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Entretien avec Pierre Mélandri – De l’intervention militaire américaine de 2003 à l’EIIL (1/2)

Par Mélodie Le Hay, Pierre Mélandri
Publié le 06/08/2014 • modifié le 21/04/2020 • Durée de lecture : 20 minutes

Pierre Mélandri

Lire la partie 2 : Entretien avec Pierre Mélandri – De l’intervention militaire américaine de 2003 à l’EIIL (2/2)

Pouvez-vous revenir sur la politique américaine en Irak depuis l’invasion de 2003 ? Qu’a changé l’arrivée de Barack Obama au pouvoir ?

Je suis tenté de commencer par évoquer la devise de la Phillips Exeter Academy : Finis Origine Pendet. Nul doute, en effet, que la situation actuelle soit le résultat de la décision irresponsable prise en 2003 par l’Administration américaine d’envahir l’Irak. Cette initiative a produit des résultats très exactement opposés à ceux qu’elle était censée provoquer.

Passons rapidement sur ses conséquences les plus globales. D’abord, elle a, comme nombre de ses opposants l’ont dénoncé, conduit les Etats-Unis à négliger le véritable terrain de la « guerre contre le terrorisme », l’Afghanistan, et les a empêchés de capitaliser les premiers succès qu’ils avaient remportés dans ce dernier. Ensuite, comme Paul Kennedy l’a rappelé, la guerre a détourné l’attention des Etats-Unis tant de problèmes intérieurs (creusement des inégalités, dérégulation financière forcenée) qui ont fragilisé leur économie ou leur société que de développements extérieurs (à commencer par l’ascension « pacifique » de la Chine) auxquels ils auraient dû se consacrer en priorité. Enfin, lancée pour ancrer l’hégémonie américaine en démontrant, entre autres, que l’on ne pouvait impunément défier les Etats-Unis comme Saddam Hussein l’avait fait, elle a contribué à affaiblir décisivement ces derniers. Censé au départ s’autofinancer pour l’essentiel grâce aux ressources pétrolières de l’Irak, le coût du conflit (1 000 milliards de dollars au moins) a pesé lourdement sur le déficit budgétaire. La guerre a par ailleurs souligné les limites de l’énorme machine de guerre américaine qui s’est révélée largement impuissante à contrôler le pays. Enfin et surtout, la crédibilité et la légitimité des Etats-Unis se sont vues durement érodées par la révélation que le principal argument avancé pour lancer l’intervention sans l’aval du Conseil de Sécurité - la détention par l’Irak d’armes de destruction massive - était infondé ; par la constatation qu’il n’était pas dans les moyens des Etats-Unis « d’exporter la démocratie », comme ils s’en étaient targués ; et, plus encore, par l’opprobre que les sévices infligés à Abou Ghraib aux prisonniers ou les exactions de la firme Blackwater ont suscitée. Sans parler du fait qu’un des principaux résultats de la politique d’un président se targuant d’être un « born again Christian » a été de renforcer puissamment l’insécurité et l’exode des Chrétiens du Moyen-Orient.

Attardons-nous inversement, puisque cela est au cœur de l’actualité, sur l’impact déstabilisateur que la guerre a eu sur l’ensemble de la région. Pour commencer, comme divers dirigeants arabes n’ont cessé de le rappeler, le renversement de Saddam Hussein s’est révélé le plus beau cadeau jamais fait à un Iran pourtant perçu par Washington comme la principale menace au Moyen-Orient : son principal impact a été, en effet, de substituer à un régime sunnite une domination chiite sur laquelle Téhéran a aussitôt exercé une forte emprise. Notons que c’était précisément ce risque qui avait incité George Bush père à arrêter l’intervention de 1991 après le retrait de l’armée irakienne du Koweït et à laisser Saddam Hussein écraser les populations kurdes et chiites qui s’étaient alors dressées contre le régime. Notons en second lieu que la théorie des « dominos positifs », si chère aux néoconservateurs, s’est avérée n’être qu’une chimère : selon elle, la chute du dictateur devait pousser, dans un phénomène de contagion régionale, les Iraniens à se révolter, propulsant à Téhéran des modérés enclins à priver le Hamas et le Hezbollah de leur soutien et à rendre enfin possible un règlement acceptable du conflit israélo-palestinien. L’idée était que « le chemin de Jérusalem passait par Bagdad » désormais. On a vu ce qu’il en était. Notons enfin que l’autre vision des dirigeants américains, celle des « nationalistes durs » du type Donald Rumsfeld ou Dick Cheney - celle d’un Irak prenant le relais de l’Arabie saoudite comme grand fournisseur de pétrole et terre d’accueil pour des bases militaires américaines - s’est révélée tout aussi illusoire.

