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La diplomatie britannique au Proche-Orient au XIXème siècle
Article publié le 02/06/2012

Par Clémentine Kruse

La diplomatie britannique au Proche-Orient au XIXème siècle diffère de celle des autres puissances européennes car, durant plus d’un siècle, elle fut activement mise en œuvre pour préserver l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman. En effet, les autres puissances européennes telles que la France et la Russie puis, plus tardivement l’Allemagne et la Autriche-Hongrie, ont tenté d’obtenir, au fur et à mesure des crises et des traités de paix signés avec l’Empire, des avantages territoriaux ou des zones d’influence afin de renforcer leur puissance. La politique britannique à l’égard de l’Empire ottoman est autre : le pays y détient certes des intérêts économiques, mais surtout, l’Empire représente pour lui un avantage géostratégique majeur ; il est le garant du passage vers la route des Indes. Cependant, si la conservation de l’intégrité territoriale de l’Empire est bien essentielle dans la politique diplomatique de la Grande-Bretagne durant la majeure partie du XIXème siècle, l’affaiblissement considérable de l’Empire, à la fin du siècle, provoque un changement dans la diplomatique britannique. La puissance européenne cherche désormais plus à consolider les zones d’influence qu’elle a acquises, qu’à conserver l’intégrité d’un Empire amputé d’un grand nombre de ses anciens territoires.

L’Empire ottoman : enjeu économique et géostratégique

L’Empire ottoman représente avant tout, pour la Grande-Bretagne, un enjeu économique et géostratégique, enjeu qui va déterminer sa politique diplomatique tout au long du siècle. Enjeu économique tout d’abord : la Grande-Bretagne est l’un des principaux investisseurs de l’Empire. En 1825, s’ouvre la possibilité de commercer avec l’Empire ottoman, quand la Compagnie du Levant perd son monopole commercial sur la région. Financiers et investisseurs britanniques s’engagent dans la voie ouverte. Les investissements individuels sont renforcés avec, en 1838, la signature d’un traité de libre-échange entre les deux pays : « au milieu du XIXème siècle, le Royaume-Uni était le premier partenaire commercial de l’Empire, en achetant 29% des exportations ottomanes et en fournissant plus de 40% de ses importations [1] » Cependant, si la Grande-Bretagne joue bien un rôle essentiel en tant que partenaire économique de l’Empire ottoman, l’inverse est moins vrai. La part du commerce avec l’Empire ottoman dans l’ensemble du commerce britannique demeure modeste : les partenaires privilégiés sont ailleurs.

Les Indes font partie des partenaires privilégiés de l’Empire britannique. Depuis la création de l’East India Compagny [2], en 1600, les Indes ont pris une place de plus en plus importante dans le commerce et l’expansion coloniale britannique, si bien que l’accès à la route des Indes devient une condition sine qua non de la diplomatie britannique. Des trois routes existantes, deux passent par la Méditerranée, et nécessitent donc un certain contrôle de celle-ci par les Britanniques, en particulier au Proche-Orient. Les Britanniques, déjà en possession de Gibraltar qui leur garantit un avant-poste en Méditerranée occidentale, vont donc chercher à obtenir les mêmes avantages au Proche-Orient, en garantissant tout d’abord l’intégrité de l’Empire ottoman, puis en établissant une zone d’influence dans la région, vers la fin du siècle. La garantie de l’intégrité territoriale de l’Empire ottoman n’est cependant pas sans difficultés : celui-ci est en effet soumis tout au long du siècle à la pression des ambitions russe et française. La Russie a en effet pour projet, depuis le règne de Pierre le Grand (1682-1725), d’étendre son empire sur des territoires appartenant à l’Empire ottoman, à la fois dans les Balkans et dans le Caucase, ce qui inquiète les Britanniques, déterminés à empêcher cette avancée. La France, quant à elle, dispose depuis le XVIIIème siècle de privilèges lui octroyant la protection des chrétiens d’Orient, situés principalement au Levant, et a noué des liens privilégiés avec le gouverneur d’Egypte, Méhémet Ali. La politique diplomatique de la Grande-Bretagne vise donc à préserver l’Empire ottoman des ambitions concurrentes des autres puissances européennes, tout en tentant d’éviter des interventions militaires directes.

