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Conséquences régionales de l’accord sur le nucléaire iranien. Deuxième partie : entrée en vigueur du JCPOA
Article publié le 13/10/2016

Par Matthieu Saab

Lire la partie 1 : Conséquences régionales de l’accord sur le nucléaire iranien. Première Partie : nouveaux rapports de force dans la région

Réarmement iranien suite à la levée des sanctions prévue par le JCPOA

La levée des sanctions a permis à l’Iran de mettre fin à son isolement diplomatique, d’établir des liens stratégiques avec la Russie et la Chine, de poursuivre l’achat d’armes russes sophistiquées et de moderniser ses forces militaires. Le Président russe, Vladimir Poutine, s’est rendu en Iran en novembre 2015 afin de rencontrer l’Ayatollah Khamenei et d’autres dirigeants officiels iraniens. Les deux Etats ont décidé de renforcer leur coopération militaire.

Ce renforcement de la relation stratégique entre les deux pays va sans doute les conduire à signer le plus important contrat de fourniture d’armements depuis 1979 et la chute du Shah d’Iran. En effet, la Russie va rapidement livrer aux Iraniens cinq S-300 Favorit, des missiles de longue portée sol-air qui peuvent contrôler les mouvements de plus de 100 avions de chasse avec un rayon d’action de 200 kilomètres. Un porte-parole du ministère iranien des Affaires étrangères a annoncé le 11 avril 2016 que la première phase de la vente avait été mise en œuvre (1).

Moscou est également en train de négocier l’achat par l’Iran d’avions de chasse Sukhoi- 30 et de chars T-90. Les avions de chasse peuvent remplir plusieurs fonctions et sont destinés à des combats air-air et air-sol. Ils amélioreront considérablement la défense aérienne iranienne et sa capacité à conduire des combats loin de ses bases militaires (2). Moscou pourrait également fournir la dernière version de son missile « cruise » et de ses sous-marins.

Conséquences du JCPOA sur les Etats arabes

Les alliés des Etats-Unis dans la région considèrent que Téhéran est une force hostile contre laquelle ils doivent s’armer et se protéger, alors que la région connaît une baisse du soutien et de l’influence américaine. Comme nous l’avons déjà indiqué, plusieurs pays arabes se sentant menacés par l’Iran ont commencé à s’armer et à s’engager dans des batailles militaires contre l’Iran et ses alliés en Syrie et au Yémen. Ainsi, l’Arabie saoudite et l’Egypte se sont rapprochés de la Russie et les Saoudiens ont donné leur accord afin de financier l’achat d’armes russes par l’Egypte (3).

Les Américains ont approuvé la vente - au bénéfice de leurs alliés appartenant au Conseil de Coopération du Golfe, qui regroupe les Emirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Qatar, le Koweït, Bahreïn et Oman - d’armes pour un montant de 33 milliards de dollars entre mai 2015 et mars 2016. Les six pays du CCG ont ainsi reçu des armes de défense balistiques, des hélicoptères offensifs, des frégates et des missiles blindés (4).

L’Arabie saoudite, bloquée dans une compétition sectaire, idéologique et géopolitique à somme nulle avec l’Iran a été alarmée par l’accord sur le nucléaire iranien et par l’incapacité des Etats-Unis de faire respecter leurs propres lignes rouges dans le cadre de l’utilisation des armes chimiques par le Président Assad en Syrie. Le roi Salman a, dans ces conditions, boycotté le sommet des pays du CCG organisé par Barack Obama en mai 2015 à Camp David ainsi que le sommet sur la Sécurité Nucléaire tenu en mars 2016. Les Saoudiens ont ainsi distendu leurs liens avec Washington et adopté une politique agressive afin de contrer l’Iran et ses alliés en Syrie, au Yémen et au Liban (5). Or, les Arabes du CCG ont besoin des Américains afin de s’opposer aux ambitions iraniennes.

Conséquences du JCPOA sur le plan économique et diplomatique en Iran

Depuis la levée des sanctions économiques, l’administration Obama a transféré des milliards de dollars à la Banque Centrale iranienne. L’un de ces transferts intervenu en janvier 2016 s’élève à 1,7 milliard de dollars. 25 % de ce montant (400 millions de dollars) concerne des fonds bloqués par les Etats-Unis au titre d’un versement effectué à l’époque par le gouvernement du Shah d’Iran Mohammad Reza Pahlavi. Le reste de cette somme concerne les intérêts cumulés depuis le blocage de ces fonds.
C’est dans ces conditions que le gouvernement iranien a augmenté son budget militaire de 15,6 milliards de dollars à 17,1 milliards. Le 10 avril 2016, Mohammad Reza Pour Ebrahimi, membre du comité des affaires économiques du Parlement, a reconnu cette augmentation (6).
Le JCPOA permet à l’Iran de recouvrir environ 100 milliards de dollars gelés par les Etats-Unis et les autres pays du P5+1. Ceci entrainera une augmentation de la croissance économique de l’Iran, de sa position stratégique, de la puissance militaire de son armée et de son soutien aux opérations militaires dans la région et ailleurs dans le monde. A signaler que l’intervention iranienne dans les conflits régionaux n’a pas diminué depuis la mise en œuvre de l’accord JCPOA en janvier 2016.