En fait, le cœur du projet américain, renverser le régime irakien, était doublement déstabilisateur. Il l’était d’abord parce qu’il menaçait de changer la donne géopolitique dans une région jusqu’ici largement dominée par la majorité sunnite. Mais il l’était aussi parce qu’il ne pouvait que remettre en question l’unité de l’Irak. Comment, en effet, imaginer que, après y avoir si longtemps détenu l’essentiel du pouvoir, les sunnites accepteraient le statut minoritaire auquel le projet américain (l’instauration de la loi majoritaire au nom du principe démocratique) allait fatalement les confiner ? Comment penser que les Kurdes ne verraient pas dans cette remise en cause du statu quo ante une occasion inespérée d’entamer avec autant de détermination que de prudence leur vieux rêve d’une marche vers l’indépendance ?

Tous ces dangers ont, il est vrai, été exacerbés par l’extraordinaire séquence d’erreurs que les responsables américains ont perpétrées : interdiction brutale du parti Baas, dissolution de l’armée (alors que les militaires américains avaient pris d’utiles contacts avec leurs homologues irakiens), force d’occupation notoirement insuffisante sur le terrain mais aussi organisation sur une base essentiellement sectaire de la représentativité des institutions conçues par Washington. L’on se rappelle comment les élections de décembre 2005 – présentées initialement comme une étape historique dans la marche de l’Irak vers un régime démocratique – ont débouché sur l’amorce d’une guerre civile après le terrible attentat du 22 février 2006 contre la mosquée chiite de Samarra et sur la montée en puissance dans les zones sunnites de la filiale locale d’al-Qaïda. C’est la gravité de la situation qui a persuadé George W. Bush d’embrasser un an après la doctrine de contre-insurrection prônée par le général Petraeus et de procéder à ce que l’on a appelé le « surge », un renforcement des effectifs. Une initiative qui a été couronnée, au moins sur le plan militaire, d’un réel succès dans la mesure où elle s’est conjuguée avec le ralliement à la cause américaine des leaders tribaux sunnites exaspérés par la brutalité sanguinaire et le fanatisme puritain des djihadistes d’al-Qaïda en Irak.

C’est ainsi que fin 2008 George W. Bush a pu conclure un « accord sur le statut des forces » avec le Premier ministre irakien, Nouri al-Maliki, prévoyant le retrait progressif des forces américaines d’ici à 2011. Sous cet aspect, on peut dire que Barack Obama qui a d’emblée confié le dossier à son vice-président Joe Biden, a hérité d’une situation plus favorable, mais encore dangereuse. Plus favorable parce que les tensions sectaires s’étaient quelque peu apaisées, que les forces djihadistes avaient été endiguées et les conditions d’un retrait américain dans l’honneur négociées. Encore dangereuse parce que si le « surge » militaire avait été couronné de succès, le « surge » politique qui, dans l’esprit des stratèges américains, était seul à même d’assurer, à terme, la stabilité de l’Irak et sa sécurité, n’avait même pas été entamé. On avait pensé que si la violence était enfin réduite, la voie serait libre pour la réconciliation politique mais cet espoir ne s’est pas concrétisé. Aucune des grandes questions dont Washington jugeait le règlement essentiel pour l’avenir de l’Irak - le statut des Kurdes, la répartition du pouvoir et des ressources (les recettes pétrolières) entre Bagdad et les provinces, l’instauration d’une justice indépendante - n’avaient été réglées, ce qui risquait de nourrir les querelles et haines sectaires que Washington n’avait pu que provisoirement enrayer.