La Grande-Bretagne, garante de l’intégrité de l’Empire

L’Empire ottoman est ébranlé au XIXème siècle par de nombreuses crises : si la plupart ont pour point de départ des troubles internes, les ambitions des grandes puissances européennes les poussent bien souvent à intervenir, transformant ces préoccupations d’ordre intérieur en de véritables conflits diplomatiques d’envergure internationale. Dans le jeu des puissances, la Grande-Bretagne fait non seulement figure de « gendarme de l’Europe » afin de préserver la paix, ou du moins l’équilibre des grandes puissances en Europe, mais aussi de garantie de l’intégrité de l’Empire ottoman. Cette politique est notamment soutenue et menée par les grands hommes politiques britanniques du siècle tels que Palmerston (1784-1865) ou Disraeli (184-1881), tous deux Premiers ministres sous le règne de la reine Victoria. Mais la protection de la Grande-Bretagne n’est pas sans compensations : en échange de leur appui, les Britanniques espèrent de l’Empire ottoman une modernisation de ses institutions et un engagement dans une voie plus libérale. Ainsi, Lord Palmerston déclare en 1862 : « rien ne contribuerait d’avantage à la paix de l’Europe que l’instauration d’un gouvernement fort, indépendant et bien administré en Turquie [3] ».

A la différence de pays tels que la France ou la Russie, la Grande-Bretagne ne traite quasiment jamais exclusivement avec l’Empire ottoman : son rôle est principalement celui de médiateur, notamment durant les grandes conférences de paix qui échelonnent le XIXème siècle. A la suite de la guerre d’indépendance grecque (1821-1830), c’est ainsi à Londres que s’ouvre en 1830 la conférence de paix visant à régler la question. Pour les Britanniques, l’enjeu est de contenir les ambitions du tsar russe Nicolas II. Il s’est en effet fait la voix des indépendantistes grecs auprès des puissances européennes, espérant de ce fait étendre son influence sur le pays nouvellement constitué. De la même façon, lors du second conflit opposant Méhémet Ali (1839-1841) au sultan ottoman, les Britanniques font pression sur les Français, soutien du gouverneur égyptien, afin de réduire les avantages qui leurs avaient été concédés, ainsi que de maintenir l’Empire ottoman dans une position de force vis-à-vis des régions aspirant à plus d’autonomie.

Le conflit des années 1875-1878, qui ébranle l’Empire ottoman, constitue un tournant majeur. La guerre déclenchée par la Russie contre l’Empire ottoman et la victoire de celle-ci provoquent une vague de russophobie en Grande-Bretagne. On craint en effet que la victoire des Russes et les avantages sans précédents accordés par le traité de San Stefano (1878) ne signent la fin de l’Empire ottoman et ne ferment aux Britanniques l’accès à la route des Indes – craintes d’autant plus vives que la Russie cherche également à étendre son influence en Extrême-Orient, où les Britanniques sont pour le moment les seuls européens présents. Pour la Grande-Bretagne, une telle situation est inacceptable, et la conférence de Berlin de juillet 1878 vise notamment à contenir, une nouvelle fois, les ambitions russes. En échange de leur aide, les Britanniques obtiennent du sultan ottoman l’île de Chypre (4 juin 1878), et possèdent dorénavant deux bases essentielles en Méditerranée : l’une occidentale et l’autre orientale. La politique diplomatique de Disraeli est essentielle, lors du conflit, pour permettre à la Grande-Bretagne de conserver ses avantages, et d’en obtenir de nouveaux.

Les années 1880 et le changement dans la diplomatie britannique

Suite au conflit de 1875-1878, la diplomatie britannique envers l’Empire ottoman connaît un changement : la Grande-Bretagne, devant un Empire considérablement diminué, cherche désormais moins à conserver l’intégrité territoriale de celui-ci, qu’à constituer des zones d’influence lui permettant de préserver son accès à la route des Indes. La banqueroute de l’Empire ottoman en 1876 diminue la confiance des investisseurs britanniques dans l’Empire, et ce sont surtout la France et l’Allemagne qui profitent du dernier quart de siècle pour établir des liens économiques privilégiés avec l’Empire. Ce changement dans la diplomatie est également lié à un changement de personnalité à la tête de la Grande-Bretagne : en 1880, William Gladstone remplace Disraeli à la fonction de Premier ministre. C’est l’époque de la « politique des bons sentiments », c’est-à-dire une politique qui serait orientée par des principes moraux. Les liens entre l’Empire ottoman et la Grande-Bretagne s’amenuisent, les officiers britanniques qui encadraient jusque là l’armée ottomane sont rappelés et c’est l’Allemagne qui devient la première conseillère de l’Empire ottoman sur le plan militaire.

