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Entretien avec Bernard Besson à l’occasion de la parution de son roman historique « Marina et les dieux »
Article publié le 22/01/2020

Propos recueillis par Claudine Serre

Claudine Serre, historienne, ancienne diplomate, interroge Bernard Besson, ancien du renseignement, sur son roman historique « Marina et les dieux », paru aux Editions L’Harmattan (novembre 2019), et dont l’intrigue se déroule en Egypte, en Syrie et en Turquie au IVème siècle après Jésus-Christ.

Bernard Besson, vous avez publié une vingtaine d’ouvrages, une dizaine sur l’intelligence économique, une dizaine de thrillers sur les attentats contre les Etats et crimes politiques pour lesquels vous avez été lauréat de deux prix littéraires. Aujourd’hui, vous présentez un roman historique du IVème siècle avec une héroïne, une jeune femme, agent de renseignement, proche des empereurs et dont l’intrigue se déroule en Egypte, Syrie et Turquie. Alors, encore un thriller, inspiré par le monde d’aujourd’hui ?

Oui car le IVème siècle après Jésus-Christ doit surmonter des défis semblables à ceux du XXIème siècle. L’irruption d’un monothéisme intransigeant dans une société païenne jusqu’alors tolérante en matière religieuse et morale pose d’innombrables problèmes. Une pression migratoire à la fois voulue mais aussi combattue par différentes couches de la population n’est pas sans rappeler les problématiques actuelles des migrants. Le même vocabulaire sert à commenter les mêmes sujets à dix-sept siècles d’intervalle. L’effet est saisissant ! Les problèmes monétaires liés aux dettes des cités ainsi qu’une fiscalité écrasante nous rappellent l’actualité d’une Europe menacée de récession. Les printemps arabes de 2011, la guerre civile en Syrie renvoient à des antagonismes au sein de l’Islam qui rappellent la guerre entre nicéens et ariens au sein du Christianisme naissant. Les révoltes de pauvres n’arrivant plus à vivre de leur travail ne sont pas sans résonnance avec nos crises sociales aussi bien ici qu’au Moyen-Orient.

J’ai tenté de resituer dans un contexte étonnamment contemporain les problèmes auxquels j’ai été confronté en tant qu’acteur du monde du renseignement et de la politique. Ici encore, les fondamentaux restent inchangés car le pouvoir génère toujours la peur. Autant celle des gouvernants que des gouvernés. Les techniques du renseignement répondent aux mêmes nécessités. L’influence, la désinformation, les complots et les coups d’Etat obéissent aux mêmes mobiles. Mon héroïne, Marina, est donc un agent de renseignement que le hasard et la nécessité vont placer au cœur de l’histoire politique et religieuse du IVème siècle.

Quelle a été votre méthodologie ?

Je n’ai pas modifié les événements. Ils se produisent exactement comme le rapportent les historiens de l’Antiquité et ceux de l’époque contemporaine. Un roman historique ne triche pas avec l’Histoire. Il en donne une lecture particulière à travers le regard d’un personnage de fiction et de son entourage. C’est tout. Comme l’héroïne, le lecteur réinterprètera à sa manière des faits incontournables. Il en tirera les leçons qu’il voudra. Nous sommes les héritiers de ce qui est advenu autrefois. A nous d’en tirer profit.

Pourquoi l’histoire de Marina intéresse-t-elle le Moyen-Orient ?

Parce que le Moyen-Orient, en 375 après Jésus-Christ, fait partie de l’Empire romain. Marina achève alors ses études à Alexandrie au Mouseion sous la férule de Théon le mathématicien et partage une amitié forte avec sa fille Hypatie. Ces deux personnages historiques sont des phares de la science hellénistique. L’Egypte romaine du IVème siècle, telle que nous l’enseignent les papyrus, est un monde fascinant où se côtoient plusieurs civilisations et écoles de pensée. C’est le temps des portraits du Fayoum que l’on peut admirer au Louvre. Dans ces salles tamisées, le Moyen-Orient romain surgit avec une force étonnante, une modernité émouvante. C’est en admirant les visages et les regards derrière les vitrines du grand musée que j’ai « senti » passer l’ombre de Marina et d’Hypatie.

