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Lyautey, précurseur de la politique arabe de la France ?
Article publié le 14/05/2014

Par Guillaume Jobin

Guillaume Jobin, diplômé d’HEC, est président de l’Ecole supérieure de journalisme de Paris depuis 2009.
Il a créé depuis 2006 les établissements bilingues de Casablanca, Tunis et Alger, ainsi que le centre de formation TV de Dubai, en langue arabe.
Il a publié en mars 2014 "Lyautey, le Résident" chez Magellan & Cie.

« Le Maroc ne fut qu’une province de mon rêve » prononça Lyautey, désabusé, peu de temps avant sa mort. Il exista d’autres provinces du rêve du Résident général moins connues, notamment sa vision panarabe de la politique coloniale française.
Si Lyautey n’est pas le premier homme politique ou haut fonctionnaire français à avoir envisagé la mise en place d’un tel axe politique, les deux Napoléon l’ayant précédé au 19e siècle, il fut néanmoins le premier à l’envisager de manière active et raisonnée, mais hélas sans retombées concrètes.

Un panarabiste de cœur

Dès 1877, lors de son premier séjour en Algérie, en tant que touriste, Lyautey est vite fasciné par la dimension arabe de la culture du Maghreb, associant, non sans justesse sur le plan de la causalité, la dimension politique de l’islam à sa traduction culturelle dans le mode de vie des Algériens. Plus tard, lorsqu’il est gouverneur militaire d’Oran et par la suite, résident au Maroc, Lyautey, en opposition avec la grande majorité des officiers de l’époque ne croit ni à l’opportunité ni au réalisme d’une politique visant à séparer les Berbères et les Kabyles des Arabes au Maghreb, percevant avec justesse l’intrication plus que millénaire des populations et des cultures.

L’islam comme instrument de pouvoir

De même que l’Islam est consubstantiellement lié au monde arabe, la politique de Lyautey l’est également. Il est difficile d’évaluer chez lui quelle est la part d’inspiration liée à la courte expérience égyptienne de Bonaparte.
La dimension politique de l’islam et panarabe est quasi inexistante au moment où Lyautey entre en fonction en Afrique du nord, en 1907 et le restera une grande partie des treize ans de son mandat du résident général. Ce n’est qu’au début des années 1920 que seront remarqués à la Résidence de Rabat, les premiers mouvements à caractère nationaliste, venant du Moyen-Orient, s’exprimant notamment par la voix du Syrien Chakib Arslane, qui, quelques années après le départ du Maroc du Résident, dira de lui : « C’est un ennemi qui ne commet pas d’actes indignes… Lyautey est au point de vue indigène le plus dangereux des Français que l’Afrique du Nord ait connus parce que le plus sage. Il sait par sa sagesse calmer les Arabes : il les attire par tous les moyens vers la France ; il ménage leur amour-propre… Il tue l’indépendance du Maroc, mais sans l’humilier ».
Seuls se développent des liens culturels et religieux avec l’égypte et le Proche-Orient, relations dépolitisées, encouragées et encadrées par Kaddour Ben Ghabrit, Algérien et véritable numéro deux politique du Protectorat, pour le compte du Résident. En 1915, quelques milliers de Marocains sont établis au Caire ; à Fès, le journal panarabiste égyptien Al Manar (Le Phare) ne compte qu’une cinquantaine d’abonnés, selon Mostapha Bouaziz, universitaire de Casablanca.
Le panarabisme n’est pas vraiment un des facteurs de l’émergence du nationalisme au Maroc. Celle-ci sera due à la maladresse du dahir berbère, décret visant à instaurer un système judiciaire séparé pour les Berbères marocains.

À l’aide de l’Arabie contre les Turcs

La première vraie mesure active de Lyautey en faveur d’une politique arabe, restée dans le domaine du fantasme, est l’appui qu’il apporte à l’intervention française dans le Hedjaz aux cotés des Anglais pendant la Première Guerre mondiale. Les motivations du Résident sont nombreuses ; raisonnant en militaire, il perçoit en faveur d’un appui au Chérif Hussein une voie d’affaiblissement de l’ennemi ottoman. Gêné par les Anglais dans l’exercice de son mandat de résident général, tant à Tanger, ville internationale que dans la zone française du Maroc, il envisage de tempérer les ardeurs de l’allié britannique dans la zone coloniale, et enfin, il établit très vite la nécessité de sécuriser l’accès aux lieux saints de l’islam. C’est d’ailleurs avec ce dernier argument qu’il convainc le gouvernement français d’intervenir. Plus tard, fin 1916, lorsqu’il devient ministre de la Guerre il fait prendre des mesures plus actives.

Le mythe « Lawrence d’Arabie »

T. E. Lawrence est, hélas, le seul à avoir laissé des mémoires, partielles et autoglorificatrices, relatives aux interventions anglo-françaises au Hedjaz. La partie française de la lutte contre les Turcs reste peu connue. Pourtant Lyautey n’a pas lésiné sur les moyens, envoyant, sous la conduite de ses deux adjoints directs, Ben Ghabrit et le colonel Brémond, la quasi-totalité des officiers indigènes de qualité, algériens et marocains, disponibles dans les garnisons d’Afrique du nord. Telles que connues aujourd’hui, les actions militaires de Lawrence d’Arabie sont de portée limitée, guère supérieures à celle du commandant Pisani, détaché par la France.
Kaddour Ben Ghabrit, sur les instructions confidentielles de Lyautey, va jouer un rôle, à la fois d’ambassadeur informel de France à La Mecque, et surtout de véritable commissaire politique et religieux du détachement français. Il accompagne le colonel Brémond, numéro deux militaire de la Résidence à Rabat et une cinquantaine d’officiers et sous-officiers algériens et marocains à Djeddah. Plus tard, Ben Ghabrit sera envoyé discrètement, à la suggestion de Lyautey (pourtant retiré en France), au gouvernement français, au Congrès panislamiste de La Mecque en 1926.
L’officialisation de la présence musulmane en France, à l’instigation de Lyautey, est concrétisée par la délégation, auprès des bureaux ministériels parisiens, de Ben Ghabrit, pour la création de la mosquée de Paris, de l’Institut musulman de Paris, idée émise en 1841, et remise à jour en 1916, ainsi que de la Société des habous des lieux saints de l’islam (SHLSI), institution panmaghrébine sous le contrôle de la France pour gérer les biens acquis pour les pèlerins à La Mecque.

