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Par Margot Lefèvre
Publié le 15/10/2020 • modifié le 15/10/2020 • Durée de lecture : 6 minutes

Antiquite romaine : "Le dernier regard de Zenobie sur Palmyre" L’imperatrice de Palmyre Septimia Bathzabbai Zenobie capturee par l’empereur romain Aurelien doit quitter son royaume, 272" Peinture de Herbert Gustave Schmalz (1856-1935) 1888 Art Gallery of South Australia Adelaide.

©FineArtImages/Leemage
Leemage via AFP

Septimia Bathzabbai Zénobie

Les sources épigraphiques locales permettent d’indiquer le nom complet de Zénobie : Septimia Bathzabbai Zénobie [1]. Elle appartient donc à la famille (Bath) Zabbaï, précédé du gentilice Septimia qui représente la marque d’un lien privilégié avec la famille impériale. Ce gentilice a été adopté par Odeinath qui l’a alors attribué aux membres de sa famille, dont Zénobie. Cependant, certains de ces membres avaient déjà accédé à la citoyenneté romaine sous Caracalla (gentilice Iulius Aurelius) mais l’ont abandonné pour témoigner leur respect à Odeinath [2].

Zénobie était donc l’épouse de Odeinath, riche palmyrénien connu par des inscriptions datant de 250 et 252, qui mentionnent également son fils Hairan. En 251-252, ils sont qualifiés de sénateurs, membre du Sénat de Rome correspondant à une élite romaine impériale. Ce sont les seuls Palmyréniens connus comme étant sénateurs à Rome. À partir de 257-258, Odeinath est désigné comme consulaire (un ancien consul).

De l’union de Zénobie et de Odeinath est né un fils, attesté par les sources épigraphiques et les monnaies, Wahballath, signifiant « don d’Allat » ou « don d’Athéna » pour son équivalent en grec [3] (Athéna est le nom grec de la grande déesse Allat, honorée à Palmyre). Les monnaies d’Antioche et d’Alexandrie datant d’entre 270 et 272 permettent de décrire physiquement Wahballath : il s’agit à cette date d’« un jeune homme imberbe aux cheveux mi-longs, le front ceint de feuilles de laurier retenues par un lien noué derrière la tête » [4].

Les sources épigraphiques n’apportent pas de réponses précises sur les origines de Zénobie, qui demeurent inconnues. À ce jour, nous connaissons uniquement le nom de son père, Antiochos. Une inscription gravée entre 268 et 270 se trouvant sur la route de Palmyre à Émèse mentionne dans sa partie araméenne : « pour le salut de Septimia Bathzabbaî, la très illustre reine, mère du roi des rois, fille d’Antiochos » [5]. Cette précision sur le nom de son père apparaît également sur une tessère de plomb provenant d’Antioche [6]. Néanmoins, comme le précise Patrick Michel [7], ces « maigres informations » ne permettent pas d’établir des origines claires et précises sur Zénobie et sa famille, malgré le fait qu’elles ont donné lieu à de nombreuses « spéculations ».

Pour ce qui est de son apparence, peu de sources fiables sont parvenues jusqu’aux historiens et ne permettent pas d’établir son portrait précis. Seulement des monnaies de bronze ont été frappées à son effigie en 272 à Antioche et à Alexandrie [8]. Sur les monnaies frappées à Antioche, Zénobie ne possède aucun trait particulier, elle est représentée de manière conventionnelle, portant un chignon bas et un diadème. Cependant, son portrait devient plus précis sur les monnaies d’Alexandrie, où elle y est représentée avec une mâchoire plus forte, un nez aquilin et de grandes oreilles, sa coiffe ne diffère pas de celle présente sur les monnaies d’Antioche [9].

Septimia Zenobia Augusta

En 259, le mari de Zénobie, Odeinath, profite du règne affaibli de Gallien pour se faire reconnaître comme étant le « roi des rois » par la cité de Palmyre. Ce nom, habituellement donné au roi des Perses, montre une certaine forme de domination et de souveraineté sur la Perse. Odeinath règne à Palmyre dès 263 et maintient les Perses à distance, notamment lors des campagnes de Shapur Ier en Syrie, et devient alors un précieux allié de Rome. Cependant, ses ambitions politiques ont certainement précipité sa mort puisqu’il décède en 267 en revenant d’une campagne militaire. Zénobie reprend l’héritage politique d’Odeinath et agit en tant que régente au nom de son fils, Wahballath. Elle s’illustre comme chef militaire [10] et prend possession des territoires retirés aux Perses qu’elle décide de contrôler.

Le contexte politique de Rome permet à Zénobie de prendre de plus en plus d’importance : Gallien va être remplacé par Claude le Gothique de 268 à 270 mais l’Empire reste faible. Zénobie annexe alors une partie de la Syrie et de l’Anatolie. Avec son fils, ils se réservent le droit d’effectuer des actes réservés aux empereurs. Ils font graver leur nom sur des bornes miliaires le long d’une voie que les archéologues appellent « La route de Trajan », au sud de Byblos au Liban et à Scythopolis (actuel Beït Shéan situé en Israël). En 269, Zénobie envoie des troupes en Égypte et prend la ville d’Alexandrie. En 270, elle contrôle alors toute l’Égypte et s’empare du « grenier de Rome » [11]. Elle fait également frapper de la monnaie à son effigie à Antioche.

