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Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire
Article publié le 13/04/2015

Compte rendu de Louise Plun

Les termes de « Daech », d’« Etat islamique en Irak et au Levant » ou d’« Etat islamique » sont aujourd’hui omniprésents dans l’actualité du Moyen-Orient et européenne et participent au rejaillissement de l’actualité irakienne et syrienne dans la presse occidentale. Cette réalité contraste pourtant avec les décennies précédentes où l’actualité irakienne s’était vue délaissée par les médias occidentaux, ne relatant que les événements d’un pays embourbé dans une « guerre de basse intensité » déclenchée en 2003. Comme le souligne Jean-Pierre Luizard, directeur de recherche au CNRS, historien spécialiste du Moyen-Orient et du Proche-Orient, en particulier de l’Irak, de la Syrie et du Liban, l’année 2014 marque en effet un tournant dans cette attitude, puisqu’elle introduit un nouvel acteur : l’Etat islamique. Il s’agit selon lui d’un « OVNI politique », dont le décryptage apparait des plus complexes et bien souvent bâclé par l’analyse des médias. En effet, contrairement aux idées reçues, l’apparition de cet acteur n’intervient pas lors de la prise de la ville de Mossoul en juin 2014, mais bien à l’occasion de ceux de janvier 2014, lors de la chute de la ville de Falloujah face à l’Etat islamique, événements pourtant passés inaperçus dans la presse. Peu de gens savent également que l’Etat islamique d’Irak nait le 13 octobre 2006, lors de l’auto-proclamation de l’organisation par la mouvance irakienne d’al-Qaïda, la dite Alliance des embaumés [1].

Dès lors, il apparait décisif d’aborder l’Histoire de ce mouvement jeune mais paradoxalement source d’un chamboulement rapide, avec précaution. Il est en effet impossible de comprendre le succès de l’Etat islamique sans en comprendre son Histoire. Bien qu’apparaissant comme un acteur jaillissant de nul part, Jean-Pierre Luizard souligne cependant les nombreux « faits avant coureurs », annonciateurs de ce chambardement géopolitique majeur.

Son ouvrage intitulé Le piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, paru aux éditions La Découverte en Janvier 2015, a pour objectif, annoncé dans son introduction, de comprendre l’avancée fulgurante de cet acteur, les raisons pour lesquelles les puissances arabes et européennes sont tombées dans son piège et de comprendre les tenants de ce dernier. Il s’agit donc d’analyser son Histoire courte mais également son Histoire longue, pour expliquer le « bouleversement du Moyen-Orient tel qu’on le connait depuis plus d’un siècle […] effet direct d’un retour brutal - et pourtant prévisible - de l’Histoire ».

L’ouvrage de Pierre-Jean Luizard s’ouvre avec la présentation de ce nouvel acteur qu’est l’Etat islamique, en expliquant dans un premier temps « les ingrédients [de son] succès », sources d’une « sidération » régionale et mondiale. Bien que l’Etat islamique apparaisse en 2006, c’est dans les années 2012-2013 que se précise son projet qui prend finalement forme en janvier 2014 avec la prise de la ville symbolique [2] de Falloujah, située dans la province irakienne occidentale d’al-Anbar. Le choix d’une ville située dans une province sunnite définit ainsi l’identité confessionnelle de l’organisation et révèle également « la politique de l’autruche » adoptée par le pouvoir central de Bagdad, pouvoir chiite, qui ne réagit pas à cette attaque. La prise de la ville de Mossoul en juin 2014 provoque l’« aberration » et fait ainsi connaitre l’Etat islamique. Cependant, sa notoriété n’est pas seulement le fait d’une victoire militaire, elle repose surtout sur un processus pensé par l’Etat islamique pour l’établissement de son influence. L’EI se distingue en cela de la stratégie adoptée par les autres groupes islamistes tels qu’al-Qaïda. Il consiste en la restitution du pouvoir conquis aux acteurs locaux contre la satisfaction de certaines exigences bien pesées, comme l’allégeance, le respect des moeurs et injonctions imposés. Ne s’imposant pas à la manière d’« une puissance étrangère », elle satisfait les entités locales et se place en tant qu’héritier de leurs revendications prônées lors des printemps arabes. Ainsi l’Etat islamique instrumentalise les nombreuses frustrations des populations et parvient, grâce à ce subtile mélange, à se maintenir en Irak et en Syrie.