C’est là l’explication de ce qui s’est passé par la suite : quand, fin 2011, les Etats-Unis ont fini par se retirer, la situation politique qu’ils laissaient était loin de garantir la stabilité que, jusqu’ici, tant bien que mal, leur présence militaire avait assurée. Ils en ont d’autant plus assumé le risque qui en découlait qu’il paraissait limité au regard des bénéfices qu’ils pouvaient en espérer. Il ne faut jamais l’oublier, Barack Obama avait été élu par un pays las de ces engagements armés en grande partie parce qu’il s’était d’emblée opposé à ce qu’il avait qualifié de « guerre stupide » (dumb war). A ses yeux le conflit était le type même d’intervention que les Etats-Unis devaient éviter (l’impératif « don’t do stupid stuff » allait être érigé en priorité dans son approche des problèmes étrangers). L’invasion et l’occupation avaient, en effet, porté doublement tort aux Etats-Unis – en ternissant leur image dans le monde et en les détournant de la vraie guerre, l’Afghanistan, ainsi que des nouveaux grands défis stratégiques en train de monter dans la région Asie-Pacifique. Bref, plus que quiconque, il était déterminé à mettre un terme à cette aventure et à ne plus jamais laisser son pays s’empêtrer dans ce type de conflit. Longtemps, c’est sans doute son premier Secrétaire à la Défense, Robert Gates, qui a le mieux reflété sa pensée : « A mon avis, a-t-il affirmé en 2011, tout futur secrétaire à la Défense qui conseillera au président d’envoyer à nouveau une importante armée terrestre en Asie ou au Moyen-Orient ou en Afrique devrait ‘faire examiner son cerveau’ ». Jusqu’en 2013 où le Président l’a ainsi résumée : « J’ai été élu pour terminer des guerres, non pour en commencer ».

La fin de la présence militaire américaine, avait noté le journaliste du New York Times, Thomas Friedman, allait enfin apporter une réponse à une question dont tout dépendait : l’Irak était-il ce qu’il était parce que Saddam Hussein était Saddam Hussein ou Saddam Hussein avait-il été Saddam Hussein parce que l’Irak était ce qu’il était ? Malheureusement, la suite devait suggérer que la seconde hypothèse n’était pas totalement infondée : la fin 2011 allait marquer la fin, au moins provisoire, de l’engagement direct américain, mais pas celle des affrontements entre Irakiens.

Pouvez-vous revenir sur la situation irakienne depuis le retrait des troupes américaines en 2011, ainsi que sur la position des Etats-Unis face à la formation de l’Etat Islamique (et ses prédécesseurs) et l’avancée des islamistes depuis lors ?

Il est clair que l’Administration américaine a fait preuve lors du retrait de ses troupes en décembre 2011 d’un optimisme exagéré. La vision officielle était que, pour l’essentiel, les Etats-Unis pouvaient enfin déclarer la « mission accomplie ». « Nous laissons derrière nous un Irak souverain, stable et indépendant » avait alors lancé le président. En mars 2012, Anthony Blinken, un responsable du Conseil de sécurité nationale, n’hésitait pas à affirmer que « l’Irak était moins violent aujourd’hui » qu’il ne l’avait été « à aucun moment de l’histoire récente ».

Et il est vrai que le danger djihadiste paraissait avoir été sinon éliminé, du moins endigué. Son existence même illustrait d’ailleurs l’absurdité de l’intervention que les Etats-Unis avaient menée. Pour justifier cette dernière, l’Administration n’avait pas hésité à évoquer la prétendue complicité du dictateur irakien et d’al-Qaïda et, dès lors, la responsabilité du premier dans les attentats dont, le 11 septembre 2001, les Etats-Unis avaient été l’objet. Et ce alors même que le rapport annuel du département d’Etat avait conclu en 2000 que l’Irak « n’avait pas fomenté un attentat antioccidental depuis l’échec de sa tentative pour assassiner l’ancien président [George H.W.] Bush au Koweït » et que les services de renseignement américains (comme en décembre 2003 George W. Bush devait lui-même le concéder) ne devaient jamais trouver la moindre preuve de cette complicité. En réalité, régime essentiellement laïque, Bagdad n’avait aucun lien véritable avec la nébuleuse djihadiste. Inversement, en dressant contre elle les sunnites et en incitant des djihadistes étrangers à venir combattre « le complot des Chrétiens et des Sionistes », l’occupation américaine de l’Irak n’a pas tardé à créer précisément le danger qu’elle avait prétendu endiguer !

