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Qu’est-ce-que le salafisme ?
Article publié le 07/12/2011

Par Olivia Blachez

Depuis plusieurs années, une nouvelle identité religieuse semble avoir fait son apparition en Europe et dans le monde : le salafisme. Les auteurs des attentats de Paris (1995), de New-York (2001), Casablanca (2003), Madrid (2004), Londres (2005) se réclament de l’appartenance à ce mouvement.

Sur Internet, les vidéos d’égorgement d’otages en Irak sont diffusées par des groupes qui se réclament indifféremment du “jihadisme” ou du “salafisme”. Le succès de la dynamique salafiste dans les milieux sunnites a réactivé la traditionnelle fracture confessionnelle entre chiites et sunnites dans le monde musulman. Cette réalité touche également les sociétés européennes puisqu’elles assistent à la revendication d’une conception totale de la foi par une minorité qui dénonce les valeurs impies des sociétés occidentales tout en refusant l’emploi de la violence, à travers le refus de la mixité dans les écoles et les hôpitaux par exemple. Ainsi, depuis 1990, on assiste au développement d’un large prosélytisme salafiste qui articule à la fois refus de la mondialisation et refus des valeurs républicaines.

“Le salafisme est une vision de l’islam qui privilégie le Coran, la sunna et l’imitation des pieux ancêtres (salaf sâlih) assimilés aux compagnons du Prophète Muhammad dans la période idéalisée de la première communauté de Médine (622-661). Il s’agit donc d’une lecture fondamentaliste, voire littéraliste des textes de l’Islam, hostile à l’intervention de la raison dans l’interprétation du message divin” (Dominique Thomas) [1].

Mais cette définition ne peut suffire à expliquer un phénomène qui touche la péninsule arabique comme l’Europe, dont les origines peuvent remonter au Moyen-Age, qui rencontre un écho auprès des jeunes musulmans et des nouveaux convertis, qui peut être “quiétiste” comme jihadiste. Comment expliquer les raisons d’un tel succès dans des contextes si divers ? Surtout, est-il possible d’identifier des grilles de lecture communes et structurantes à toutes ces manifestations religieuses et politiques diverses, voire contradictoires, du salafisme moderne ?

I- Le salafisme : une pratique totale de la foi en référence à un corpus théologique commun

1) Un “scripturalisme théologique” (Olivier Roy)

Les salafistes voient le monde à travers le prisme de la charia et refusent les compromissions au sein de l’oumma musulmane.

Un mouvement sunnite mais des controverses méthodologiques. Etymologiquement, le salafisme est une mouvance de l’Islam qui a pour but de revenir aux sources d’un Islam originel : il prend pour exemple les “pieux ancêtre" (salaf al-salih), c’est-à-dire les premiers musulmans dans l’Arabie du VIIe siècle. Le Coran doit être interprété grâce la sunna du Prophète (l’ensemble de ses paroles, gestes et attitudes) et non par l’exercice de la raison individuelle. Au Moyen Age, le développement du salafisme s’accompagne de grandes interrogations philosophiques. Le cheikh Al Hanbal, au IXe siècle, élabore une doctrine promise à une longue postérité : il pose le Coran et la sunna comme sources uniques de la légitimité religieuse. Le texte coranique doit être reçu tel quel, comme tel, sans susciter de questionnement car il est incréé et éternel. La raison humaine, limitée par nature, ne peut pas l’expliquer afin de tenter de saisir l’essence du message divin. C’est pour cela que le croyant doit recourir aux paroles du Prophète et des premiers musulmans pour comprendre le sens du message divin.

