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Comment l’histoire explique l’actualité d’Alep. Partie 2. Quelles raisons historiques peuvent-elles expliquer que la ville soit un enjeu aujourd’hui ?
Article publié le 11/11/2016

Par Jean-Claude David

Jean-Claude David est actuellement chercheur associé à l’équipe Archéorient du CNRS dans la Maison de l’Orient et de la Méditerranée, à Lyon (France).

Lire la partie 1 : Comment l’histoire explique l’actualité d’Alep. Partie 1. Alep, ville pérenne dans l’Histoire

Lire la partie 3 : Comment l’histoire explique l’actualité d’Alep. Partie 3. La destruction du patrimoine culturel de la ville et des monuments dans le conflit en Syrie depuis 2011 : zone ouest et zone est, un patrimoine contrasté

L’antagonisme ville/non-ville ou les difficultés de faire de la ville avec ce qui n’est pas la ville : un clivage qui se perpétue à travers les siècles

Les quartiers anciens de l’est sont l’embryon des quartiers illégaux et informels construits dans leur prolongement à partir des années 1960, où vivent entre un million et un million et demi d’habitants avant la guerre actuelle.
Dans les années 1980, les Alépins des quartiers bourgeois qui ne se rendaient jamais dans les quartiers de l’est où rien ne les appelait, quartiers qui existaient pour eux surtout comme une menace, conseillaient au chercheur étranger de se faire accompagner pour y circuler. Cette perception des quartiers de l’est exprimait l’ignorance réciproque des habitants, pourtant très majoritairement musulmans sunnites à l’est comme à l’ouest, et surtout la très ancienne perpétuation d’un antagonisme culturel entre les citadins et les gens de tribus et d’origine rurale on nomade, les uns et les autres habitants de la ville et indispensables à son fonctionnement social et économique.

Deux modèles de peuplement à l’époque ottomane : les nouveaux quartiers hors les murs au nord et à l’est

Les territoires du Moyen-Orient n’ont pas été hiérarchisés par la féodalité. Les villes comptent parmi les ancrages indispensables pour la maîtrise des territoires et de la société ; mais elles ne sont pas toujours aptes à jouer ce rôle et à faire le lien entre le pouvoir central et les régions. Dans le dernier siècle ottoman, alors que les tribus campent parfois aux portes des villes, l’emprise de leur contrôle ne va pas beaucoup plus loin que leurs propres limites : à la fin du XIXe siècle, les campagnes sont minées par la « protection » lourde ou des formes d’exploitation par les tribus bédouines, contre lesquelles les pouvoirs urbains ne sont pas efficaces ; le mandat français agit énergiquement et avec succès pour la pacification et la sédentarisation des nomades.

Deux difficultés actuelles sont héritées d’un passé ottoman proche, mais leurs causes sont beaucoup plus anciennes : il s’agit de l’incapacité d’assumer ce rôle de transmission du pouvoir central, mais surtout de la difficulté croissante rencontrée, du fait de la pression démographique dans la seconde moitié du XXe siècle, pour organiser les villes, affronter les problèmes liés à leur croissance accélérée et pour fournir le minimum de services et de moyens de vivre à une population relativement démunie. A partir des années 1950, l’exode de villageois et d’habitants des petites villes est croissant et les départs vers les grandes villes sont de plus en plus nombreux qui, à Alep, reprennent et prolongent les orientations traditionnelles des installations en ville dans les vastes quartiers hors les murs au nord et à l’est, à la suite des développements commencés à l’époque mamelouke.

Les quartiers d’Alep hors les murs au nord, très mélangés, sont nettement citadins et reliés fonctionnellement aux souks centraux. Ils reçoivent un fort peuplement chrétien pendant la période ottomane, autour des églises primitives, et resteront les noyaux de cette minorité jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, l’indépendance, et l’accélération du développement de la ville. Ces quartiers sont très mélangés socialement et du point de vue confessionnel et ethnique et contiennent une riche aristocratie chrétienne et musulmane de négociants et de banquiers, des commerçants et des artisans qui constituent une classe moyenne, des ouvriers et des artisans modestes qui travaillent dans le textile (tisserands) et ses annexes (teinturerie), et la petite métallurgie traditionnelle. Au cours du XXe siècle et encore récemment, les nouveaux quartiers chrétiens, arabes ou non arabes, s’étendent toujours en direction du nord, et secondairement vers l’ouest, toujours mélangés ou voisins de quartiers non chrétiens, arabes et non arabes, kurdes, turkmènes et chrétiens arméniens. Ils deviennent rapidement urbains, les habitants ayant perdu la plupart de leurs liens autres que familiaux avec leurs lointaines régions d’origine. Ces populations se caractérisent par la rareté des activités de contact avec le monde rural et la faiblesse du lien avec l’arrière pays rural dans cette direction. Ces quartiers sont l’un des embryons des futurs quartiers de l’ouest en projet déjà dans un plan de la ville vers 1900 (plan Chartier) et qui commencent à se peupler après la Seconde Guerre mondiale.