Dès octobre 2004, Abu Musab al-Zarqawi, le leader de ces djihadistes regroupés dans les zones sunnites, prêtait allégeance à Oussama Ben Laden (ce qui allait valoir l’appellation « d’al-Qaïda en Irak » à son organisation) avant de proclamer, avec d’autres organisations extrémistes, un Etat islamique d’Irak en 2006. C’est contre la montée en puissance de ce dernier que les Américains se sont efforcés, on l’a noté, d’organiser à partir de 2006 les chefs tribaux sunnites dans ce qu’ils ont appelé « le Conseil national pour le réveil de l’Irak ». Non sans succès puisque, en 2008, la menace islamiste semblait endiguée.

Si, aujourd’hui, elle est plus que jamais d’actualité, c’est sans doute pour deux raisons en réalité. La première a été la guerre civile en Syrie dont personne, fin 2011, ne pouvait prévoir l’escalade incontrôlée. Elle a redynamisé les djihadistes qui ont bénéficié d’un fort soutien financier de certains pays du Golfe et ont su attirer un nombre à bien des égards inquiétant de combattants étrangers : bientôt, sous l’égide d’un leader aussi féroce que charismatique, Abou Bakr Al-Baghdadi, l’ancien Etat islamique en Irak a pu suffisamment asseoir son autorité sur une zone à cheval entre les deux pays pour s’ériger en « Etat islamique en Irak et au Levant » (EIIL). La seconde raison est tout simplement la politique conduite par le Premier ministre irakien, al-Maliki. Tout d’abord, celui-ci n’a pas tenu la promesse qu’il avait faite aux Américains d’intégrer les forces sunnites qui les avaient aidés à venir à bout des islamistes : tout au plus 20% des forces du « Réveil » ont été intégrés dans l’armée nationale irakienne. Tout au contraire, il n’a pas tardé à conduire une politique ouvertement répressive à l’encontre des sunnites. Une politique beaucoup moins inspirée par des considérations théologiques que par la volonté d’accaparer le pouvoir économique et politique.

C’est l’exaspération provoquée par son comportement - aujourd’hui nombre de sunnites voient en lui un « Saddam Hussein chiite » - qui explique l’inexplicable, à savoir comment, bien que relativement réduites (quelques milliers d’hommes), les combattants de l’EIIL ont pu venir à bout de forces irakiennes cinquante fois plus nombreuses : furieux contre la politique sectaire d’al-Maliki, les sunnites majoritaires dans les zones où l’EIIL a effectué sa percée ont préféré, à tout prendre, le danger représenté par les djihadistes à celui incarné par le pouvoir chiite.

Le secrétaire d’Etat américain John Kerry a affirmé que son pays n’était « pas responsable » de la crise provoquée par l’offensive fulgurante d’insurgés sunnites. Le vide laissé par les troupes américaines fin 2011 est-il responsable ?

Il ne fait aucun doute que les Etats-Unis sont largement « responsables » de la situation. Comme aimait à le dire l’ancien secrétaire d’Etat Colin Powell : « Vous cassez quelque chose, vous en en portez la responsabilité » (You break it, you own it).

La vraie question est – et c’est sans doute à elle que Kerry entendait répondre – dans quelle mesure « l’Administration Obama est-elle responsable » ? Le débat est, en effet, très vif aux Etats-Unis dès lors qu’il s’agit d’imputer le blâme pour la situation potentiellement désastreuse engendrée par la percée de l’EIIL et l’émergence d’un « califat » sous l’égide de combattants encore plus effrayants que ceux d’al-Qaïda. Nombre de républicains et de conservateurs qui, longtemps ont surtout attaqué la politique intérieure du président mais excipent aujourd’hui de la multiplication des crises auxquelles le monde est confronté pour dénoncer son approche des dossiers étrangers, la rejettent instinctivement sur Obama : ils lui reprochent de ne pas avoir maintenu, alors que l’accord initial conclu entre Bush et al-Maliki en ouvrait la possibilité, une présence militaire américaine limitée mais substantielle en Irak après décembre 2011. Une telle présence, affirment-ils, aurait permis aux Etats-Unis de continuer à exercer une influence sur le Premier ministre, le détournant de ses pulsions sectaires et d’aider une armée irakienne insuffisamment expérimentée à lutter efficacement contre l’organisation islamiste. Des observateurs plus modérés jugent, eux, la responsabilité également partagée : « En se retirant trop rapidement d’Irak, écrit David Brooks du New York Times, en manquant de capitaliser le ‘surge’, l’Administration Obama a commis des erreurs similaires à celles perpétrées durant les débuts de l’Administration de George W. Bush, excepté que cela a été en sens inverse. Les périls d’une présence américaine insuffisante ont été démontrés à l’envie et de façon terrifiante ».