Sur le plan énergétique, l’Iran détient la quatrième plus importante réserve de pétrole brut et la seconde plus grande réserve de gaz naturel dans le monde : une grande partie de ces réserves n’ont pas été encore exploitées en raison des sanctions. La production iranienne de pétrole en 2015 s’élevait à une moyenne de 2,8 millions de barils par jour (bpj). D’après les estimations des Iraniens, cette production s’élèvera à 3,1 millions de bpj en 2016 et à 3,6 millions de bpj en 2017 (7).

La Banque Mondiale pour sa part estime que la levée des sanctions permettra l’augmentation du Produit Intérieur Brut iranien de 5,1 % en 2016/2017 (le nouvel an commence en mars en Iran) et de 5,5% en 2017/2018, ce qui constituera la plus forte augmentation du PIB depuis l’exercice 2010/2011 (8). Ce progrès économique permettra à l’Iran de faire pencher les rapports de forces dans la région en sa faveur.

Sur le plan diplomatique, après la levée des sanctions contre l’Iran intervenue le 16 janvier 2016, le Président chinois Xi Jinping a été le premier dirigeant d’une puissance internationale à visiter Téhéran. Durant sa première visite au Moyen-Orient, Xi Jinping a signé des accords qui ont marqué « un nouveau chapitre » dans les relations entre la Chine et l’Iran. Les deux pays ont mis en place une stratégie afin de recréer la route de la soie (qui assurait le commerce entre la Chine et le sud-ouest asiatique) grâce à l’utilisation de trains à grande vitesse. Ils ont également décidé d’un commun accord d’augmenter le niveau de leurs échanges commerciaux à 600 milliards de dollars durant la prochaine décade (9).

Barack Obama considère que l’Iran est un allié contre l’Etat islamique

La Maison Blanche estime que l’Iran et les Etats-Unis ont le même objectif : celui de neutraliser l’Etat islamique dont l’objectif est de renverser les gouvernements de la région et d’intégrer leurs populations dans un Califat global. Or, la vision américaine ne tient pas compte du fait que le régime iranien poursuit ses intérêts idéologiques au prix de ses intérêts nationaux. La logique de la révolution iranienne est supérieure à celle des intérêts nationaux de l’Iran.
Ainsi, par exemple, l’Iran et les Etats-Unis ont eu des intérêts communs notamment en Irak contre le régime de Saddam Hussein et en Afghanistan contre le régime des Talibans. Or, l’Iran n’a pas soutenu les Etats-Unis contre ces deux ennemis car le régime iranien estime que les Etats-Unis représentent le « Grand Satan » et qu’ils constituent l’ennemi idéologique principal de Téhéran. C’est dans ces conditions que l’Iran a soutenu les Talibans après leur défaite de 2001 contre les Etats-Unis, que l’Iran a envoyé des Gardiens de la Révolution entrainer les miliciens chiites irakiens et qu’il s’est opposé aux Américains lors de l’invasion de l’Irak en 2003 (10).
Concernant l’Irak, Washington et Téhéran ont des intérêts contradictoires. Les Etats-Unis pour leur part veulent construire la démocratie dans ce pays alors que Téhéran souhaite en faire un Etat satellite dirigé par les chiites.
L’Ayatollah Ali Khamenei a ainsi refusé de soutenir les Etats-Unis dans leur lutte contre l’Etat islamique.

Quelle politique américaine au Moyen-Orient ?

Comme nous l’avons déjà indiqué, l’administration Obama refuse de remettre en cause ses bons rapports officiels avec l’Iran malgré les violations répétées de l’accord JCPOA. D’autre part, le Président américain estime que l’alliance stratégique avec les pays du Moyen-Orient n’est plus aussi importante que par le passé pour protéger les intérêts de son pays, étant donné que les Etats-Unis ont réduit notoirement leur dépendance énergétique à l’égard cette région. Or, le Golfe persique est toujours le centre de gravité de la production de pétrole dans le monde et plusieurs alliés des Américains, en particulier en Europe, au Japon et en Corée du Sud continuent à dépendre de cette région pour leurs importations de pétrole et de gaz naturel. Dans ces conditions, la protection des champs pétrolifères du Moyen-Orient par les Etats-Unis est un impératif stratégique qui ne peut être remis en cause.

De plus, le Moyen-Orient est le principal théâtre de la bataille contre le terrorisme islamiste. Le Président Obama a rejeté le concept de la guerre « globale contre le terrorisme » et a décidé du retrait des forces américaines d’Irak malgré les risques de provoquer le retour de al-Qaïda dans la région (11). Or, le retrait des Etats-Unis a conduit à l’émergence de l’Etat islamique en Irak et en Syrie (ISIS en anglais) et à l’occupation de Fallujah en janvier 2014.