À la fin de l’année 270, la domination de Zénobie s’étend jusqu’en Égypte ; en 272, elle s’étend à l’ensemble de la péninsule Anatolienne (actuelle Turquie). Il est possible que ces conquêtes militaires en direction de Rome illustrent la volonté de Zénobie d’obtenir la légitimité impériale conférée par le Sénat romain. Zénobie et son fils se parent de titres de plus en plus prestigieux : « Epanorthotès de l’Orient », Wahballath est désigné comme dux romaniorum (chef des Romains), il devient également consul à la fin de l’année 270 et en 271, Zénobie devient augusta. Les légendes sur les monnaies de Zénobie portant un diadème indiquent « Septimia Zenobia Augusta » et montrent sa volonté de s’assimiler aux impératrices syriennes [12].

Une ville culturelle sous Zénobie

La cour de Zénobie était constituée d’amis proches, de philosophes et de rhéteurs [13]. Le seul personnage connu cité par les sources littéraires est le philosophe Cassius Longin qui serait arrivé à Palmyre autour de 266 [14]. Né entre 200 et 213, il est issu de la tradition platonicienne. Il enseigne la rhétorique, la littérature et la philosophie à Athènes avant de se rendre à Palmyre auprès de Zénobie [15]. À sa cour, la langue officielle est le grec mais dans la vie privée, la langue vernaculaire est l’araméen. Les influences sont diverses : la culture parthe est, par exemple, visible sur les tenues vestimentaires des statues. La ville de Palmyre sous Zénobie est également composée d’une communauté juive même si cette dernière est peu documentée (contrairement à Doura-Europos). Des inscriptions funéraires en palmyrénien et en grec présentes à Beth Shearim attestent que des Palmyréniens juifs sont venus se faire enterrer en terre hébraïque [16]. Cependant, rien n’atteste que Zénobie ait fait partie de la communauté juive : lorsque le Talmud l’évoque, c’est uniquement pour « relater l’intervention de deux rabbins en faveur de la libération d’un zélote, emprisonné en Galilée » [17]. De manière générale, lorsque l’on s’intéresse au personnage de Zénobie, Annie et Maurice Sartre indiquent qu’il est important de « faire la part entre ce qui relève de la légende, de l’imitation littéraire et de la réalité » [18].

La chute de Zénobie

Lorsque l’empereur Aurélien arrive au pouvoir en 270, il va s’opposer à la montée en puissance de Zénobie et de son fils à Palmyre. Il lance une campagne de reconquête de l’Empire à partir de 272. Zénobie place alors 70 000 hommes face à Antioche mais subit une défaite, ses troupes se replient dans le désert syrien [19]. Aurélien fait le siège de Palmyre en 272 et Zénobie décide de fuir en direction de l’Euphrate mais est vite rattrapée par les soldats romains [20]. Comme l’explique Michel Patrick, « la fin de la vie de Zénobie est auréolée de nombreuses rumeurs, où le mythe se mêle à l’histoire » [21]. Pour Zosisme, historien grec ayant vécu à la fin du Vème siècle et au début du VIème, Zénobie meurt en cours de route de maladie [22]. Une version qui est reprise par Zonaras au XIIème siècle, théologien et historien byzantin. Pour la plupart des auteurs et des chroniqueurs, Zénobie semble être arrivée à Rome et avoir figuré au triomphe d’Aurélien [23]. Après ce triomphe, la règle générale veut que Zénobie soit exécutée. Pour l’auteur de l’Histoire d’Auguste, Zénobie aurait cependant été épargnée par Aurélien. Un ensemble de versions qui demeure invérifiable et qui nous laisse, selon Maurice et Annie Sartre, le choix d’imaginer une fin « tragique ou sereine » à la seule reine de Palmyre.

Bibliographie
Michel Patrick, « Chapitre IV. Zénobie dans la tourmente de l’empire », in Patrick Michel éd., Palmyre, Paris, Presses Universitaires de France, « Que sais-je ? », 2020, p. 83-90.
Sartre Annie, Sartre Maurice, Zénobie. De Palmyre à Rome. Éditions Perrin, Biographies, 2014, 360 pages.

Publié le 15/10/2020


Après avoir obtenu une double-licence en histoire et en science politique, Margot Lefèvre a effectué un Master 1 en géopolitique et en relations internationales à l’ICP. Dans le cadre de ses travaux de recherche, elle s’intéresse à la région du Moyen-Orient et plus particulièrement au Golfe à travers un premier mémoire sur le conflit yéménite, puis un second sur l’espace maritime du Golfe et ses enjeux. Elle s’est également rendue à Beyrouth afin d’effectuer un semestre à l’Université Saint-Joseph au sein du Master d’histoire et de relations internationales.


 


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