritarisme et -souvent son corolaire sociétal - le sous-développement, qui constituaient des terreaux du terrorisme, selon l’administration américaine (6). Cette rhétorique justifiait en tout cas, avec une certaine largesse, l’interventionnisme américain de l’époque.

Avec l’arrivée de Barak Obama à la Maison blanche, un changement de politique et d’attitude, notamment en réaction aux pertes humaines, militaires et politiques des Etats-Unis en Irak et Afghanistan, était attendu à la fois par l’opinion publique américaine et par la communauté internationale, qui se fit l’écho de cette volonté à travers la remise du prix Nobel de la paix au nouveau président.

C’est dans cette optique de changement de stratégie dans la politique étrangère américaine au Moyen-Orient que l’administration de Barack Obama se lancera dans la stratégie du « leading from behind » dans le cadre de la gestion de la crise libyenne en 2011, avec l’objectif de se placer sous un jour moins interventionniste (7).

L’ancien sénateur de l’Illinois avait dès sa campagne présidentielle critiqué les guerres successives menées par l’administration Bush et le Freedom Agenda, tout en partageant néanmoins dans une certaine mesure le même constat sur l’impact du sous-développement au Moyen-Orient sur la sécurité de la région et du monde (8).

Dans son célèbre discours du Caire en 2009 (9), le président américain nouvellement élu avait appelé les gouvernements de l’ensemble de la région à faire des progrès en matière de démocratie, de liberté religieuse, d’égalité des sexes et d’opportunité économique (10). Cette vision d’Obama partagée par plusieurs observateurs occidentaux, qui affirmaient que le disfonctionnement dans le monde arabe était le résultat d’arrangements sociopolitiques ayant marginalisé le potentiel humain, accentué les inégalités et favorisé une certaine élite qui gouvernait en dépit des intérêts d’une majorité de la population (11).

Deux ans après ce discours, en 2011, des citoyens arabes sortaient massivement, dès le mois de janvier, dans les rues de Tunis, Alger, Tripoli et Benghazi, Damas, ou encore Sanaa. Aux premiers rangs se trouvait la jeunesse de ces villes, mue par une volonté de changement.
Le 25 janvier 2011, qui coïncidait avec la journée nationale de la Police en Egypte, ce scénario s’est produit au Caire, des milliers de manifestants égyptiens sont sortis dans les rues. En grande partie, il s’agissait de jeunes, de toutes classes sociales, et issus de toutes les tendances politiques en Egypte (12).

L’atteinte à la dignité humaine, élément déclencheur du Printemps arabe en Egypte

D’après l’écrivain et sociologue Tunisien Aziz Krichen, le déclenchement d’une révolution dépend généralement de la réunion de deux séries de conditions, les premières objectives et les secondes subjectives. Les conditions objectives sont liées pour l’essentiel à l’action des forces sociales, quant aux conditions subjectives, elles sont subordonnées aux caractéristiques des forces politiques existantes. En d’autres termes, le point rupture qui déclenche une révolution est le sentiment des forces sociales, en l’occurrence le fait que la majorité populaire ne veut plus vivre comme avant, et cette volonté de changement est tellement intense que l’élite gouvernante se trouve dans l’impossibilité de gouverner comme avant (13), c’est-à-dire avec les mêmes personnes, les mêmes alliances au sein des régimes.

C’était le cas en Egypte, ou le degré de désespoir, notamment lié à un taux alors très élevé du chômage et à l’absence de libertés politiques causé par la répression policière, avait fait du pays un terrain propice au déclenchement d’un processus révolutionnaire, selon la logique de Krichen.

L’élément catalyseur en Egypte était, à l’instar des déclencheurs des manifestations en Tunisie (14) et en Syrie (15), la mort du jeune Khaled Saïd sous la torture dans un poste de police à Alexandrie. Ce jeune alexandrite avait été arrêté par la police, et conduit a un commissariat ou il fut frappé à mort par deux officiers (16).
La nouvelle de la mort de ce jeune s’était alors rependue très rapidement à l’aube de l’ère des réseaux sociaux, que la jeunesse égyptienne maniait déjà avec dextérité contrairement aux forces du régime de l’époque, et le public connecté du pays vit alors des milliers de partage de la photo du visage défiguré et du corps meurtri de Khaled Saïd sur Facebook (17).

Cet incident laissa les Egyptiens, à l’instar des autres peuples arabes, indignés et déterminés face à des régimes autoritaires qui n’avaient selon le consensus populaire aucun respect du caractère sacré de la dignité humaine (18).

Ainsi, le 25 janvier 2011, des milliers d’Egyptiens sont descendus dans les rues, en portant le portait de Khaled Saïd, et en criant le slogan qui sera repris dans l’ensemble du monde arabe : « Chaab yourid isqat al-nizzam » (le peuple veut la chute du régime).