L’administration Obama a sous-estimé l’impact de l’idéologie Khomeyniste de l’Iran dans le cadre de la poursuite de sa politique étrangère et de la recherche d’une authentique détente, et considère que l’Iran est sur le bon chemin afin de devenir une « brillante puissance régionale » qui « respectera les normes et les lois internationales » (12). Or, le régime clérical iranien considère qu’il est le dirigeant naturel du monde musulman (et non seulement du monde chiite) auquel il veut élargir la révolution islamique.

De plus, le coup de fouet économique provoqué par l’abandon de certaines sanctions économiques suite à l’accord JCPOA va permettre à l’Iran de consolider son économie et d’investir des moyens financiers afin d’augmenter sa puissance militaire (notamment ses missiles balistiques) et de poursuivre son armement nucléaire qui a été ralenti, et non stoppé, par l’accord JCPOA.

Conclusion

Les installations iraniennes nucléaires secrètes de Natanz et de Fordow et les violations de l’accord sur le nucléaire entré en application en janvier 2016 ne peuvent rassurer les Etats-Unis, leurs alliés du Golfe persique et leur allié israélien. Cette situation est d’autant plus grave que les pays du P5+1 n’ont plus une politique commune à l’égard de l’Iran. En effet, si les Etats-Unis et leurs alliés à l’Ouest de l’Europe souhaitent agir pour imposer aux Iraniens les règles du jeu, la Chine et la Russie sont bien plus indulgentes. Dans ces conditions, il paraît peu probable que la violation du JCPOA conduise les Américains et/ou leurs alliés israéliens à s’opposer militairement à l’Iran. Il est également entendu que les Etats du Golfe persique, dont les armées fragiles et peu structurées sont équipées, armées et conseillées par les Américains, remettraient dangereusement en cause leur équilibre intérieur en participant à une expédition militaire contre l’Iran.

Notes :

(1) « Iran Says Russia Delivers First Part of S-300 Defense System », Reuters, http://www.reuters.com/article/us-russia-iran-arms-idUSKCN0X80MM le 11 avril 2016.
(2) Farzin Nadimi, « Iran and Russia’s Growing Defense Ties », Washington Institute for Near East Policy, Policy Watch N° 2563, http://www.washingtoninstitute.org/policy-analysis/view/iran-and-russias-growing-defense-ties le 18 février 2016.
(3) Yara Boyoumy et Mohammed Ghobari, « Iran Support Seen Crucial for Yemen’s Houthis », Reuters, http://www.reuters.com/article/us-yemen-houthis-iran-insight-idUSKBN0JT17A20141215 le 15 décembre 2014.
(4) Awad Mustafa et Aaron Mehta, « State : usd 33 Billion in GCC Weapon Sales in 11 months », Defense News, http://www.defensenews.com/story/defense/policy-budget/budget/2016/03/25/state-33-billion-gcc-weapon-sales-11-months/82255660/ le 25 mars 2016.
(5) Nawaf Obaid, ‘The Salman Doctrine : The Saudi Reply to Obama’s weekness », The National Interest, http://nationalinterest.org/feature/the-salman-doctrine-the-saudi-reply-obamas-weakness-15623 le 30 mars 2016.
(6) Majid Rafizadeh « Iran ; One Year into the Nuclear Agreement » Al-Arabiya English https://english.alarabiya.net/en/views/news/middle-east/2016/07/14/Iran-One-year-into-the-nuclear-agreement.html le 14 juillet 2016.
(7) cf. James Phillips, « The Dangerous Regional Implications of the Iran Nuclear Agreement » Heritage Foundation http://www.heritage.org/research/reports/2016/05/the-dangerous-regional-implications-of-the-iran-nuclear-agreement le 3 mai 2016.
(8) La Banque Mondiale, « Economic Implications of Lifting Sanctions on Iran », MENA Quarterly Economic Brief N°5, juillet 2015, page 12 http://documents.worldbank.org/curated/en/575391468187800406/Economic-implications-of-lifting-sanctions-on-Iran
(9) Robin Wright, « Iran is Back in Business », The New Worker, http://www.newyorker.com/news/news-desk/iran-is-back-in-business le 25 janvier 2016.
(10) James Philips, « Iran’s Hostile Policies in Irak », Heritage Foundation Backgrounder N°2030, http://www.heritage.org/research/reports/2007/04/irans-hostile-policies-in-iraq le 30 avril 2007.
(11) La Maison blanche « President Obama’s Inaugural address », https://www.whitehouse.gov/blog/2009/01/21/president-barack-obamas-inaugural-address le 21 janvier 2009.
(12) Steeve Inskeep, « Transcript President Obama’s Full NPR Interview », National Public Radio, http://www.npr.org/2014/12/29/372485968/transcript-president-obamas-full-npr-interview le 29 décembre 2014.

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