Personnellement, je pense que l’essentiel de la responsabilité revient de loin à l’Administration Bush qui s’est engagée aveuglement dans une entreprise dont elle ne mesurait, c’est le moins que l’on puisse dire, ni la portée ni la difficulté. Si Obama porte en partie la responsabilité de la situation à laquelle il est aujourd’hui confronté, c’est sous deux aspects en réalité. Tout d’abord, si c’est bien l’Irak qui a empêché « l’accord sur le statut des forces » de se concrétiser, en refusant d’accorder aux soldats américains « l’immunité » hors laquelle le Pentagone refusait de les laisser stationner, l’attitude du président américain n’a peut-être pas été étrangère à ce rejet. Son souci de réduire le déficit du budget et sa volonté de se dégager d’une aventure qui, à ses yeux, n’avait que trop duré l’ont conduit en effet à réduire de 15 000 à 3 600 hommes la force qu’il était prêt à laisser stationner. Ce qui, du coup, a pu amener les dirigeants irakiens à penser que l’enjeu, une présence militaire américaine étriquée, ne justifiait pas le prix politique qui leur était demandé : arracher l’octroi par leurs parlementaires d’une immunité à laquelle, au regard des exactions auxquelles certaines troupes et membres d’agences de sécurité privées (telle la firme Blackwater) s’étaient livrées, la plupart des élus risquaient de s’opposer. Le gouvernement irakien a sans doute proposé d’accorder unilatéralement ce type de garantie mais cela n’a pas été jugé suffisant par les Etats-Unis. Alors qu’il savait pouvoir garder quelques 40 000 militaires dans la région, au Koweït en particulier, le président semble s’être facilement accommodé d’une issue qui lui permettait de tenir une promesse de campagne et d’apaiser des démocrates déterminés à voir les Etats-Unis sortir d’une guerre qui avait coûté plus de 4 500 vies américaines et des centaines de milliers (peut-être 500 000) de vies irakiennes.

C’était pourtant prendre le risque de laisser l’Irak rongé par les problèmes - celui de la rivalité entre sunnites et chiites en particulier - que le « surge » avait sans doute endigués mais nullement réglés. Mais, comme dans la New York Review of Books, Jessica Matthews l’a noté, rien ne prouve qu’ils l’eussent été si les Etats-Unis étaient restés encore quelques années ni que cette continuation de leur présence ait longtemps encore été tolérée tant par les Irakiens que par leurs voisins.

Néanmoins, l’Administration Obama porte sans doute indirectement une seconde responsabilité dans la désintégration à laquelle l’Irak est confronté. Déterminée à accomplir un « pivot » vers l’Asie et à arracher un règlement sur le programme nucléaire de l’Iran et, plus généralement, accaparée par toutes sortes de problèmes, extérieurs ou internes, elle semble avoir adopté une attitude de détachement face au dossier. Au risque de laisser, hors des exhortations rhétoriques platoniques, la voie libre à un Premier ministre irakien qui n’a rien ménagé pour embraser la guerre civile qu’en 2007-2008 la politique américaine avait un temps endiguée.

Pouvez-vous revenir sur les moyens mis à disposition par les Etats-Unis pour aider l’Irak ? Jusqu’où seront-ils prêts à aller ? Qu’en est-il de la question du statut juridique et de l’immunité des forces américaines en Irak qui avait précipité le retrait de ces dernières fin 2011 ?