De plus, le regard des Britanniques est désormais tourné vers l’Egypte : on dit ainsi que l’Empire britannique « abandonne Istanbul pour le Caire ». Depuis l’inauguration en 1869 du canal de Suez, l’Egypte est devenue un enjeu stratégique pour la Grande-Bretagne : si celle-ci contrôle l’accès au canal, elle ne craindra plus une fermeture de la route des Indes. Profitant des difficultés financières de l’Egypte, la Grande-Bretagne rachète en 1875 les parts de la Compagnie du Canal de Suez que possédait le khédive d’Egypte, et devient, avec la France, son principal actionnaire. Suite à la banqueroute de 1879, à des difficultés financières qui ne font que s’accroitre, liées à des troubles intérieurs, les Britanniques décident d’intervenir militairement en Egypte et prennent, en 1882, le contrôle du pays. En 1899, ils établissent également un protectorat au Koweït, constituant ainsi une large zone d’influence s’étendant des rives de la Méditerranée orientale au golfe Persique. La route des Indes leur est acquise, et l’Empire ottoman, à nouveau diminué suite aux guerres balkaniques de 1912-1913, n’apparaît plus comme un enjeu géostratégique essentiel qu’il faudrait préserver.

Tout au long du XIXème siècle, alors que l’Empire ottoman doit faire face aux luttes de pouvoir entre les différentes puissances européennes qui cherchent tour à tour à le préserver et à s’arroger des zones d’influence sur ses territoires, la Grande-Bretagne apparait comme la seule puissance véritablement garante de son intégrité territoriale. Cependant, son affaiblissement progressif et le renforcement de l’influence britannique aux Proche et Moyen-Orient diminuent son importance géostratégique aux yeux de la Grande-Bretagne. La sauvegarde de l’Empire ottoman n’est plus une condition essentielle à l’accès à la route des Indes et cesse alors d’être une des priorités de la Grande-Bretagne.

En lien avec cet article, lire également
- La pénétration allemande dans l’Empire ottoman à la fin du XIXème siècle (1880-1914)
- Les relations russo-ottomanes au XIXème siècle. Première partie : du début du siècle à la guerre de Crimée
- Les Relations russo-ottomanes au XIXème siècle. Deuxième partie : du milieu du siècle à la Première Guerre mondiale
- La question égyptienne, une lutte d’influence franco-britannique (1798-1882)
- 1875-1878 : Une crise de l’Empire ottoman
- Expédition d’Egypte (1798-1801)

Bibliographie

- Jean-Claude Caron et Michel Vernus, L’Europe au XIXème siècle : des nations aux nationalismes, Paris, Armand Colin, 2011, 493 p.
- Pierre Chassaigne, La Grande-Bretagne et le monde : de 1815 à nos jours, Armand Colin, 2009, 320 p.
- F. Jarrige, I. Avila, B. Agnès, Le monde britannique (1815-1931), Bréal, 2009.
- Yves Ternon, L’Empire ottoman : le déclin, la chute, l’effacement, Editions le Félin, 2002, 575 p.

[1Pierre Chassaigne, La Grande-Bretagne et le monde : de 1815 à nos jours, Armand Colin, 2009, p. 45.

[2L’East India Compagny, ou Compagnie des Indes orientales, est une compagnie à charte fondée en 1600. Elle fut un instrument essentiel dans l’expansion britannique aux Indes, notamment au début du XIXème siècle lorsqu’elle fut dirigée par Richard Wellesey, frère du Duc de Wellington.

[3Pierre Chassaigne, La Grande-Bretagne et le monde : de 1815 à nos jours, Armand Colin, 2009, p. 48.

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