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Compte rendu de la conférence à l’Institut du monde arabe, « Egypte-Syrie : Démocratie et Islam à l’heure des révoltes arabes »

Par Lisa Romeo
Publié le 16/01/2012 • modifié le 05/03/2018 • Durée de lecture : 5 minutes

Robert Solé, écrivain et essayiste, auteur de Le Pharaon renversé. Dix huit jours qui ont changé l’Egypte, analyse la situation de l’Egypte. Il rappelle qu’il y a un an, personne ne s’attendait à ce que le président Hosni Moubarak tombe en seulement 18 jours. Le 11 février 2011, jour de la chute du raïs, on était loin de parier sur un retour aussi flagrant des forces islamistes lors des futures élections législatives. Si les chiffres ne sont pas encore définitifs, on sait aujourd’hui que les deux tiers des sièges de l’Assemblée du peuple seront occupés par des formations islamistes (les partis islamistes ont obtenu 65 % des voix dont 41 % pour les Frères musulmans et 20 % pour les salafistes). Pour Robert Solé, il ne faut pas oublier que le système électoral est d’une grande complexité et que la plupart des citoyens ont voté sans savoir réellement à qui ils destinaient leurs voix. Il considère toutefois que ces élections étaient libres et donc que ces résultats sont incontestables. Il explique alors ce score par leur forte implantation dans les quartiers et par le fait qu’ils ne sont aucunement associés à l’image de corruption liée au pouvoir de Moubarak. Sous le régime du président déchu, les Frères musulmans étaient tolérés mais n’étaient autorisés à se présenter aux élections que sous des étiquettes indépendantes. Les salafistes n’entraient jusqu’à présent pas en politique. De nombreux salafistes refusent d’ailleurs toujours le jeu politique qui ne fait que diviser la communauté musulmane. Dans les années 1950-1960, sous l’impulsion de Nasser, une fonctionnarisation des oulémas s’est opérée et le pouvoir a pris peu à peu le contrôle des institutions de l’Islam officiel du pays. Après la défaite de 1967 contre Israël et l’échec du panarabisme, la place de l’Islam commence à croître en Egypte. Sous la présidence de Sadate, l’Etat s’est peu à peu désengagé de l’action sociale laissant ainsi le champ libre à l’action des Frères musulmans qui ont pu bien s’implanter dans les quartiers. Aujourd’hui, avec la vacance du pouvoir, les institutions doivent jouer le rôle de médiateur politique et peinent à contrôler tous leurs imams. Finalement, alors que le pays n’a jamais autant été ouvert sur le monde extérieur, la société égyptienne connaît aujourd’hui une période de repli identitaire. Pour Robert Solé, de nombreux défis attendent maintenant les Frères musulmans qui vont devoir se confronter à la réalité, mettre en place une politique économique, gérer leurs relations avec l’armée, avec les Etats-Unis qui apportent au pays une très grande aide financière, avec Israël. Quelque soit finalement le pouvoir en place, les nouvelles autorités devront compter dorénavant avec la rue où coptes et musulmans n’hésitent plus à montrer leur mécontentement. Pour Robert Solé, la révolution ne fait finalement que commencer.

Salam Kawakibi, professeur à l’université Paris I Panthéon-Sorbonne qui a publié dernièrement La société civile syrienne, voix de l’intérieur (2011), éclaire ensuite sur la situation en Syrie. Il commence par rejeter l’idée d’un régime syrien laïc sous les Assad et considère que le système sécuritaire qu’ils ont mis en place domine tous les secteurs de la société (la bureaucratie, l’armée, les institutions religieuses…). Il rappelle en outre que les contestations des années 1970 contre le pouvoir réunissaient aussi bien des islamistes que des fractions de gauche. Les communistes et les islamistes ont par d’ailleurs déjà présentés des listes électorales communes. Le régime a rapidement compris qu’il lui fallait contrôler les groupes religieux. Les imams sont ainsi nommés par les services de renseignements et un Islam de l’Etat a été imposé. Les églises chrétiennes n’échappent pas à cette instrumentalisation. En outre, la communauté à laquelle appartient la dynastie Assad, les Alaouites, sont également malmenés par le régime, alors qu’ils sont communément considérés, à tord, par la société syrienne comme des privilégiés du régime. Ainsi fait-il remarquer que la majorité des prisonniers des années 1990 étaient des Alaouites et non pas des Frères musulmans. Il faut savoir qu’à l’intérieur de la Syrie, les Frères musulmans n’ont aucune présence organisée. Ils ont été contraints de quitter le pays. Ils ont par ailleurs fait évoluer leur discours et ont mis en place au sein même de leur confrérie une structure démocratique avec un système d’alternance. Dans les révoltes actuelles, on retrouve toutes les fractions de la société. Salam Kawakibi juge enfin que le fait que la contestation dure depuis près de dix mois permet aux Syriens de penser et d’organiser la période post-révolutionnaire et de développer de nombreux projets. Le Conseil national syrien rassemble de plus les différents courants qui traversent la société syrienne et toutes les tendances sont représentées dans les révoltes actuelles. Il ne faut donc pas avoir de préjugés et attendre le dénouement des évènements.