La question qui se pose alors est de savoir si l’appellation Etat islamique réfère bel et bien à un « Etat » ou à une « organisation terroriste » ? Pour y répondre, il faut comprendre que l’avancée fulgurante de l’EI sur le plan militaire - c’est-à-dire la prise des trois quarts du territoire arabe sunnite de l’Irak depuis juin 2014 ainsi que la prise symbolique de Mossoul - est en majeure partie le fait de la désintégration physique et mentale de la figure de l’armée irakienne, « armée fantôme » en complète déliquescence.
Ainsi, le 29 juin 2014, Abou Bakr al-Bagdadi s’auto proclame calife d’un territoire concret et défini. Ce facteur territorial constitue un tournant par rapport aux autres organisations à l’image d’al-Qaïda. La nouveauté de l’Etat islamique est avant tout la territorialisation de son pouvoir. Il possède en effet un territoire défini, ce qui fait de cet acteur une entité politique en « construction », à la tête de laquelle se trouve un souverain déjà en place, un code de loi intrinsèque à son idéologie et déjà largement connu, une monnaie, une armée équipée, qualifiée, largement financée et qui cumule l’avantage d’être perçue comme une armée de libération par les populations sunnites face à une armée irakienne gangrenée par son assimilation à la corruption et à son caractère de force étrangère. Pour finir, l’Etat islamique a à sa disposition d’importants fonds monétaires et financiers, acquis grâce au financement des Etats voisins, en particulier les pays du Golfe, grâce au butin de guerre (la seule prise de Mossoul aurait rapporté 313 millions d’euro à l’organisation), au racket ainsi qu’aux revenus issus des impôts (la zakât [3], la sadaqa [4] et la jizya [5]). Ces éléments, propres au bon fonctionnement d’un Etat, donnent une certaine « visibilité politique » pour les populations irakiennes sunnites et confèrent ainsi à l’Etat islamique une sorte de « label » qui s’accompagne de son acceptation par la population. Celle-ci, qu’elle soit passive ou active, reste néanmoins « versatile » comme le souligne Jean-Pierre Luizard, ce qui explique la nécessité pour l’Etat islamique de transformer cette « labellisation de circonstance » en un « Etat de droit islamique ». Un Etat qui serait légitime puisque se plaçant dans la continuité historique irakienne et syrienne. Cet objectif passe avant tout par la manipulation de l’opinion publique.

L’auteur explique que la position des populations vis-à-vis de l’EI est à mettre parallèle avec son avancée militaire qui peut se découper en deux phases. Celles-ci ont cependant toutes deux pour objectif la prise de la Bagdad et sa province de Dilay, ainsi que la province d’al-Anbar [6]. Pierre-Jean Luizard distingue donc une première phase d’expansion rapide, facilitée par des accords passés avec les populations kurdes dans les premiers temps de cette phase, mais qui s’arrête de façon nette en juin 2014 lors de la rupture de ces accords. La seconde phase est marquée par l’abandon des volontés d’expansion trop vastes, et donc « revu(e)s à la baisse ». Cet abandon se couple d’un changement de tactique. Celle-ci est présentée au monde le 29 juin 2014 avec l’abolition purement symbolique [7] de la frontière Sykes-Picot.

Cette démarche symbolique démontre la volonté de l’Etat islamique de s’inscrire dans la continuité le l’Histoire irakienne et syrienne, démarche qui répond cependant à une instrumentalisation de l’Histoire, que Jean-Pierre Luizard définit comme une « erreur créative » de la part de l’Etat islamique. Dès lors, on ne peut pas comprendre l’Histoire de l’Etat islamique sans un retour sur l’Histoire des pays dans lesquels il évolue.