L’entrée du salafisme en politique avec Ibn Taymiyya et Ibn al-Wahhab. L’œuvre d’Ibn Taymiyya (1263-1327) sera annexée par l’islamisme radical car c’est ce penseur qui le premier donne son importance au jihad. Il s’agit d’une figure paradoxale car il a prôné la lutte contre toutes les formes de déviations religieuses : il prend l’exemple de la conversion superficielle des Mongols lorsqu’ils envahissent Damas en 1300. Mais en même temps, ce personnage a fait preuve d’un certain loyalisme politique, dans la droite ligne du hanbalisme, en prônant l’obéissance à l’autorité politique établie. Dans l’Arabie du XVIIIe siècle, Mohammed Ibn Al-Wahhab accuse ses coreligionnaires de retomber dans l’ignorance préislamique. Il prône l’unicité divine contre toutes les formes d’impiété populaire (pèlerinages, culte des saints) qui doivent être combattues. Pour lui, ce sont les modalités de la croyance qui vont déterminer l’appartenance à l’Islam et c’est à partir de là qu’Al-Wahhab élabore sa “théorie du soupçon” contre toutes les formes de croyance qui s’éloigneraient du Coran et de la sunna. L’héritage des trois figures que sont Ibn Hanbal, Ibn Taymiyya et Ibn al-Wahhab est très présent dans le salafisme contemporain.

2) Un anti-occidentalisme culturel

Le terme de salafisme date de la fin du XIXe siècle avec Jamaluddin Al-Afghani. L’idée est de “contourner une tradition religieuse sclérosée et une histoire politique où les musulmans se sont aliénés dans le colonialisme, en revenant aux textes originaux et au modèle de société du temps du Prophète. Il faut donc rouvrir les portes de l’interprétation (ijtihâd)” [2]. Avec le salafisme, le retour aux sources de l’Islam devient indissociable de l’anti-occidentalisme.

Le refus de toute influence occidentale. Aujourd’hui, le salafisme se manifeste essentiellement par son anti-occidentalisme. Celui-ci, selon Olivier Roy, peut prendre deux formes : dogmatique (les Saoudiens sont les alliés stratégiques des Etats-Unis mais refusent toute église sur leur sol) ou militante (attentats terroristes). Pour Olivier Roy, derrière cet anti-occidentalisme, c’est le refus même du concept de culture qui est à l’œuvre dans le salafisme pour lui préférer le concept de religion à travers une foi qui s’exprime dans le code du licite et de l’illicite. La ligne de fracture entre conservateurs et radicaux (prédication VS jihad) au sein de la mouvance salafiste n’est pas une différence d’ordre théologique selon Olivier Roy. Pour lui, l’explication de la différence entre ces deux expressions du salafisme réside dans “la position institutionnelle des acteurs (le grand mufti d’Arabie Saoudite peut difficilement être jihadiste) ou dans des choix de stratégie (le Hizb ut-tahrir considère que le lancement du jihad est prématuré)”.

Les paradoxes du salafisme moderne dans son rapport à la mondialisation. L’attitude des militants salafistes est pourtant paradoxale : ils affirment combattre les effets néfastes de la mondialisation sur l’intégrité de la foi musulmane alors qu’elle est responsable du succès de la dynamique salafiste au cours des dix dernières années, en particulier à travers le rôle d’Internet.

II- Des salafismes : des pratiques divergentes voire contradictoires, entre coopération et rivalité

“Le fait que des acteurs situés aux extrémités opposés du spectre politique se réclament de la même tradition religieuse prouve la malléabilité du salafisme dans sa dimension politique”. [3].

1) Le salafisme littéraliste

La doctrine. Le salafisme littéraliste prône l’immersion du croyant dans les textes religieux et refuse toute forme de participation politique, perçue comme responsable de la division des croyants. En général, cette expression du salafisme s’identifie au wahhabisme saoudien, même s’il existe au sein de ce courant une opposition aux Saoud. Ce salafisme est souvent appelé “quiétiste” car il y a une insistance sur la nécessité d’obéir au pouvoir politique en place, inconditionnel s’il est musulman.

Les applications politiques. En général, les salafistes littéralistes se caractérisent par leur haine des Frères musulmans, accusés de rechercher constamment la prise de pouvoir plutôt que de défendre le corpus divin. Il y existe une hostilité de principe à l’égard de la pratique électorale mais des compromis peuvent être faits : ainsi, au Koweït, la participation électorale a permis de combattre l’influence des Frères Musulmans. Les “salafistes scientifiques”, très proches du pouvoir saoudien, ont remporté les élections de mai 2008 au détriment des Frères musulmans. Au contraire, le parti de la Umma refuse de participer au jeu politique en raison du caractère autoritaire du régime des al-Sabah. Ils réclament un gouvernement islamique démocratique.

