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Le martyr sunnite transnational « de type al-Qaeda »

Par Marcelle Champagne
Publié le 13/02/2014 • modifié le 01/03/2018 • Durée de lecture : 15 minutes

LEBANON, Beirut : Lebanese radical Sunni Sheikh Ahmad al-Assir addresses supporters during a protest against the Syrian regime in the Lebanese capital Beirut on October 14, 2012. Many hundreds of people took to the streets of Beirut in two separate demonstrations, with some demanding the fall of neighbouring Syria’s regime of President Bashar al-Assad, and others expressing support for Damascus.

AFP PHOTO / ANWAR AMRO

On peut ainsi lire dans des journaux français et sur Internet les titres suivants : « Les jihadistes revendiquent l’attentat au Liban » (10.02.2014. Le Figaro) ; « nouvel attentat meurtrier à Hermel, un fief du Hezbollah libanais » (France24) ; « Liban : la guerre aux attentats entre sunnites et chiites (et leur parrain) s’accélère » (2.01.14 – slate.fr). Un rapide coup d’œil à ces titres annonce déjà la diversité des interprétations et des explications sur cette violence. Les martyrs d’un côté comme de l’autre abondent mais les media ne distinguent pas dans leurs propos le « martyr chiite imamite de type Hizbullah » du « martyr de type al-Qaeda [1] ». Une distinction annoncée par le titre de l’ouvrage de Farhad Khosrokhavar, « Les nouveaux martyrs d’Allah ». Rappelons brièvement les faits.

Il semblerait que des groupuscules extrémistes affiliés au front al-Nosra (tels la Brigade Liwa 313 [2]), une variante sémantique du groupe Al-Qaeda, aient cherché à intimider, voire à punir le Hizbullah pour son engagement en Syrie, lors des attentats [3] qui ont heurté l’épicentre opérationnel du Hizbullah avec pour cible des points stratégiques de l’Organisation tels que la banlieue sud de Beyrouth (Dahiyeh), la ville de Ersal dans la plaine de la Bekaa [4] et la région du Hermel (située à une dizaine de kilomètres de la frontière syrienne, au nord-est du Liban). Ces différents lieux sont stratégiques dans la mesure où a été révélée, semble-t-il, l’existence d’un arsenal militaire de grande envergure appartenant au Hizbullah, voire même d’un centre de commandement des opérations pour ce qui est de la région du Hermel. Une région régulièrement touchée par des tirs de rockets ou d’obus en provenance de la Syrie et dont on pouvait encore observer au cours de l’été 2013 les allers et venus d’individus, tout de noir vêtu, arme au poing et bandeau sur le front, défilant tous azimuts dans des pick-up, une mitrailleuse lourde de type 12,7 à l’arrière du véhicule. En effet, la Bekaa, étendue relativement hostile et peu habitée, idéale pour s’entraîner à l’abri des regards et enfouir quelques armes trop ostentatoires, regorge de cachettes en tout genre. Ces attentats visaient également l’ambassade d’Iran, partenaire stratégique du Hizbullah.

Ces actes revendiqués ont une portée transnationale adressant un message clair et direct aux alliés de l’Iran, également connus sous le nom de « front du refus [5] ». Ces attentats ciblés supposeraient de la part des salafistes jihadistes une connaissance relative - mais suffisante pour déterminer une cible - des activités du mouvement. Au cœur de ces opérations-martyrs, il y a des individus, de sexe masculin pour l’essentiel (bien que quelques femmes aient été identifiées. Leur rétribution dans l’au-delà posait néanmoins problème [6]) aux parcours spirituels et aux schémas mentaux très différents. De nombreux spécialistes se sont attachés à dresser le portrait de ces individus que l’on a coutume de présenter comme des fous, des marginaux, des terroristes.

Dans cet article, il sera question non pas de faire une analyse du profil des candidats aux opérations-martyrs, mais d’essayer, autant que faire se peut, et dénué de tout jugement moral, de saisir les définitions pléthoriques du martyr dans les différentes branches de l’Islam, et notamment le martyr de type al-Qaeda.