Thomas Pierret, maître de conférence à l’université d’Edimbourg et auteur de l’ouvrage Baas et Islam en Syrie : la dynastie Assad face aux oulémas (2011), renchérit sur le fait que les représentants de l’Islam en Syrie sont les oulémas, et aucunement les Frères musulmans qui n’ont aucune structure à l’intérieur du pays. Il s’interroge alors sur la possibilité d’une autonomisation des oulémas dans un contexte postrévolutionnaire et d’une prise de distance des élites religieuses par rapport à l’Etat. On retrouve en effet en Syrie, comme en Egypte, une volonté de limiter l’ingérence étatique au sein des institutions religieuses. Dans la Syrie des années 1960, les oulémas jouissaient d’une certaine liberté. Le grand mufti était, par exemple, nommé par un conseil d’hommes de religion et non pas par les services de renseignements comme cela a été le cas par la suite. Il rajoute cependant que l’acquisition d’une forme d’autonomie semble plus compromise en Egypte qu’en Syrie étant donné que les services religieux égyptiens sont largement subventionnés par l’Etat, contrairement aux Syriens qui bénéficient essentiellement de financements privés. Ainsi faudrait-il aux religieux égyptiens renoncer à leur principale source de financement. Le rôle des oulémas égyptiens est par ailleurs très clairement défini dans l’appareil étatique. Leur ambition politique est donc relativement faible. Les activistes islamistes syriens ont par contre complètement été éradiqués dans les années 1980, ils doivent alors tout reconstruire pour se refaire une place dans un éventuel système étatique. Certains oulémas rêvent alors de jouer à nouveau un rôle politique.

Benjamin Barthe, auteur de Ramallah Dream (2011), spécialiste du Proche-Orient et journaliste pour le journal Le Monde, fait part de ses impressions sur la situation égyptienne lors de ses différents déplacements dans le pays cette année. Pour lui, la fascination des médias pour les mouvements politiques de la place Tahrir a occulté la réalité de la société égyptienne. En dehors du Caire, dans la région de Fayoum par exemple, nombreux sont ceux qui lui ont fait part d’un mépris et d’une certaine irritation vis-à-vis des manifestants de Tahrir. A Alexandrie, à la veille des élections, la victoire des groupes islamistes semblait évidente. Les banderoles du parti salafiste al-Nour étaient d’ailleurs massivement déployées dans l’agglomération. Leur présence sur le terrain est impressionnante, des réunions à caractère participatif sont régulièrement organisées, où les idées fleurissent et se partagent. Il rajoute qu’il reste encore à définir le rôle exact et les pouvoirs du Parlement, encore extrêmement flous. Les Frères musulmans sont aujourd’hui dans une entreprise de respectabilité et de légitimité. Cela aura alors peut être un effet modérateur sur le processus d’islamisation.

Cette conférence a été organisée dans le cadre d’un cycle de réflexion sur l’avenir du printemps arabe durant les Jeudi de l’IMA.

Publié le 16/01/2012


Lisa Romeo est titulaire d’un Master 2 de l’université Paris IV-Sorbonne. Elle travaille sur la politique arabe française en 1956 vue par les pays arabes. Elle a vécu aux Emirats Arabes Unis.


 


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