En quoi le Moyen-Orient concerne-t-il une Ostrogoth ?

Par son parrain, l’évêque Wulfila, évangélisateur des Goths, Marina de son vrai nom Sichilde, est chrétienne. Les Goths eurent avec Rome des relations de coopération et de conflits mais ils sont chrétiens pour la plupart. Marina est une amoureuse de l’Egypte, astucieuse et inventive. Elle y apprend en cachette la chirurgie et la médecine, l’architecture et l’écoulement des fluides. Son Moyen-Orient est une terre de modernité, un éblouissement. Marina admire le canal des pharaons qui relie la Méditerranée à la mer Rouge. Avec Hypatie elle imagine des machines qui le désensableront !

Pourquoi accordez-vous tant de place à la religion ?

Parce que cela est inévitable. Qu’elle soit traditionnelle ou chrétienne, la religion est partout dans toutes les discussions et les projets politiques. Ce qui est séparé de nos jours ne l’était pas dans le monde de Marina. Religion et politique se confondent. L’empereur est souverain pontife. Pendant tout le IVème siècle, l’Empire hésite entre la nouvelle foi et les cultes civiques. L’église manichéenne, le culte de Mithra et les différentes gnoses sont aussi de redoutables compétiteurs. Tout aurait pu basculer autrement. Il s’en est fallu d’un cheveu que l’Occident et l’Orient ne soient pas chrétiens.

C’est toujours du Moyen-Orient que viennent les idées et les polémiques. Jérôme, l’irascible, que Marina croisera à la cour de Valens, songe déjà à traduire la Bible en latin. On discute chez Mélanie l’Ancienne de la porte étroite dans les remparts de Jérusalem qui obligeait les chameaux à se décharger pour pouvoir passer. Certain traducteurs contestent déjà la célèbre phrase de Matthieu attribuant au Christ la formule selon laquelle il sera plus difficile aux riches d’entrer dans le Royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le chas d’une aiguille. On ergote sur les mots et les circonstances parce que l’enjeu est immense.

Votre Marina serait-telle une sainte ?

Eclairée par le sacrifice volontaire de son grand-père Ermanaric, roi des Ostrogoth, elle comprend et adhère au message de la Croix. D’une manière forte et intime. C’est une mystique. Ce qui ne l’empêche pas d’être dure avec les moines de Cappadoce qu’elle piétinera lors de son passage dans la région. Venue des steppes, elle est sans héritage, désargentée et n’est qu’une otage. Elle a du christianisme une vision oubliée aujourd’hui, guerrière et conquérante. Impériale, pour dire vrai. Marina est de son époque. C’est une combattante redoutable sachant lancer le disque à six lames et manier la dague.

La nature l’a dotée de doigts puissants capables de briser des objets solides. Petite, blonde, ambidextre et râblée, le cheveu en bataille, elle impressionne ses adversaires malgré son regard myosotis et sa démarche un peu mécanique. Elle porte sous son chignon un ovoïde en ivoire confectionné au Sérapéum d’Alexandrie qui cache une lame. Sur un champ de bataille, elle tue en chantant et, couverte de sang, se donne au vainqueur en riant. S’il est Romain et victorieux. S’il lui plaît. Elle voue d’ailleurs à la Victoire ailée une reconnaissance aussi sincère que les empereurs chrétiens !
Son parrain Wulfila, le traducteur de la Bible en Goth, lui reproche ses manières insolentes et sa façon de parler aux évêques.

Marina passe-t-elle tout son temps dans les églises ?

Pas uniquement dans les églises mais aussi dans les temples. Le paganisme est encore vivant. Il motive des esprits éclairés. Marina se consacre aussi aux enquêtes criminelles. Le IVème siècle croit aux oracles et à la magie, qu’elle soit noire ou blanche. Les formules d’exécration et d’envoutement sont exportées par l’Egypte dans tout l’univers. A Antioche, Valens et Albia Dominica sont persuadés que leur fils, le petit Valentinianus Galates a été victime d’une formule de ce genre.