La deuxième partie de l’ouvrage de Pierre-Jean Luizard, intitulée « De Sykes-Picot à Yaaroubiya, le retour de l’Histoire », explique les ressorts et conséquences d’un passé historique lourd, simplifié et instrumentalisé par l’Etat islamique afin d’en faire ressortir les traits de l’injustice et du colonialisme occidental. Le territoire aujourd’hui conquis par l’EI correspond en effet à d’anciennes régions ayant appartenues à l’Empire ottoman, une entité étatique musulmane transnationale au sein de laquelle évoluaient diverses identités confessionnelles. En effet, l’Empire reposait sur un système de milet, incluant les Gens du Livre et les musulmans. Les Chiites n’en faisaient pas partie, étant considérés comme une identité religieuse non reconnue. C’est au début du XXème siècle, dans le contexte de la Première Guerre mondiale, que les tractations visant au dépeçage de l’Empire ottoman commencent. Jean-Pierre Luizard revient sur les promesses faites par les dirigeants européens au Chérif Hussein de La Mecque concernant l’établissement d’un royaume arabe, des promesses qui ne sont que des « réponses dilatoires [au] caractère flou et versatile ». Le découpage de la région du Moyen-Orient par les Britanniques et les Français, qui en sont les acteurs principaux, comporte en réalité « l’épineuse question palestinienne », « des contradictions et tensions de la politique impériale britannique » ainsi qu’une forte « rivalité avec la France ». L’épopée de la révolte arabe et de Lawrence d’Arabie se termine finalement par la conférence de San Remo en avril 1920, où les négociations prennent place sans les Arabes et aboutissent à l’établissement des mandats encadrés par la Société des Nations. De ces « promesses trahies », on retient surtout la négation de l’idéalisme wilsonien, la concession d’un titre purement honorifique concernant Fayçal, le fils d’Hussein de La Mecque, ainsi que « le triomphe d’une rencontre », celle de la puissance mandataire britannique et des élites issues des minorités relieuses.

Cette rencontre aboutit en effet, dans le cas de l’Irak, à la construction d’un Etat « sous la domination de la communauté arabe sunnite minoritaire et, donc, [à une construction qui s’établit] dans un rapport d’antagonisme permanent avec sa propre société [ …] qui sera reproduit par tous les régimes irakiens successifs. » En effet, Jean-Pierre Luizard démontre dans un sous chapitre intitulé « Chimères panarabistes » que les nationalistes au pouvoir, qu’ils soient laïcs ou à connotation confessionnelle, ont repris à leur compte un « discours arabe qui fonctionne depuis longtemps comme un artifice destiné à masquer le fait que leur cible est d’abord le contrôle politique des Etats issus des mandats. » Dès lors, il est possible de comprendre l’action de l’Etat islamique qui a pour but affiché la négation totale de ces frontières mandataires, vues comme l’objet d’un pouvoir colonial puis d’un pouvoir tenu par des minorités en faveur de leurs propres intérêts. Cependant, Jean-Pierre Luizard pose la question suivante : ce « syndrome Sykes-Picot reste [t-il] suffisamment prégnant pour que le coup médiatique de l’Etat islamique ait une réelle portée » ? L’auteur met alors en relief d’autres explications intrinsèques aux Etats irakien et syrien : des contradictions internes, comme par exemple le fait d’avoir fait passer des majorités démocratiques pour des majorités démographiques. Ces contradictions révèlent le caractère perfide et pervers de l’Etat mis en place par les puissances mandataires puis légué aux acteurs respectifs locaux, puisque reposant sur l’exclusion de la majorité populaire du pouvoir. Comme le souligne Pierre-Jean Luizard en conclusion de ce chapitre, « ce ne sont pas les combattants de l’Etat islamique qui ont amorcé le processus d’autodestruction du régime de Bachar al-Assad qui entraine toute la Syrie dans sa chute chaotique ». Cette situation de faiblesse, bien que largement exploitée et alimentée par l’action de l’Etat islamique, trouve ses origines dans une Histoire plus ancienne que l’auteur étudie dans le chapitre suivant.