Les quartiers hors les murs à l’est, tout en étant citadins aussi à leur façon, notamment par l’architecture, les matériaux de construction dominants, l’organisation des services urbains et enfin l’importance des waqf-s, cependant plus faibles que dans d’autres quartiers, sont beaucoup moins urbains socialement. La partie développée à l’époque mamelouke, avec de grandes mosquées et des hammams, des souks et tout l’équipement caractéristique des villes, englobée dans le nouveau mur d’enceinte avant la conquête ottomane est devenue urbaine en étant rattachée matériellement au corps de la ville. Mais après cette annexion, la nouvelle extension hors les murs à l’époque ottomane reste caractérisée par les liens étroits avec le monde rural, avec des souks spécialisés et les khans/entrepôts des produits de la campagne, et des liens tribaux avec des populations extérieures à la ville. Les noms des quartiers inscrits sur le cadastre de 1930, Baggara, Sakhkhané, Qorbat, etc. , témoignent encore de leur peuplement d’origine par des tribus et des groupes divers, des caravaniers (liens avec Sfiré, Soukhné… ), des kurdes et des turkmènes, des Qorbat (Nawar ou gitans), des janissaires. Ils se sont développés toujours vers l’est, le long de deux axes d’activité économique en lien avec le monde rural, le souk de bab al-Neirab spécialisé dans des activités liées au bétail et le quartier et le souk de Banqousa avec de grands entrepôts de céréales non loin des lieux de préparation du bourghoul (précuit et séché). Ces longs axes de sorties de la ville vers les routes et les villages de la steppe du sud-est, de l’Euphrate et de la Jéziré, sont encore ceux du développement des quartiers de l’est bombardés actuellement avec acharnement par le régime.

Ce clivage de l’espace urbain entre ville intra-muros et « non-ville dans la ville » dans les quartiers de l’est, existe depuis des siècles dans une continuité culturelle qui a quelque chose à voir avec des commentaires d’ibn Khaldoun dans ses prolégomènes (muqaddima). Ce clivage qui se perpétue et se transmet à travers les siècles, reflète l’organisation informelle et non institutionnelle de l’entrée dans la ville des non citadins d’origine nomade ou sédentaire, mais généralement appartenant à un système tribal (JC David 1996). Ces quartiers des « mal sédentarisés » et des groupes non libérés de la solidarité de sang, de la ‘asabiyya, se trouvaient au Moyen Âge au sud-ouest de la ville, au Hader, quartiers totalement détruits lors de l’invasion mongole en 1260 (Sauvaget Jean, 1942). Le nom de Hader, significatif d’une installation ou d’un campement, d’un statut particulier en marge de la ville, existe encore notamment à Hama et dans le nom de la ville de Hatra en Irak. Les meneurs des émeutes de 1850 à Alep qui visaient d’abord le pouvoir ottoman et les réformes modernistes qu’il entreprenait, puis s’étaient tournés contre les chrétiens, étaient partis de ces quartiers où ils avaient trouvé des moyens d’action en hommes et en population (encouragés par les femmes dans les marches, criant allahou akbar).

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Crédits photo : "Espace social, espace de la guerre : l’est et l’ouest à Alep. Aout 2014, Jean-Claude David et Thierry Boissière, dessin Hélène David-Cuny.

Les mécanismes de l’exclusion : la ville ne peut accepter la permanence de l’esprit de corps et de la ‘asabiyya

Les principes de l’exclusion ou des ségrégations à Alep ne sont généralement pas confessionnels et sont rarement ethniques, et ne se traduisent pas essentiellement par la mise en place de ghettos chrétiens, juifs, chiites ou sunnites ou encore kurdes ou arméniens. Les populations des quartiers de l’est sont d’une part mises à l’écart par les citadins de l’intérieur et d’autre part restent à l’écart par auto exclusion, non pas seulement du fait de leur origine rurale mais du fait de la conservation de leur pratique d’une organisation tribale et surtout d’une identité fortement marquée par la ‘asabiyya, ou l’esprit de corps, avec des systèmes d’allégeance, un respect des liens du sang et des devoirs qui les constituent et qui constituent ou maintiennent la conscience groupale et la cohésion sociale, avec un mode de vie spécifique, se regroupant dans les mêmes quartiers (Hivernel J., 2001, 2004…). Ces populations urbaines habitent dans des quartiers périphériques mais elles gardent pourtant un rôle dans la ville d’intermédiaires indispensables avec le monde rural.

