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Histoire de l’Arménie (2/3) : du Moyen Âge à l’époque moderne

Par Tatiana Pignon
Publié le 24/04/2013 • modifié le 07/03/2018 • Durée de lecture : 7 minutes

L’histoire de l’Arménie ne connaît pas de rupture forte entre l’Antiquité tardive et le début du Moyen Âge, sinon que deux cents ans après la conversion au christianisme, la conquête arabe du VIIe siècle vient bouleverser encore une fois l’équilibre politique du Moyen-Orient, et instaure une longue ère de domination islamique sur la région, qui comprend l’Arménie chrétienne ; or, celle-ci, située au carrefour entre les Empires, est également frontalière et, de ce fait, sous l’influence relative de l’Empire byzantin chrétien. Comme toujours lieu d’affrontement privilégié entre empires rivaux, terrain propice aux conflits d’influence voire aux conflits armés, l’Arménie va vivre le Moyen Âge à la frontière entre Byzance et l’Islam moyen-oriental. Mais cette longue période est aussi celle d’une restauration étatique arménienne, concrétisée d’abord par la dynastie bagratide puis par la mise en place d’un royaume arménien en Cilicie alors que le territoire "national" est divisé en deux, royaume qui parvient à maintenir son indépendance entre la fin du XIe et le XIVe siècle. Enfin, l’arrivée des Mongols au XIIIe siècle, qui bouleverse le paysage géopolitique du Moyen-Orient, apporte également des changements en Arménie : elle passe alors d’une domination à une autre, et son territoire se voit fréquemment dépecé au gré des guerres de conquête que se livrent les différents Empires. Mais la culture arménienne, porteuse d’une identité bien particulière, survit à toutes ces péripéties pour former un long héritage qui façonne encore aujourd’hui l’Arménie contemporaine.

L’Arménie médiévale entre Byzance et l’islam

Les conquêtes arabes, lancées à partir du milieu du VIIe siècle, parviennent rapidement en Arménie, puisque celle-ci est envahie dès 645, devient tributaire du califat médinois en 653 et reconnaît officiellement l’autorité arabe en 661. Elle constitue alors une entité politique cohérente, jusque-là placée sous influence byzantine, et qui conserve malgré la conquête arabe son organisation sociale et politique propre : son autonomie religieuse, notamment, est préservée - conformément à la pratique générale des premiers musulmans, qui permettaient aux peuples conquis de conserver leur religion à condition qu’ils payent un impôt spécifique, la jizya - et elle est dirigée par un "ichkhan", c’est-à-dire un "prince d’Arménie" issu de l’une ou l’autre des deux familles qui dominent la vie politique arménienne depuis plusieurs siècles, les Bagratouni et les Mamikonian. À la fin du VIIe siècle toutefois, alors que le nouveau pouvoir islamique commence à s’organiser en véritable empire, l’Arménie passe sous administration directe du califat : un gouverneur arabe est installé dans la ville de Dvin et la pression fiscale s’accentue lourdement, rendant le califat arabe et ses agents largement impopulaires auprès de la population. De ce fait, de nombreuses révoltes éclatent en Arménie au cours du VIIIe siècle, et font l’objet d’une répression sévère dont le point culminant apparaît en 772 avec la bataille de Bagrévand : opposant les troupes califales aux Arméniens menés par le nakharar [1] Artavazd Mamikonian, elle se solde par une écrasante victoire arabe et marque la fin du pouvoir politique de la famille des Mamikonian.
Mais si la domination arabe est dès lors assurée en Arménie, elle ne couvre pourtant pas l’intégralité ni du territoire, ni de la population arménienne. En effet, en raison de la politique de déplacement de population instaurée au VIe siècle par l’empereur Maurice Ier (539-602), de nombreux Arméniens se trouvent sur le territoire byzantin ; la plupart d’entre eux sont déplacés au milieu du VIIe siècle dans une nouvelle circonscription byzantine qui prend le nom de "thème des Arméniaques". L’Arménie demeure donc sujette à ces deux influences antagonistes, celle de l’islam en Arménie arabe - où sont créés des émirats arabes à partir du IXe siècle - et celle de Byzance sur sa frontière occidentale, où se trouve une grande partie de sa population. Culturellement plus proche de Byzance que du califat abbasside, elle conserve toutefois, malgré la division de son territoire en deux sphères d’influence, un tout sur le plan identitaire - l’identité arménienne se cristallisant surtout à cette époque autour de la religion, qui permet de marquer la différence à la fois par rapport au califat musulman et par rapport à l’Empire byzantin dont l’Église arménienne s’est séparée sur le plan dogmatique.