Jean-Pierre Luizard s’attache en effet à mettre en lumière les circonstances et les conséquences de la construction d’un Etat irakien « contre sa société ». L’auteur introduit la fameuse « question irakienne » dont la complexité repose sur un double rapport de domination et de friction : entre sunnites et chiites dans un premier temps, puis entre Arabes et Kurdes dans un second. Cette opposition confessionnelle doublée d’une opposition ethnique constitue la clé pour comprendre la situation. En effet, les pouvoirs politique et militaire sont depuis 1920 entre les mains de la minorité, c’est-à-dire la population sunnite qui représente 25% de la totalité, et placée au pouvoir par le jeu diplomatique des Britanniques à l’époque du mandat. Cette contradiction est incarnée par un texte de loi irakien, le Code de la nationalité irakienne qui, comme l’explique l’auteur, établit deux catégories de nationalité, A et B et une relation de subordination. L’explication est à chercher au lendemain de la chute de l’Empire ottoman. En effet, les populations sunnites obtiennent une nationalité correspondant à un « rattachement ottoman », et les populations de confession chiite, non reconnues au sein de l’Empire, une nationalité découlant d’un « rattachement persan ». Cette vision dichotomique, dont l’armée se fait également le miroir, survit à toutes les révolutions et coups d’Etats de la vie politique irakienne. En 1968, Saddam Hussein arrive au pouvoir, via l’imposition sur la scène politique du parti Baas. Commence alors la « spirale infernale » dans laquelle le dirigeant jette son pays, et qui se termine en 2003 avec l’intervention des Etats-Unis. Seulement, l’intervention occidentale ne va résoudre aucun des problèmes relatifs à la « question irakienne » puisque l’on se contente de reconstruire un nouvel Etat irakien, toujours sur des bases confessionnelles, mais en renversant les ethnies au pouvoir. Le tandem sunnite et kurde est exclu du pouvoir, tandis que les chiites y accèdent. On comprend alors l’image de revanche que peut incarner l’Etat islamique aujourd’hui pour les populations sunnites irakiennes. Une manipulation finement construite de la part de l’organisation qui selon l’auteur correspond à un « retour sanglant de la ‘question irakienne’ ».

L’auteur analyse ensuite le cas syrien, qui à la différence de l’Etat irakien qui a toujours été teinté par la diversité religieuse, est un Etat « rattrapé par le confessionnalisme ». Pierre-Jean Luizard rappelle que la Syrie, comme l’Irak, a été une province de l’Empire ottoman. Sur son territoire, comprenant le Liban, la Syrie et la Jordanie actuels, coexistent alors un nombre beaucoup plus élevé de minorités (juives, chrétiennes, druzes, alaouites…) et une grande majorité d’Arabes sunnites. Cependant, la puissance mandataire française va s’appuyer sur ces minorités religieuses, mettant toujours en avant son devoir de protection vis-à-vis d’elles. Cette politique de fragmentation va cependant se heurter au nationalisme prôné par les Syriens et faire face aux nombreuses révoltes locales sunnites, ainsi qu’aux mécontentements des minorités qui ne se satisfont pas du semblant de pouvoir que le pouvoir mandataire leur accorde. Ainsi l’explique Pierre-Jean Luizard, « l’Etat syrien mandataire […] est contesté dès le départ par toutes les communautés pour des raisons différentes et sa construction ne s’appuie pas sur l’hégémonie de l’une d’entre elle », à l’inverse de l’Irak qui s’appuie sur la communauté sunnite minoritaire. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, la France accorde l’indépendance à la Syrie. Le pays expérimente alors une vie politique mouvementée, ponctuée de coups d’Etat, une situation qui consacre dans les années 1960 l’émergence du parti Baas, fondé à l’origine par un trio d’acteurs reflétant la diversité confessionnelle du pays mais prônant un laïcisme politique. Cependant, cet idéal laisse vite place à des luttes internes entre différentes factions du pouvoir, incarnées chacune par un tenant militaire. « C’est dans ce contexte de factionnalisme complexe, de marginalisation des civils et d’éclipse de la génération fondatrice du Baas, le tout masqué par un vernis de discours nationaliste arabe » que Hafez al-Assad s’impose au sommet de l’appareil étatique syrien. Son appartenance à la minorité confessionnelle alaouite, couplée à sa politique d’accaparation du pouvoir pour lui et son entourage - politique reprise par son fils Bachar al-Assad - entraine la désaffection des sunnites à l’égard du pouvoir. Cette politique intérieure doublée d’une politique extérieure visant au rapprochement avec l’Etat chiite iranien accentue les dissensions entre le pouvoir et la majorité sunnite. Jean-Pierre Luizard explique ensuite la politique dangereuse de Bachar al-Assad dans le contexte des soulèvements des printemps arabes de 2011, qui a mené à la situation de chaos actuelle. Quoi qu’il en soit, l’occupation militaire américaine en Irak et les événements révolutionnaires liés au printemps arabe en Syrie aboutissent « au même résultat : le délitement de l’Etat et le démembrement de son territoire sur des bases confessionnelles et ethniques ». Une situation qui constitue pour l’Etat islamique un terreau idéal à la pénétration de ses idées de révolte, de vengeance et d’union de la communauté sunnite.