Origines des salafismes

La compréhension du concept de martyr chez al-Qaeda passe nécessairement par un retour aux origines de la doctrine salafiste que les chercheurs attribuent au groupe. Ceux-ci utilisent les termes de salafisme jihadiste pour définir leur affiliation idéologique. L’ouvrage dirigé par Gérard Chaliand et Arnaud Blin [7], Histoire du terrorisme, de l’antiquité à al-Qaeda, consacre quelques paragraphes aux origines du salafisme. On y apprend que le salafisme aurait émergé aux alentours du IXème siècle de notre ère sous la plume du syrien Ibn Hanbal. D’abord consigné sous le nom de doctrine hanbalite, elle avait pour prédicat une application fondamentaliste des principes de l’Islam et une imitation stricte des actes du Prophète et de sa famille. Elle donna également son nom à une école conservatrice « qui considère que l’innovation est mauvaise et que la raison humaine éloigne du message divin [8] ». Le terme salaf désignerait en arabe à la fois le terme « pieux ancêtres » (salaf al-salih) en référence à la famille du Prophète, et « pureté » dans une logique de retour aux sources de l’Islam avant que son message originel ne soit modifié. Le syrien Ibn Tamiya, disciple du premier, soucieux de préserver l’unité de la communauté musulmane dont il jugea qu’elle encourait à l’époque un grand danger, figea la sunna. Ce sont donc bien des éléments contextuels qui semblent avoir déterminé la cristallisation de la tradition en un droit inaliénable, indérogeable, rendant toute variante hérétique. La menace des Croisés en Terre sainte planait au-dessus d’un Islam neuf d’un siècle à peine ; tout comme l’invasion des musulmans mongols avait fait trembler le monde sunnite après le sac de Bagdad et l’interruption du califat (le califat de Bagdad sera transféré par la suite à Damas). Pragmatisme et clairvoyance figurèrent parmi les armes de la pensée politique des clercs de l’époque. Le salafisme aurait inspiré de nombreux mouvements islamiques dont l’un des plus visibles médiatiquement depuis le 11 septembre 2001 est Qaida Al-Jihad (« la base du Jihad »).

Le martyr d’Al-Qaeda : figure prométhéenne de la mondialisation ?

Selon Farhad Khosrokhavar, le martyr de type al-Qaeda serait une des formes pléthoriques du martyr, qu’il s’agisse du martyr « national », celui qui agit dans le cadre de l’Etat ; ou du martyr « transnational », celui qui agit en l’absence d’Etat. Il dresse une liste exhaustive des martyrs qu’il classe selon leur nationalité et auxquels il attribue à chacun des spécificités : martyr palestinien, iranien, al-Qaeda, etc. Au cœur du martyr de type Al-Qaeda « le tragique est effacé par l’abstraction d’une umma mythique, opposée à l’Occident [9] ». Malika Zeghal, professeure d’histoire de la pensée contemporaine islamique à Harvard, conclue quant à elle son article en ces termes : « Ce type de martyr, plutôt qu’une donnée intrinsèque à l’Islam, est l’expression des contradictions de la modernité, en particulier de la mondialisation qui, en effaçant les imaginaires nationaux de certaines minorités, les poussent à se radicaliser dans une opposition fondamentale à l’Occident [10] ». Il serait le résultat de « la mondialisation, des vicissitudes de la diasporisation de l’Islam en Occident et de la crise des sociétés musulmanes au Moyen-Orient et dans l’ex-empire soviétique [11] ». Farhad Khosrokhavar ajoute : « le produit d’une modernité plurielle qui n’a plus de centre de gravité culturel ». Produits de l’Occident, de la modernité, les membres d’al-Qaeda auraient pour fin ultime le rassemblement des musulmans sous une seule bannière. Cependant, le caractère transnational du mouvement inscrit dans le projet d’édification d’une umma du Maroc aux Philippines [12] semble compromis dès le départ par le manque d’éléments concrets pour la mise en place d’un tel projet et par un discours sunnite baigné d’exceptionnalisme. Quelques spécialistes s’interrogent sur un changement probable des motivations de la guerre juste ou jihad dont la lutte contre l’Occidentalisme ne semble plus être l’objet principal. Les sectes dissidentes de l’Islam seraient désormais les premières communautés à éliminer.