Les royaumes d’Arménie au Moyen Âge

Avec l’instauration de divers émirats à partir du IXe siècle, l’Arménie arabe connaît une désorganisation politique importante, symptomatique de l’affaiblissement du pouvoir central de Bagdad sur l’ensemble de l’Empire abbasside au milieu du Moyen Âge. Cette désorganisation est rapidement perçue par les grandes familles arméniennes comme une occasion de restaurer un pouvoir autochtone en Arménie : ils la mettent à profit pour obtenir de plus en plus d’avantages politiques, jusqu’à ce que le calife abbasside accorde en 862 à Achôt Ier le titre de "prince des princes", position confirmée en 885 par sa reconnaissance comme roi des Arméniens à la fois par le califat arabe et par Byzance. Achôt Ier inaugure ainsi un siècle et demi d’autonomie arménienne sous la dynastie bagratide [2], restauration monarchique qui s’accompagne sous son règne d’un essor économique majeur ainsi que d’une renaissance artistique favorisée par le roi à travers, notamment, la restauration et la construction d’églises. Achôt renforce également l’affirmation de la spécificité de l’Église arménienne, notamment par rapport à l’orthodoxie byzantine. Toutefois, le royaume reconstruit se trouve rapidement en butte à l’hostilité d’une composante fondamentale de la société arménienne, les nakharark ou grandes familles, qui entendent conserver leur pouvoir : celui-ci, d’ordre local, a été encore renforcé par les fréquentes divisions du territoire arménien, qui ont conduit à son émiettement progressif en une multitude de potentats locaux. Malgré le succès initial de la restauration monarchique - qui se poursuit tout au long du Xe siècle -, le royaume finit donc par se trouver miné de l’intérieur, ce qui laisse aux Byzantins la possibilité de reprendre le contrôle de la majeure partie de l’Arménie en 1045, tandis que les Turcs seldjoukides menés par Alp Arslan s’emparent d’Ani et de ses environs en 1064.
Suite à l’arrivée des Turcs, le centre de gravité de la civilisation arménienne se rapproche de Byzance en se déplaçant vers la Cilicie, région située au sud-est de l’Anatolie qui devient en 1080 le foyer d’un nouvel État arménien sous l’égide de la dynastie roubénide. Ce royaume arménien de Cilicie, qui revendique son indépendance vis-à-vis de Byzance, fonctionne selon une organisation très inspirée du modèle occidental (relayé en Orient par les États latins du Levant fondés par les Croisés à la fin du XIe siècle) et opère même un relatif rapprochement avec l’Église catholique - ce qui permet d’ailleurs au dernier roubénide, Léon Ier, de se voir reconnaître le titre de "roi des Arméniens" par le pape lui-même en 1198. Après lui, la couronne passe entre les mains d’une dynastie rivale, les Héthoumides, qui, après l’invasion mongole du milieu du XIIIe siècle, rechercheront activement une alliance avec ce nouveau pouvoir venu de l’Est. Mais la question religieuse divise alors le royaume entre partisans et opposants à l’union avec Rome, contribuant à affaiblir la dynastie au pouvoir : après être tombé entre les mains d’une famille française, les Lusignan, en 1341, le royaume arménien de Cilicie finit par disparaître complètement en 1375, lorsque les Mamelouks d’Égypte profitent du bouleversement majeur apporté par l’invasion mongole pour conquérir la région. Dès lors, seuls les catholicossats de Sis et d’Etchmiadzin, en leur qualité de juridictions religieuses, permettront à l’Arménie de conserver une autonomie très relative, alors que les deux pouvoirs montants du XVe siècle - Ottomans et Safavides - vont bientôt en faire à nouveau un territoire contesté et disputé entre les empires qui l’entourent.