Le Maroc, point d’appui de la politique arabe de la France

Le Protectorat au Maroc n’est qu’une façade politique et juridique permettant aux élites marocaines de ne pas « perdre la face » dans ce qu’il faut appeler une annexion coloniale de facto. Le pouvoir de Lyautey s’exerce pleinement de 1912 à 1925, sous la forme d’un véritable gouvernement officieux, auquel il ne manque plus qu’une sorte de direction des relations extérieures pour disposer de toutes les fonctionnalités d’un état. Mais le résident ne peut jouer cette carte, en tant que fonctionnaire. Il aurait pu développer, au nom du sultan, une certaine capacité internationale, en se basant sur la nécessité de relations avec Tanger, les deux zones espagnoles et l’Arabie où sont les Lieux saints de l’islam. Rien n’aurait alors changé dans la nature du Protectorat, mais la France y aurait gagné en stature internationale en Afrique du Nord et dans le monde arabo-musulman.
Lyautey ne souhaite pas qu’on mette sur le même plan le souverain du Maroc et les autres dirigeants indigènes des colonies européennes ; pour lui, le sultan est sacré et légitime. Il a des rêves de grandeur pour son pays d’adoption. « C’est aussi le visionnaire des relations à instaurer avec le Maghreb », écrit le colonel Geoffroy qui poursuit : « Il plaide, en 1922, pour la création d’une fédération franco-musulmane des pays de la Méditerranée. Il demande que le Maroc soit signataire du traité de Versailles, et plus tard que le pays puisse adhérer à la Société des Nations, ce qui n’est pas fait en raison des réticences britanniques. »

Le projet de califat d’Occident

Quelle est la situation en matière d’autorité morale sur les musulmans en 1919 à l’issue de la Première Guerre mondiale ? En 1916, une délégation française est envoyée en ambassade en Arabie auprès du chérif Hussein. Les sultans turcs ont disparu et les Hachémites se battent contre les promesses non tenues. Quelle autorité chérifienne, c’est-à-dire descendant du Prophète, reste-t-il, si ce n’est le sultan du Maroc ? Lyautey met en garde le gouvernement contre la montée en puissance des Arabes sous contrôle britannique. « La France se doit d’être une grande puissance musulmane », auréolée de sa participation active à la lutte contre les Turcs au côté de Lawrence d’Arabie et de son statut de puissance occupante en Afrique du Nord. Mais elle rate sur le plan politique l’occasion d’établir une autorité morale sur le monde musulman, ou pour le moins arabe. La dimension universaliste de l’Islam s’y prêtait pourtant tout à fait. Mohamed V, qu’il est de bon ton de décrire comme inculte, à tort, saisit bien cette dimension et se présente comme « Commandeur des croyants » (Amir al Mouminine) à ses frères musulmans non marocains.

Lyautey ne parvient pas à se mettre d’accord avec la Commission interministérielle des Affaires musulmanes et le ministre Jules Cambon sur son projet de califat d’Occident, consistant à instaurer une sorte de primat des musulmans, remplaçant celui d’Istanbul, en la personne du sultan marocain. Il propose de contrer les prétentions en la matière du chérif de La Mecque, en se coordonnant avec les Anglais, vœu non exaucé. Le problème est posé de façon politique, au lieu de l’envisager par le biais de la religion. Les Affaires étrangères ont l’imprudence de diffuser le texte dans les légations françaises, entraînant des réactions corporatistes qui tuent le projet dans l’œuf en 1915.

Pourquoi la France ne profite-t-elle pas de cette occasion pour établir en sous-main derrière un paravent chérifien un pouvoir moral et donc politique dans le monde arabe ? Surtout dans les pays sous contrôle français : en Afrique du Nord, les mandats de Syrie, du Liban, les éphémères régions autonomes du Kurdistan et de l’est de la Turquie et jusque dans les milieux culturels égyptiens francophiles. Cela tient peut-être de l’absence de vision politique de Paris, car cette philosophie serait dans la ligne droite de Lyautey. Pendant la Première Guerre mondiale, les Allemands, avec leur sens stratégique brutal, tentent cette aventure avec leur propre Commandeur des croyants turc d’Istanbul, mais le calife est déjà mis sur la touche. Les Britanniques échouent avec les Hachémites, l’avidité pétrolière l’emportant sur la raison géopolitique. Nul doute que cette stratégie, si elle était mise en place, déclencherait une opposition sournoise des Britanniques. Elle serait surtout dénoncée par les colons d’Algérie, dont l’objectif est de maintenir l’indigène sous le « couvercle » de la domination européenne, même si elle n’est que d’origine espagnole ou italienne.

Guillaume Jobin, Lyautey, le Résident, Paris, Magellan & Cie, 2014

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