En effet, d’anciennes rivalités sont remises sur le devant de la scène et font l’objet d’une guerre interne commencée dès le VIIIème siècle de notre ère, à la mort du Prophète de l’Islam, Muhammad. Trois pistes de réflexion peuvent être retenues. Tout d’abord, des rivalités entre sunnites-chiites. La recherche en Sciences sociales sur cette thématique est particulièrement prolixe depuis cinq ans et un certain nombre d’ouvrages spécialisés sur le sujet ont déjà paru, montrant l’intérêt croissant que les chercheurs portent à cette théorie d’un conflit sunnite-chiite séculaire [13]. Puis, des rivalités arabo-persanes. Son évocation est plus discrète mais la théorie est tout aussi pertinente. L’islamisation tardive de la Perse (XVIème siècle) et l’antagonisme culturel [14] qui sépare les Arabes des Perses pourraient expliquer les tensions actuelles au Levant et les mécanismes d’alliance. Enfin, la théorie du complot, évoquée par les journalistes puis reprise dans les travaux universitaires, constitue une troisième piste de réflexion. L’existence d’un complot americano-sioniste à l’encontre des pays arabes est largement employé dans la rhétorique baasiste syrienne actuelle mais il apparait insuffisant pour expliquer la situation de crise en Syrie. Si ce type de discours épouse parfaitement le rejet des Etats-Unis, jugés responsables de tous les maux, exprimé par les salafistes et les takfiristes [15], il convient de se montrer prudent sur de telles allégations. Par exemple, Henry Laurens, dans une conférence sur la question d’Orient, se montrait sceptique et affirmait que « l’Orient et les Européens seront bien obligés de prendre leurs responsabilités lorsque les Américains s’en iront de la région » Il ajoutait : « Chaque pays a son complot américain [16]. ». Ces lectures ethno-confessionnelles semblent obtenir un regain de crédit à la lumière de la diplomatie de Barack Obama qui, en cessant de stigmatiser l’Islam, concept fourre-tout sous l’administration Bush, clarifie la position des Etats-Unis au Levant. Dans un discours du 2 octobre 2002 rapporté par Jean-Pierre Filiu en préface de son ouvrage La véritable histoire d’al-Qaida, le Président Obama démontrait une compréhension éclairée des enjeux liés à la « guerre globale contre la terreur » : « Je sais qu’une invasion de l’Iraq sans raison claire et sans un fort soutien international ne fera qu’attiser les flammes au Moyen-Orient, favorisera les pires instincts dans le monde arabe et renforcera les recruteurs d’al-Qaida. Je ne suis pas opposé à toutes les guerres. Je suis opposé aux guerres stupides [17] ». Barack Obama rappelait ainsi publiquement que les Etats-Unis n’étaient pas en guerre contre l’Islam mais contre ceux qui pervertissent la religion.

Le rapport inédit que les nouveaux martyrs d’Allah entretiennent avec la modernité, entre attirance (NTIC, réseaux sociaux, media, etc) et répulsion ; entre intégration (les détenus interrogés par Farhad Khosrokhavar étaient d’un milieu moyen et avait effectué des études en Occident) et exclusion, les place dans un univers propre où l’affranchissement est la règle. Le martyr transnational est associé aux « figures nouvelles de l’affranchissement vis-à-vis de la tradition ». Le discours virulent à l’égard de l’Occident émane souvent d’acteurs éprouvant un sentiment d’humiliation face à ce qu’ils perçoivent comme l’arrogance et la supériorité technologique de l’Occident. Un sentiment nourri par les situations de la vie quotidienne les plus diverses : marginalisation économique, sociale, financière. Mais également par le sentiment, plus subjectif, que « l’on vit par media interposé l’humiliation du monde musulman et que l’immersion dans le monde occidental a souillé l’individu [18] ». Des individus de plus en plus jeunes et parfois sans rapport avec les mondes arabo-musulmans, parviennent à trouver dans la guerre sainte un sentiment d’appartenance et d’identité dont ils ont besoin. Deux jeunes toulousains âgés de 21 et 30 ans avaient ainsi péri sur le front syrien après s’être converti à l’Islam et avoir adopté les marqueurs visibles de leur appartenance religieuse. L’actualité est riche de ces français (au nombre de 700 selon le ministère de l’Intérieur [19]) partis prendre part à un conflit qu’ils ne semblent percevoir sur Internet que sous l’angle des attentats à la voiture piégée, des bombes humaines et autres actions glorifiées par les extrémistes.