Le président Hosni Moubarak, qui occupait alors sa fonction depuis 1981, ne put rester à son poste que 18 jours de plus. Le 11 février 2011, il fut déposé par le Conseil Suprême des Forces Armées (CSFA), un groupement de hauts dignitaires de l’armée, qui saisit l’opportunité d’un coup d’État à la faveur de la rue et annonça par la même occasion la dissolution du Parlement et la suspension de la constitution (19).
Cette période où le CSFA a détenu le pouvoir fut particulièrement sensible dans l’histoire du pays, dans la mesure où les Egyptiens attendaient qu’une vraie transition démocratique soit mise en place, après avoir vécu des situations tragiques faites de répression et de heurts entre franges de l’opposition populaire (20). Ces événements impacteront le futur de ce qui restera dans les mémoires comme la révolution du 25 janvier 2011 (21).
Cette date marque également l’arrivée au pouvoir du mouvement des Frères musulmans à la suite des élections législatives de fin 2011, puis l’élection présidentielle de juin 2012.

Lire la partie 2

Notes :
(1) En arabe « place de la libération », l’une des plus grandes places du Caire représentant un symbole de la révolution dans la mesure où celle-ci fut occupée massivement par les manifestants dès la fin du mois de janvier 2011.
(2) “The Middle East lost decades, development, dissent and the future of the arab world”, Maha Yahya, Foreign affairs, November/December 2019 https://www.foreignaffairs.com/articles/middle-east/2019-10-15/middle-easts-lost-decades
(3) Rapport UNDP 2002 https://www.undp.org/content/undp/fr/home/librarypage/corporate/undp_in_action_2002.html
(4) https://www.foreignaffairs.com/articles/middle-east/2019-10-15/middle-easts-lost-decades
(5) https://georgewbush-whitehouse.archives.gov/infocus/freedomagenda/
(6) https://www.foreignaffairs.com/articles/middle-east/2019-10-15/middle-easts-lost-decades
(7) Voir à ce sujet : https://www.lesclesdumoyenorient.com/Leading-from-behind-la-strategie-de-Barack-Obama-derriere-la-France-et-le.html
(8) Ibid.
(9) Discours tenu par Obama à l’Université du Caire le 04/06/2009 https://www.lesechos.fr/2009/06/le-discours-de-barack-obama-au-caire-texte-et-video-474105
(10) https://www.foreignaffairs.com/articles/middle-east/2019-10-15/middle-easts-lost-decades
(11) Ibid.
(12) Il est important de noter que les premiers jours, les jeunes Frères musulmans ont été présents dans les manifestations, mais à titre personnel, il n’y avait pas d’instructions de la part des leaders incitant à y participer.
(13) Aziz Krichen, « la promesse du printemps, Tunisie 2011-2017 », éditions de la Sorbonne/aux quatre vents, p 87.
(14) En Tunisie c’est l’immolation de Mohamed El-Bouazizi qui a provoqué le soulèvent populaire d’abord dans sa ville Sidi Bouzid, puis les manifestations ont gagné toute la Tunisie.
(15) En Syrie, c’est la mort du jeune adolescent Hamza El-Khatib de la ville de Deraa qui a choqué les Syriens et les a incité à manifester dans toute la Syrie en demandant le départ d’Assad. Dans les faits, cet adolescent avec certains de ses amis écoliers ont écrit des slogans comme « le people veut la chute du régime ». Les services de sécurité syriens ont arrêté ces écoliers, dont Hamza El-Khatib. Des semaines après, sa famille a récupéré son corps marqué par des traces de torture, alors que le régime avait déclaré que ce jeune avait été tué lors des manifestations.
(16) https://rlp.hds.harvard.edu/faq/arab-spring-egypt
(17) Les réseaux sociaux ont joué un rôle majeur dans le printemps égyptien, nous pouvons citer l’exemple du jeune Wael Ghoneim qui travaillait pour Google à Dubaï, et qui avait créé une page « nous sommes tous Khaled Saïd ». Cette page était un moyen de mobilisation des Egyptiens en vue des manifestations du 25/01/2011.
(18) “Democratic transition and its problems, theoretical lessons from Arab experiences”, Azmi Bishara, Arab center for research and political studies, conference du 28/11/2019 à college de France Paris, p. 8.
(19) https://rlp.hds.harvard.edu/faq/arab-spring-egypt
(20) Les événements de Maspero : plusieurs dizaines de personnes (coptes égyptiens) furent tuées suite à une attaque contre une manifestation pacifique au Caire, voir https://blog.mondediplo.net/2011-10-10-Egypte-sanglante-repression-contre-les-coptes
(21) En Egypte et dans le monde arabe, que ce soit dans les publications ou les discutons, le printemps égyptien est connu sous le nom de thwarat 25 Yanair, révolution du 25 janvier.

Publié le 20/03/2020


Mohamed El Amine Meziane, diplômé en Droit de l’Université de Blida en Algérie, inscrit au barreau de Blida et titulaire d’un master en droit international de l’université Lyon 3.


Nicolas Klingelschmitt est doctorant en science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Ses domaines de recherche portent sur les Relations Internationales, en particulier la paix et la coopération sur le continent africain.
Titulaire d’un master en Droit public mention Relations Internationales - Gestion de Programmes Internationaux de l’Université Jean Moulin Lyon 3, il est également consultant en géopolitique et a réalisé à ce titre plusieurs études auprès de l’Institut Afrique Monde (Paris) dont il est membre depuis 2016.
Il a ainsi étudié les migrations de l’Afrique vers l’Europe, le dialogue interreligieux et la gouvernance. Pour Les clés du Moyen-Orient, il s’intéresse particulièrement aux liens qu’entretiennent politiquement, culturellement, économiquement et historiquement les pays d’Afrique et du Moyen-Orient.


 


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