Disons que, partagé entre, d’un côté, le souci d’enrayer une catastrophe - l’effondrement de l’Irak et le triomphe du « califat » islamique - pour laquelle il paierait un prix politique élevé et, de l’autre, la peur de se laisser aspirer dans une dynamique qu’il ne pourrait plus contrôler, le président a paru enclin, pour reprendre l’analyse de John Cassidy dans le New Yorker, à faire le minimum pour éviter la première et le maximum pour éluder la seconde. Peu avant la chute en janvier 2014 de Falluja et Ramadi - un symbole s’il en était pour l’armée américaine qui avait conduit une terrible bataille quelques années auparavant pour reprendre aux insurgés la première - il a répondu aux demandes de Bagdad par l’envoi une aide militaire limitée. Par la suite, l’Administration a surtout veillé à ce que les élections du 30 avril ne soient pas reportées, comptant sans doute sur leur tenue pour calmer une vie politique toujours plus tendue. En mai, quelque temps avant la prise de Mossoul, redoutant de s’engager à la légère, c’est-à-dire sans les garanties politiques hors lesquelles la situation continuera quoi que l’on fasse à se détériorer, il a ignoré la première demande de frappes aériennes qu’al-Maliki lui a adressée. Pourtant, la rapidité et l’ampleur de la déroute de l’armée irakienne et la chute de Mossoul aux mains des djihadistes ont paru d’un côté remettre en cause la stratégie que, face au terrorisme, il avait embrassée – s’en remettre toujours davantage aux troupes entraînées et équipées à grands frais par Washington à l’étranger – et, de l’autre, le convaincre de la gravité et de l’urgence du danger. Le risque est grand, en effet, si le « califat » devait s’étendre vers d’autres régions et attirer des djihadistes du monde entier, de voir l’Irak se désintégrer, le Moyen-Orient s’embraser et, last but not least, les prix du pétrole s’envoler du fait de la réduction de la production irakienne qui s’ensuivrait (l’Irak est aujourd’hui le troisième exportateur mondial de pétrole et le cinquième détenteur de réserves prouvées).

Face à ce terrible danger, le président s’est néanmoins efforcé de garder la tête froide et de ne pas réagir de façon précipitée. Il a, ses conseillers y ont insisté, personnellement établi les étapes que l’engagement américain devrait respecter : collecte de renseignements pour acquérir une vision lucide de la situation, envoi de conseillers pour aider l’armée irakienne à assumer ses responsabilités et, éventuellement, des frappes aériennes dès lors que les Etats-Unis disposeraient de renseignements assez précis pour les guider et qu’elles ne risqueraient pas de les transformer en allié direct d’une seule des parties (les chiites).

Surtout, conscient du fait que la solution devra être, à l’image du problème, avant tout politique et que l’issue dépendra de la capacité (ou non) des chiites, sunnites et Kurdes à parvenir à un compromis leur permettant de coexister, il ne veut manifestement pas voler au secours d’un gouvernement irakien qui opposerait un refus entêté à la quête de ce dernier. On sait qu’aujourd’hui, quelques 750 soldats ont été déployés (dont 300 membres des opérations spéciales) et que chaque jour une cinquantaine de vols de surveillance et de reconnaissance sont effectués. De plus, dans les prochains mois, des armements, en particulier des chasseurs à réaction F-16 et hélicoptères d’attaque devraient être livrés. Une chose semble sûre : Obama ne peut prendre le risque – tant politique que stratégique – de laisser l’EIIL servir de pôle d’attraction pour les djihadistes. Nul doute qu’il cherchera par tous les moyens à l’empêcher et coopérera avec les pays voisins à cet effet. La seule « ligne rouge » - une expression que l’Administration n’ose, il est vrai, sans doute plus employer - est un engagement au sol que le président semble avoir définitivement écarté des options qu’il est prêt à envisager.

Pour répondre à la seconde partie de votre question, il a été facile aux Américains d’obtenir du gouvernement les « garanties juridiques » (un terme qui semble bien recouvrir la notion d’immunité diplomatique) pour les conseillers qu’ils ont renvoyés en Irak. C’était une solution, je l’ai rappelé, qui avait été envisagée en 2011. Elle avait alors été rejetée parce que seul un vote du Parlement paraissait aux juristes du département d’Etat à même de garantir l’immunité. L’urgence semble avoir fait de nécessité vertu et convaincu Washington de s’en contenter. Ce que, clament ses adversaires, dès 2011 le Président aurait dû faire.