La rétribution en milieux sunnites

La vie dans l’au-delà du martyr salafiste ayant fait foi par son acte de sa croyance pure et infinie en l’Etre Divin, diffère de celle du chiite. Deux exemples de rétribution sont retenus ici. Premièrement, le martyr salafiste se voit comblé de jeunes vierges aux yeux noirs dont il pourra jouir éternellement. Cette rétribution n’est néanmoins pas exempte de contradictions puisque l’individu mène une vie d’ascète ici-bas dans l’espoir d’une vie au-delà inspirée par les plaisirs terrestres. Un attachement matériel qu’il est aujourd’hui reproché à l’Occident. A ces rétributions lascives s’ajoute une « conservation miraculeuse du cadre immarcescible embaumant le musc » rappelant les rituels funéraires de l’Egypte antique où « la momification avait comme but principal de purifier et de rendre divin le corps pour que celui-ci devienne un Osiris [20] ».

Cette différence d’interprétation repose en outre sur des divergences épistémologiques entre sunnites et chiites. En effet, la sagacité des clercs chiites contraste au point où le perfectionnement moral et l’épistèmê sont capitaux tandis que les membres d’Al-Qaeda n’ont semble-t-il reçu aucune formation théologique. Il réduisent les larges richesses du Saint Coran a un nombre très limité de versets, « révélés entre 624 et 630, lors des batailles menées par le prophète Muhammad contre les polythéistes de La Mecque [21] » selon l’ouvrage de Gérard Chaliand et Arnaud Blin. Les partisans de la sunna, dans une acception large, n’ont ni dans la doctrine ni dans l’histoire du sunnisme, à la différence du chiisme imamite, un référent porteur d’une tradition du sacrifice délibéré de soi. Le chiisme imamite quant à lui repose sur la martyrologie et introduit la notion de prédestination (le corps reçoit la marque du sacré et en reflète la présence et l’immanence) comme le montre l’histoire des fils du quatrième Imam. Les deux fils de l’Imam Ali, Hassan et Husayn, reçurent dès leur naissance les marqueurs de leur mort : l’un à la bouche (Hassan sera empoisonné) ; l’autre à la gorge (il sera décapité). Par ailleurs, le sunnisme, dans sa variante radicale n’est pas régi par une hiérarchie cléricale stricto sensu. La consignation d’une nomenclature du martyr chez les chiites témoigne à l’inverse de leur rigueur organisationnelle et intellectuelle, au demeurant absente chez les sunnites. La société chiite est selon le Sheikh Naïm Qassem [22] (Secrétaire générale adjoint du Hizbullah depuis 1991), une société « nourrie de l’histoire exemplaire de l’Imam Husayn (qu’il soit loué) et de ses compagnons […] enrichie et renforcée par leurs comportements […] puisque leurs modestes ressources ne les ont pas dissuadé d’engager la bataille, et puisque le choix qui était limité à la victoire ou à la défaite, au combat ou au martyr, a été tranché en faveur du martyr, quelle pourrait être la justification pour que sa communauté succombât aujourd’hui à l’oppression et se soumit à la tyrannie ? [23] ». Il ajoute quelques paragraphes plus tard : « L’imam possède comme seule arme de mettre la vie en danger et elle n’est efficace que contre ceux qui recherchent la vie. Il est par conséquent futile de combattre ceux qui croient au martyr ».