Marina va découvrir, serré dans la main d’un homme enterré sans cercueil, un texte d’exécration. Tout le monde sera persuadé du crime commis par l’âme tourmentée de « 131 », un esclave mort dans une fonderie impériale et dont le cadavre fut récupéré par des comploteurs. A l’occasion, elle découvrira les trafics de reliques venues d’Egypte et de Palestine et dénoncera les clercs abusant de la naïveté des fidèles.

Valens croit aux oracles et notamment à celui qui annonce le nom de son successeur. Celui-ci débutera par les cinq lettres THEOD. Le couple, impressionné par la perspicacité de la jeune goth, qui n’a que 18 ans, lui confie une deuxième enquête visant à démonter la conjuration.

Marina découvre les conséquences d’une fiscalité écrasante qui décourage les meilleurs et entraine l’affaiblissement de l’Empire. Elle perçoit aussi les prémices d’un refroidissement climatique qui autant que les Huns déclenchera les migrations incontrôlées qui vont semer la terreur. Marina est accompagnée par l’une des affranchies de Théon qui répond au curieux nom d’Eshmoun, un dieu punique d’origine phénicienne. Eshmoun est agnostique et sceptique. Elle ne croit ni en Dieu ni en Diable. Les deux femmes s’affrontent souvent. Mais elles partagent les même joies et dangers. Un jeune gaulois de huit ans, acheté sur un marché dans une boîte en fer et répondant au surnom de « Polyphème l’acrobate » les avertit de bien des dangers. Car Marina s’informe toujours avant d’agir. Elle sait lire les silences et inventer les bonnes questions ! C’est une femme de renseignement.

Il est vrai que vous êtes un ancien du renseignement français…

Merci de le rappeler. Le premier devoir d’un empereur ou d’un gouverneur de province est d’être informé. L’Empire romain et les Perses sassanides qui se partageaient le Moyen-Orient disposaient comme aujourd’hui de services de renseignement parfaitement huilés, capables de porter très rapidement les nouvelles d’un bout à l’autre de l’Empire. Marina fréquente ces agentes in rebus, et exactores si bien décrits par les historiens de cette période. Je pense notamment aux travaux du professeur Rose Mary Sheldon, spécialiste du renseignement dans la Rome antique, professeur au Virginia Military Institute et à l’American Academy de Rome, sur le sujet.

Comment ne pas citer également l’historien irlandais Peter Brown, spécialiste de l’Antiquité tardive, ancien professeur à Oxford puis Londres, Berkeley et Princeton, lauréat de plusieurs récompenses internationales. P. Brown et son école ont renouvelé notre vision de la période. Bien entendu, la fin tragique de l’Empire d’Occident détruira cette Antiquité brillante, beaucoup moins vulgaire que le Haut Empire des Douze Césars.

Des historiens comme Kyle Harper, professeur d’histoire romaine à l’université d’Oklahoma, auteur de plusieurs ouvrages notamment sur les causes climatiques et biologiques de l’effondrement m’ont ouvert des horizons. Cette approche nouvelle est rendue possible par les sciences du XXIème siècle. Marina ne fut pas sans remarquer ces indices qui annoncent une crise climatique dont nous ne soupçonnions pas l’ampleur.

Je pense aussi au travail considérable de Michel De Jaeghere sur la fin de l’Empire romain qui remet les « pendules à l’heure » et replace le tragique à sa juste place. Car l’irruption des Goths, malgré la bonne volonté de Marina, va entraîner une série de catastrophes. L’intégration ne se fera pas plus que l’assimilation. Le sang et la cendre recouvriront l’Occident ! L’enfer est pavé de bonne volonté et de naïveté. En effet, notre héroïne tient d’Alaviv, un père qu’elle déteste, un demi-frère, un charmant bambin, âgé de quatre ans lorsque commence la série. Et qui répond au nom d’Alaric…

Vous parlez de série. En tant que lectrice et historienne je suis doublement intéressée

Je parle de série car « Marina et les dieux » aura effectivement une suite.

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