Et il est vrai que la situation est cruelle pour ce dernier. En 2012 il avait proclamé al-Qaïda décimée mais le drapeau de cette dernière flottait sur Falluja moins de deux ans après. En 2011, un journal avait pu titrer : « OBAMA GOT OSAMA » mais si Ben Laden a bel et bien été éliminé, son idéologie paraît plus vivace que jamais. Enfin et surtout, fin 2011, il avait affirmé que pour les Américains la guerre d’Irak était à toutes fins utiles terminée, et les y revoilà, même si ce n’est qu’indirectement, aspirés.

Les Etats-Unis ne ménagent pas leurs critiques contre le Premier ministre chiite Nouri al-Maliki, accusé d’avoir accru les divisions confessionnelles. Pensent-ils à un successeur potentiel (on a notamment évoqué le nom d’Ahmed Chalabi) ? Comment réagissent-ils face à la difficulté du Premier ministre à former un gouvernement d’union nationale ?

Manifestement, Nouri al-Maliki fait aujourd’hui figure de principal obstacle pour les efforts américains et iraniens visant à préserver l’existence d’un Irak unifié. Au départ, pourtant, il s’était acquis, dans la foulée de la guerre civile, l’image d’un leader nationaliste, n’hésitant pas en 2008 à lancer ses forces contre l’armée du Mahdi, la milice du leader chiite Moktada al-Sadr, quand celle-ci s’était livrée à des violences sectaires. Mais il s’est bientôt affirmé très autoritaire. Surtout, confronté en 2010 à un score médiocre lors des élections parlementaires et redoutant de perdre son poste, il a à partir de ce moment embrassé une approche toujours plus sectaire, s’assurant l’appui de l’Iran et des supporters d’Al-Sadr ce faisant.

C’est peut-être là, comme je l’ai déjà suggéré, que l’Administration Obama a le plus péché. Après les terribles événements de 2006-2007, les Irakiens ont, en effet, semblé vouloir faire pièce aux forces centrifuges qui les menaçaient. En témoigne le succès aux élections de 2010 de la liste al-Irakiya, le mouvement national irakien dirigé par l’ancien Premier ministre Iyad Allaoui, un chiite qui avait rassemblé ses coreligionnaires et des sunnites sur une plateforme laïque. Mais l’Administration Obama ne semble pas avoir voulu beaucoup s’engager pour permettre à cette ligne de triompher. Sans doute parce que l’Irak n’était plus pour elle une priorité et que l’annonce du départ prochain de ses troupes ne lui laissait qu’une influence limitée, elle n’a que mollement appuyé la liste al-Irakiya qui lui offrait pourtant une occasion unique de promouvoir en Irak un gouvernement d’inclusion et laïque et s’est contentée d’un compromis l’intégrant dans une coalition dirigée par al-Maliki.

Par la suite, tout en appelant ce dernier à inclure le plus possible les diverses forces politiques du pays, elle s’est gardée de vraiment bouger, comme si sa priorité était d’empêcher l’Irak de revenir sur le devant de l’actualité. Pourtant, dès 2011, certains observateurs notaient que, pour le pays, le plus grand danger était moins les ambitions des voisins, les revendications ethniques (en particulier des Kurdes) ou ressentiments sectaires, que le risque de voir al-Maliki continuer d’exercer le pouvoir de façon autoritaire, ignorant les parlementaires, exerçant une poigne de fer sur le judiciaire et s’appuyant sur des agences de sécurité qu’il était seul à contrôler. Ce qui n’a pas dissuadé les Américains de continuer à l’appuyer.

Sentant qu’il disposait d’une grande marge de liberté, le Premier ministre n’a plus rien laissé l’arrêter : le dernier soldat américain avait à peine quitté le pays qu’il accusait le vice-président sunnite de terrorisme, cessait de payer les membres des tribus sunnites, faisait arrêter, torturer ou sommairement exécuter les leaders de cette communauté et réprimait brutalement les manifestations pacifiques qu’elle organisait. Tout en justifiant ces agissements au nom d’une « guerre contre le terrorisme », il fermait les yeux sur les exactions et assassinats perpétrés par des milices chiites. C’est, je l’ai rappelé plus haut, ce comportement moins fondé sur des considérations religieuses que sur une froide détermination à monopoliser le pouvoir politique et les richesses économiques, qui a jeté, au moins provisoirement, les tribus sunnites et nombre d’anciens baasistes exaspérés dans les bras des djihadistes.