En avant dernier point, l’ouvrage revient sur les impacts de la dissolution des Etats irakiens et syriens sur les pays voisins en précisant que la situation doit être traitée sous un angle différent, conformément à la « genèse de chacun d’entre eux ». L’auteur distingue en effet ceux dont la colonisation et la présence mandataire a laissé une marque prégnante, comme le Liban ou la Jordanie et des pays comme la Turquie et l’Arabie saoudite où l’influence européenne fut moindre. Pierre-Jean Luizard commence par évoquer le cas libanais menacé physiquement par l’avancée de l’EI sur le terrain d’une part et par le discours de celui-ci d’autre part. En effet, la situation institutionnelle du Liban est des plus complexes. Puisqu’établie sur la base du confessionnalisme politique [8] aujourd’hui menacée par la montée en force du Hezbollah - identifié par l’auteur comme un véritable « Etat dans l’Etat » - la société libanaise sunnite peut en effet s’avérer sensible à cette « réthorique ». De plus, le Liban est un pays fragilisé par le conflit israélo-arabe persistant, par l’afflux constant de réfugiés palestiniens qui bouleverse un équilibre démographique et économique (ressources, en eau…) fragile, ainsi que par quinze années de guerre civile communautaire qui font du pays une sorte de caisse de résonance aux multiples tensions qui parcourent la région du Moyen-Orient. Depuis les années 2000 cependant, un antagoniste occupe le devant de la scène : un « face-à-face interne à l’islam entre chiites et sunnites » sur lequel vient s’ajouter la question des réfugiés syriens depuis 2011. Parmi ces réfugiés, le clivage entre opposants et partisans du régime syrien se révèle prépondérant. L’auteur précise cependant que l’identité multiconfessionnelle du Liban freine la volonté d’invasion du pays par l’EI mais que ses « incursions répondent [en revanche] à une stratégie de provocation extrêmement bien pensée qui vise à miner la fragile cohésion de la société libanaise », à provoquer la colère occidentale ainsi que de la coalition mise en place.
La Jordanie est devenue un membre actif de cette coalition puisqu’elle est directement impliquée dans le conflit par sa situation géographique et son histoire politique. En effet, l’ancien mandat britannique fut également victime des fameuses « pommes trahies », Abdallah Ier, le troisième fils du chérif Hussein étant placé sur le trône sur pays sous surveillance britannique. De plus, le pays est directement touché par le conflit israélo-palestinien et israélo-arabe, puisque la majorité de la population jordanienne est aujourd’hui d’origine palestinienne. On retient les événements de Septembre Noir en tant que révélateurs du profond ressentiment jordanien envers la présence palestinienne. Malgré la libéralisation économique et politique du pays dans les années 1980, la Jordanie demeure une terre d’élection salafiste à l’image du sud du pays qui échappe totalement au contrôle du gouvernement, tombé aux mains de la mouvance salafiste. Celle-ci se fait, d’ailleurs, de plus en plus active. En effet, la Jordanie fournit un nombre de combattants conséquent à l’EI. Ceci met en lumière un des plus grands paradoxes jordaniens : malgré sa faible légitimité institutionnelle et frontalière, le pays est vu par les puissances occidentales comme un rempart face à l’EI. Ce dernier est pourtant à ses portes et le conflit avec lui est qualifié par le roi Abdallah de « Troisième Guerre mondiale ».
Cette « obsession » frontalière est également omniprésente dans le cas de l’Arabie saoudite qui a fait le choix pour sa part de la construction d’un mur le long de sa frontière commune avec l’Irak. La situation de l’Arabie saoudite est tout à fait intéressante puisque le pays est victime d’un effet boomerang, ayant en effet « nourri des mouvements, [au nom d’une vision rigoriste de l’islam] qui aujourd’hui se retournent contre eux ». Fondé en 1932 par Ibn Saoud et fort de sa manne pétrolière, le pays se développe rapidement et devient vite un acteur de poids dans la région. L’Arabie saoudite est cependant confronté aujourd’hui à trois menaces notables : « la question chiite, la situation au Yémen et la subversion salafiste et djihadiste », ce qui la place au coeur d’un guêpier mortel puisqu’entourée de mouvances jihadistes remettant en cause ses frontières. Au vue de la situation, le pays rentre dans la coalition contre l’EI.
Pour finir, Jean-Pierre Luizard évoque le cas de la Turquie, qui depuis l’arrivée au pouvoir en 2002 de l’AKP, marginalise les communautés religieuses, en particulier la minorité kurde. Secouée de l’intérieur par plusieurs mouvements sociaux ces dernières années, à l’image des événements du parc Gezi en 2013, et victime sur le plan de sa politique extérieure d’une désillusion, l’AKP a aujourd’hui perdu à son « jeu de poker ». En effet, le pays est actuellement isolé sur la scène politique arabe, d’une part en raison son double jeu vis-à-vis du conflit syrien et de son incapacité à « désigner son véritable ennemi », d’autre part parce que les conflits confessionnels présents au sein du monde arabe qu’elle voulait utiliser en prenant appui sur les communautés sunnites afin d’étendre son emprise, « ont maintenant débordé sur son propre territoire et que le « créneau » est occupé par l’Etat islamique. » Pierre-Jean Luizard expose ainsi clairement le renfermement du « piège de Daech » sur la Turquie : l’organisation djihadiste à su instrumentaliser « le rêve de l’AKP de reconstituer une sphère d’influence néo-ottomane en mettant à nu l’ambiguïté coupable de la stratégie turque » et en devenant un acteur probant et subversif de la diplomatie turque.