La Grande-Arménie, de l’invasion mongole au conflit entre Ottomans et Safavides

La Grande-Arménie demeure pendant tout le Moyen Âge un territoire vassal de Byzance, voire officiellement rattaché à l’Empire byzantin qui la réorganise en de nouvelles circonscriptions. La fin du royaume de Petite-Arménie, au tournant du XVe siècle, a pour conséquence de recréer un destin commun pour l’ensemble de ce territoire arménien, qui ne constitue pas alors une entité cohérente, mais s’apparente plutôt à un agencement de localités aussi diverses qu’elles sont nombreuses. Le sentiment national arménien se cristallise alors plus que jamais autour de la religion, alors même que s’organise alors une communauté arménienne catholique uniate - c’est-à-dire unie à Rome -, notamment représentée par des ordres monastiques, et qui sera instituée en tant qu’Église officielle par l’évêque arménien d’Alep, Abraham Artzivisian, en 1740.
Si le sentiment national se cristallise autour de la religion arménienne, c’est que l’idée d’une reconstruction étatique apparaît alors comme parfaitement impossible. Elle l’est d’autant moins que dès la fin du XVe siècle, l’Arménie redevient un champ de bataille disputé entre deux grands empires dont elle constitue le carrefour : l’Empire ottoman, à l’Ouest - particulièrement enclin à étendre son territoire dans cette direction après la grande victoire sur l’Empire byzantin et la chute de Constantinople en 1453 -, et l’Empire des Perses Safavides sur sa frontière orientale. Les guerres à répétition que se livrent Ottomans et Safavides pour la possession de l’Arménie entraînent d’importants déplacements de population ainsi qu’une reconfiguration globale de la société arménienne : alors que la diaspora se développe, les pouvoir des grandes familles traditionnelles de nakharark est mis à bas, et les portions de territoires redistribuées à des chefs ottomans ou perses. Dans les grandes villes où sont déportés nombre d’Arméniens - Constantinople et Ispahan surtout - se forment de nouvelles communautés arméniennes, centrées sur la finance ou le grand commerce international, et souvent prospères : on peut citer celle de la Nouvelle-Djolfa en Iran, dont les membres, des marchands arméniens appelés "khodjas", fondent en 1636 la première imprimerie de Perse. À Constantinople également, la première imprimerie, établie par des Arméniens en 1567, se heurte à l’hostilité des oulémas ottomans et doit fermer en 1569. La première Bible arménienne est quant à elle imprimée à Amsterdam en 1666, symbole d’un renouveau culturel permettant de conserver l’unité du sentiment national arménien à travers la diaspora, et rendu possible par la réussite financière des communautés arméniennes. Enfin, les Arméniens accèdent au sein de l’Empire ottoman à une reconnaissance importante lorsque le sultan Mehmet II le Conquérant (1432-1481) institue le système des millet, "nations" confessionnelles bénéficiant au sein de l’Empire d’un statut spécifique : à la tête du millet arménien est placé le patriarche de Constantinople, qui devient dès lors l’autorité suprême de l’Église arménienne.

Lire également sur Les clés du Moyen-Orient :

- Histoire de l’Arménie, (1/3) : des origines jusqu’à la conquête arabe
- Histoire de l’Arménie, (3/3) : histoire de l’Arménie contemporaine

Bibliographie :
- L’Arménie et Byzance, histoire et culture, Paris, Publications de la Sorbonne, 1996, 242 pages.
- Jean V Catholicos d’Arménie, Histoire d’Arménie, traduction et notes par Patricia Boisson-Chenorhokian, Leuven, Peeters, 2004, 453 pages.
- Gérard Dédéyan (dir.), Histoire du peuple arménien, Toulouse, Privat, 2007, 991 pages.
- Gerard J. Libaridian, L’Arménie moderne : histoire des hommes et de la nation, Paris, Éditions Karthala, 2008, 268 pages.
- Claude Mutafian et Éric Van Lauwe, Atlas historique de l’Arménie, Proche-Orient et Sud-Caucase, du VIIe siècle avant J.-C. au XXe siècle, Éditions Autrement, 2001, 144 pages.

Publié le 24/04/2013


Tatiana Pignon est élève en double cursus, à l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, ainsi qu’à l’Université de la Sorbonne en Histoire et en langue. Elle s’est spécialisée en l’histoire de l’islam médiéval.


 


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