Les écrits de la sunna tels qu’ils sont rapportés dans le Saint Coran postulent qu’Allah est le seul habilité à reprendre la vie comme Il l’a donné, lorsqu’Il l’a décidé. Jusqu’aux années 1990, l’interdit du suicide était une norme indérogeable. L’Imam du jihad afghan, Abdellah Azzam, d’origine palestinienne, louait dans ses premiers sermons les martyrs tués par l’ennemi et non les artisans de leur propre mort. Des propos qu’il modifie par la suite en faisant du jihad non plus un impératif collectif mais une obligation individuelle, sans quoi nul musulman à l’exception des moudjahidines ne peut être absous de ses péchés. La déterritorialisation de la guerre sainte donne au mouvement un vaste terrain d’expérimentation et induit que les moudjahidines se délestent de l’empreinte afghane, une résistance solidement enracinée dans sa terre et ses traditions. La réserve sunnite est levée par les Phalanges d’Ezzedine al-Qassam, la branche armée du Hamas, selon Gilles Kepel, dont les opérations-martyrs seraient la réplique de celles entreprises par le Hizbullah. L’auteur poursuit : « méthodes et doctrines du Parti de Dieu les inspiraient comme le montrait l’emblème de leur branche armée, ‘’les brigades de Jérusalem’’ (Sarayat al-Quds) qui copiait celui du Hezbollah – le nom calligraphié du groupe surmonté d’un fusil d’assaut tenu par la lettre alif stylisée en un bras et un poing tendu vers le ciel [24] ». Un emblème déjà emprunté aux pasdarans iraniens lors de la création du mouvement en 1982. Un interdit également levé lors d’une fatwa du Sheikh Qardawi émise en mars 1996 et selon laquelle les opérations-martyrs étaient « la plus glorieuse forme de jihad dans la voie d’Allah » et appartenait au « terrorisme légitime » (al-irhab al-machrou’) que le Saint Coran évoquerait en ces termes : « Et préparez contre eux [les impies] ce que vous pouvez réunir d’armement et de chevaux en alerte, pour terroriser l’ennemi d’Allah et le vôtre ». Cependant, l’interdit islamique du suicide ne souffre pour certains clercs aucune exception comme le Sheikh salafiste syrien Nasr al-Din al Albani, et le Sheikh Ben Baz, grand mufti d’Arabie saoudite. Ce dernier énonce : « Ce n’est pas permis car celui-ci se tue et Allah a dit ‘’ne vous tuez pas’’ et le Prophète, loué soit-il, a dit ‘’celui qui se tue sera torturé le jour du jugement’’ ». Il nuance néanmoins ses propos rappelant que le combattant qui menait le jihad armé et mourrait au cours de son accomplissement était béni. De ces développements, Gille Kepel expose les enjeux liés à la rhétorique du « Grand Récit du martyr musulman » : « Jusqu’où des dignitaires religieux pouvaient-ils établir une relation légitime entre le statut de victime d’une société et son recours à l’opération martyr ? Ils avaient perçu l’importance nouvelle en monde sunnite du Grand Récit du martyr musulman, et il était crucial pour eux d’en contrôler la narration, ne serait-ce que pour éviter que les chiites sunnites extrémistes, à l’instar de Ben Laden et de ses sympathisants ne s’en emparent [25] ».

En conclusion, ces différentes lectures nous permettent d’avoir un aperçu moins simpliste de la martyrologie comprise usuellement dans son acception large sans égard pour les dynamiques qui la traversent. La mise en exergue de ces divergences rappelle l’extraordinaire hétérogénéité des doctrines islamiques que l’appareil médiatique occidental permet peu de différencier. Certains chercheurs ont préféré une grille de lecture historico-temporelle plutôt que thématique, comme présentée ci-dessus. Ils ont tenté de démontrer qu’il y avait une paternité de la martyrologie en Islam qu’ils attribuent au chiisme imamite iranien puis au Hizbullah.

Enfin, Pouvoir et Savoir sont inhérents au Verbe, aussi bien dans l’élocution que dans sa consignation scripturale. La compréhension des enjeux liés au Grand Récit du martyr musulman semble démontrer l’hyper-modernité de ce groupe dans la maîtrise qu’il acquiert des outils technologiques et communicationnels qui lui sont attachés.

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Marcelle Champagne est étudiante en Relations internationales. Elle a effectué plusieurs voyages au Levant.


 


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