Dans la dernière partie de son ouvrage, Pierre-Jean Luizard explique pourquoi les puissances occidentales et l’opinion occidentale sont tombées dans le piège de l’EI. L’auteur présente dans un premier temps l’« expansion concomitante » de l’Etat islamique en Syrie et en Irak. Alors que le territoire syrien conquis pouvait encore être qualifié de « peau de léopard » en juin 2014, il apparait désormais comme un espace uniformisé, conquis à une vitesse fulgurante du fait du vide militaire, démographique et politique syrien plongé dans la guerre civile. En Irak, la présence de l’EI se solidifie, l’organisation contrôle ainsi les postes-frontières. Cette avancée résulte d’une avancée concomitante mais relève de stratégies différentes propres au deux pays. L’expansion syrienne résulte de la rencontre entre les djihadistes irakiens, introduits sur le sol du pays frontalier, avec les djihadistes syriens, qui au delà de leur action coopératrice, faisaient du sol syrien un point de projection pour les djihadistes du pays.
Dans la prolongation de cette invasion territoriale, l’Etat islamique prévoit la formation d’un Etat structuré et territorialité, ce qui constitue à la fois la rupture de l’organisation avec al-Qaïda et une des sources fondamentales de son succès. Pierre-Jean Luizard revient ensuite sur les structures extraordinairement efficaces mises en place, et pour la grande majorité établies à l’image des institutions califales déjà en place à l’époque médiévale.
Fort de ses institutions, fort de son territoire, fort de ses ressources et trafics pétrolier, fort de son discours attractif, l’Etat islamique est un véritable Etat en construction et mérite ainsi son patronyme. Mais sa plus grande force repose sur son appareil médiatique, sa propagande et sa communication dont les auteurs et producteurs s’avèrent être des « professionnels de talents ». Ainsi l’Occident se trouve choqué et marqué par « un mélange sophistiqué de publicité sensationnaliste, avec une savante mise en scène des crimes commis ». De plus, l’Etat islamique démontre une parfaite instrumentalisation de la question des minorités. En effet, l’organisation utilise le destin des chrétiens d’Orient et des autres minorités comme levier d’indignation chez les pays occidentaux ou voisins. Pour finir, le discours de l’EI véhicule une vigoureuse portée universaliste qui séduit au-delà de ses frontières. Ainsi le précise Pierre-Jean Luizard, « il ne s’agit pas d’un conflit entre deux cultures, entre Orient et Occident, entre arabité et monde euro-atlantique, mais d’un choc de titans entre islam et mécréance. Et dans l’islam tout le monde est le bienvenu, même des Européens blonds aux yeux bleus d’origine catholique. » La fin de l’ouvrage dévoile toute la complexité de la situation : l’Etat islamique a parfaitement saisi la manière de penser de l’Occident ainsi que de ses acteurs, et l’a piégé en atteignant son objectif en « [l’] impliquant dans la guerre ». Face à un acteur qui porte un projet étatique et politique attractif, la coalition internationale anti-EI n’a absolument aucune alternative et espérance politique à proposer aux populations déjà tombées sous le joug de l’EI ou qui en sont sur le point.
Ainsi « 2014 pourrait être l’année où tout a basculé ». L’Etat irakien est mort selon l’auteur, le chaos syrien parait sans fin. Toutefois, il est néanmoins difficile de prédire l’avenir de cet Etat islamique. Ce qui est sûr au contraire, c’est qu’« une longue période historique s’achève [et que] nous ne reviendrons pas au Moyen-Orient que nous avons connu depuis un siècle. » Les dernières lignes de l’ouvrage résonnent tel un avertissement aux démocraties occidentales : il faut que ce « retour de l’Histoire » nous servent de leçon pour combattre une puissance qui en est dramatiquement mais largement issue.