2) Le salafisme réformiste

La doctrine. Il privilégie une lecture politique du monde et une vision très conservatrice de la société à travers les thèmes modernes (la politique américaine en Irak et en Aghanistan, le conflit israélo-arabe et la cause palestinienne, les musulmans dans le Caucase et dans les Balkans). Les salafistes réformistes s’expriment dans un arabe accessible au plus grand nombre, à l’inverse de certains textes salafistes au style soutenu.

Les applications politiques. La principale expression du salafisme réformiste est représentée par le courant da la Sahwa Islamiyya, le “réveil islamique”, dans l’Arabie saoudite des années 1990. Ce mouvement, lancé par des jeunes prédicateurs saoudiens et des intellectuels issus de la société civile, appelle la monarchie saoudienne à se réformer politiquement. Ils demandent une plus grande ouverture des institutions politiques au champ du religieux et une redéfinition des alliances avec l’Occident. Ce courant s’est beaucoup inspiré des Frères musulmans en prônant une contestation par le débat politique et religieux. Pour lui, dans le pacte originel entre Ibn Al-Wahhab et Ibn Al-Saoud, c’est le politique qui était subordonné au religieux, il faut donc rétablir l’autonomie du religieux.

3) Le salafisme-jihadisme

La doctrine. Le salafisme-jihadisme place le devoir du jihad au cœur de la croyance religieuse. « N’importe quel croyant est autorisé à prononcer un jihad obligatoire et individuel si l’imam (aujourd’hui le dirigeant d’un pays musulman) est défaillant dans l’exercice de ses obligations religieuses » (Bernard Rougier).

Les applications politiques. Le principal clivage au sein de cette mouvance porte sur l’échelle du jihad : globale ou locale. La lutte peut se dérouler sur un territoire national (Tchéchénie, Palestine, Irak), dans tout territoire musulman occupé par une armée étrangère mais aussi dans l’ensemble des régimes arabes jugés illégitimes. Le courant salafiste-jihadiste est né des expériences de contestation du régime saoudien (1929 par les Ikwans et 1979 lors de la prise de la mosquée al-Haram à la Mecque par le groupe Juhayman al-Utaybi). Ils ont également lutté contre l’occupation soviétique en Afghanistan. C’est de là que naît autour d’Oussama Ben Laden la mouvance jihadiste internationale qui prend vers la fin des années 1980 le nom d’Al-Qaïda. Le salafisme devient avec eux dogme religieux et méthode politique, et le jihad moyen de lutte de type révolutionnaire.

La référence à un corpus théologique commun débouche sur des manifestations politiques très diverses voire contradictoires dans leurs principes. Certaines mouvances au sein du salafisme sont entre coopération et rivalité, et il est difficile d’identifier les expressions du salafisme à l’échelle locale, régionale et internationale. Le salafisme existe aujourd’hui en Europe et sur Internet. Les lignes de fractures du mouvement sont remises en question : on ne peut pas forcément opposer salafistes quiétistes et salafistes politiques. De même, le rapport à la violence est complexe.

Bibliographie

ABOU DIAB, KARAM, LABEVIERE, LARIEGE, ROY, SFEIR, Dictionnaire mondial de l’islamisme, Paris, Plon, 2002.

[1François Burgat et Mu‘hammad Sbitli, « Les Salafis au Yémen ou… La modernisation malgré tout », Chroniques yéménites [En ligne], 10 | 2002, mis en ligne le 07 septembre 2007, URL : http://cy.revues.org/137 .

[2Olivier Roy, L’Islam mondialisé (chapite 6 : Le néo-fondamentalisme ou salafisme), Paris, Le Seuil, 2002.

[3Bernard Rougier, Qu’est-ce que le salafisme ? Paris, PUF, 2008.

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