On comprend quel est le problème désormais. D’un côté, faute d’un gouvernement susceptible de rallier les trois communautés, l’Irak finira probablement d’exister. De l’autre, se prévalant de son récent succès aux élections d’avril 2014, Maliki a jusqu’ici refusé d’ouvrir son gouvernement comme Washington et Téhéran l’en ont pressé. Face à tant d’aveuglement, les Etats-Unis, l’Iran mais aussi le principal leader chiite, le grand ayatollah Ali Al-Sistani, ne cachent plus leur souhait de voir un leader plus consensuel émerger. C’est dans ce contexte que, comme vous l’avez justement noté, le nom d’Ahmed Chalabi a été évoqué. Je doute cependant que les Américains éprouvent un grand enthousiasme à cette idée et le fait que son nom soit avancé suggère à quel point la situation suscite l’anxiété. Tout d’abord, outre un passé quelque peu sulfureux, Chalabi reste aux yeux de l’opinion américaine l’homme qui, plus que tout autre, a contribué par ses propos fallacieux à précipiter les Etats-Unis dans une guerre aujourd’hui frappée de discrédit. Ensuite, après avoir longtemps bénéficié d’un soutien quasi aveugle d’une partie de l’Administration Bush, il s’est vu (sans preuve, il est vrai) soupçonné d’être un espion de l’Iran et, lâché par les Américains, s’est rapproché de Moktada al-Sadr et de Téhéran. Enfin, il a longtemps incarné une politique antibaasiste extrémiste et, en dépit du retournement qu’il vient d’effectuer à ce sujet, il aura probablement des difficultés à faire figure de rassembleur des communautés.

Ceci dit, au cours des derniers jours, les Irakiens ont réussi à s’entendre sur le choix d’un Président (un kurde) et d’un président de la Chambre. Mais il est clair qu’il leur sera plus difficile de s’accorder sur un chef de gouvernement. Ne serait-ce que parce que, tout comme les sunnites, les chiites sont divisés : Moktada al-Sadr a encore récemment refusé de voir son armée du Mahdi combattre sous le drapeau de l’armée irakienne, se rappelant sans doute que celle-ci avait été utilisée contre lui en 2008 par al-Maliki. Sous cet aspect, la situation n’est pas sans évoquer celle qu’au milieu des années 1950 J. Foster Dulles avait ainsi résumée : le leader vietnamien idéal, avait-il remarqué, « est mort ou il n’est pas encore né ». Les Etats-Unis pourront-ils, au bénéfice de la situation d’urgence qui vient d’émerger, réunir en Irak cette coalition nationale qu’ils n’avaient pas réussi à rassembler quand leurs forces y étaient encore stationnées ? C’est là la question clé.

Publié le 06/08/2014


Mélodie Le Hay est diplômée de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris où elle a obtenu un Master recherche en Histoire et en Relations Internationales. Elle a suivi plusieurs cours sur le monde arabe, notamment ceux dispensés par Stéphane Lacroix et Joseph Bahout. Passionnée par la culture orientale, elle s’est rendue à plusieurs reprises au Moyen-Orient, notamment à l’occasion de séjours d’études en Israël, puis en Cisjordanie.


Pierre Mélandri est historien spécialiste des relations internationales et de l’histoire des Etats-Unis. Il est professeur émérite à Sciences-Po Paris.
Membre du Cold War Studies Centre de la London School of Economics, il a également dirigé la Société d’études nord-américaines, préside actuellement l’Institut d’histoire des relations internationales contemporaines et codirige l’Observatoire de la politique étrangère américaine.
Il a publié plusieurs ouvrages traitant de la politique étrangère américaine dont La politique extérieure des Etats-Unis de 1945 à nos jours (1995) ; L’empire du milieu. Les Etats-Unis et le Monde depuis la fin de la Guerre froide (2001), en collaboration avec Justin Vaisse ; Histoire des Etats-Unis contemporains (2008) ; La politique extérieure des Etats-Unis au XXe siècle : le poids des déterminants intérieurs (2008), en collaboration avec Serge Ricard. 


 


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