Pierre-Jean Luizard, Le piège Daech, L’Etat islamique ou le retour de l’Histoire, La découverte, févier 2015.

[1Alliance des Embaumés : groupe rattaché au Conseil consultatif des moudjahidin, constituée par Abou Moussad al-Zarqaoui.

[2La ville de falloujah connaît dix ans plus tôt deux sièges militaires américains.

[3Zalâk : « aumône légale », correspondant au troisième pilier de l’islam. Impôt relevé par l’Etat califal et payé par les musulmans.

[4Sadaqa : signifie « charité » au sens large du terme, puisqu’elle prend plusieurs formes : argent, aide physique, aide psychologique…

[5Jiziya : est un impôt payé par les communautés nommées dhimmis, sous les précédents califats, c’est-à-dire les Gens du Livre (Chrétiens, Juifs) reconnus par les musulmans mais qui doivent s’acquitter d’un impôt spécial.

[6Notamment en raison de la présence de camps de réfugiés et des villes saintes chiites.

[7Comme le souligne Jean-Pierre Luizard, le but de l’Etat islamique n’étant pas de « passer le CAPES d’histoire mais d’exécuter un coup médiatique », l’exaction historique qui entoure la frontière est à relativiser largement.

[8Tripartition entre un Président de la République libanaise maronite, un Premier ministre sunnite et un Président du Parlement chiite.

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