Un changement essentiel qui bouleverse le contexte politique est la naissance de la Syrie après la Première Guerre mondiale, d’abord sous mandat français, puis indépendante à partir de 1946 et du départ des derniers soldats de l’armée d’occupation. Alep devient un chef lieu de province et Damas est la capitale nationale, où se trouvent le gouvernement, les ministères et où sont prises les décisions vitales qui concernent tout le pays. En l’absence de démocratie et sans réel Parlement représentatif, ce ne sont plus les villes et les régions qui gèrent leur budget d’équipement mais le pouvoir central, et en général pendant plus d’un demi siècle les budgets pour Alep sont réduits et les investissements faibles. Assez rapidement, la dictature s’affirme et les décisions sont prises de plus en plus dans l’intérêt d’individus, d’une famille, dans le clan Assad. Centralisation et corruption se développent. En dehors de la capitale, le politique s’extériorise peu, sinon dans une opposition souvent pourchassée. Le statut de nain politique d’une ville comme Alep se confirme. Mais les intérêts du clan Assad sous Bachar correspondront à nouveau avec ceux d’Alep….

Ville/non ville : une cause de la guerre actuelle et de l’urbicide en cours à Alep

En été 2012, quand les rebelles entrent à Alep, ils cherchent à s’installer dans les quartiers de l’est, sans doute parce qu’ils se sentent plus proches socialement de leurs populations alors que les quartiers de l’ouest leur sont plus étrangers et ne peuvent être conquis que par les armes. Les quartiers de l’est sont habités surtout par une population d’origine rurale ou venue de petites villes, installée à Alep depuis une ou quelques générations. Les quartiers ouest contiennent une bourgeoisie moderne, surtout sunnite mais avec des minorités surtout chrétiennes, ainsi que la plus grande partie des infrastructures de l’État et du régime pour la ville et la région, notamment celles qui dépendent de l’armée, ou sont liées à la sûreté et au renseignement : Base de l’artillerie, Renseignement militaire, Académie militaire, Base de la défense aérienne, Base de l’armée, Renseignement des forces aériennes, Centre militaire de la recherche, Palais de justice, centres de rétention et de torture, Université d’Alep, réservoirs d’eau de la ville.

Les quartiers de l’est ne contiennent que peu de services de haut niveau pour la ville, mais des écoles, des mosquées moins nombreuses et plus petites qu’ailleurs, des petits souks populaires informels ou construits par la Municipalité et la Chambre de Commerce, des zones artisanales informelles. Dans les rues étroites les voitures sont rares ; une desserte par microbus et taxis-services fonctionne. Les rebelles s’installent dans ces quartiers qui les reçoivent pourtant sans enthousiasme, de même que dans certains quartiers populaires situés au sud-ouest, socialement mélangés, Saïf al-Daoulé, Ansari, Salaheddine, qui ont été l’objet de violents combats en 2012-2013 et sont restés depuis divisés par une ligne de front. La situation actuelle est à peu près celle de juillet 2012, qui se calque sur un héritage ancien de répartition sociale.

Alep, enjeu dans la guerre actuelle

Plusieurs raisons peuvent expliquer qu’Alep soit un enjeu de la guerre actuelle. Ces raisons ne sont pas juxtaposées et indépendantes, mais constituent des systèmes d’interactions étroitement enchevêtrés. L’histoire, ancienne ou récente instrumentalise les données naturelles et permet de comprendre l’ensemble.

Pour le régime, Alep est une grande ville en soi qu’il faut avoir ; mais elle est aussi un site stratégique central entre les régions de la Syrie riche ou utile, à l’ouest, tenues par le régime et les rebelles de l’ancienne ASL et modérés, et au nord et à l’est les régions en retard et à la démographie incontrôlée, dominées par Daesh et les Kurdes, avec quelques lambeaux occupés par régime. Le contrôle d’Alep passe par la reconquête des quartiers de l’est.

Les stratégies de conquête ou de reconquête de territoires par les belligérants expriment clairement que la ville est coupée en deux parties qui sont bien plus que deux quartiers, sans pourtant constituer deux villes. Le régime occupe l’ouest où sa présence n’est pas réellement remise en question, tandis que le reste de la ville est l’enjeu des combats. Mais la teneur réelle des enjeux est ambiguë, car elle n’est pas seulement territoriale. Il est clair que l’objectif de reconquête n’est pas seulement de récupérer un ensemble de quartiers pour les réintégrer à l’entité urbaine et reconstituer une unité qui a toujours été partielle et inégale, mais au mieux de récupérer un espace nettoyé de ses habitants pour l’urbaniser à nouveau suivant de nouvelles normes et éventuellement en partie avec de nouveaux habitants et des nouvelles activités, un espace vidé des rebelles qui s’y sont installés et des habitants qui les hébergent bon gré mal gré, tout ceci avec l’aide des Russes sans doute, en reproduisant peut-être le modèle de Grozni.

Les caractéristiques des habitants des quartiers nord, est et sud-est sont une des raisons de ce nettoyage, qui n’est pas confessionnel ou ethnique comme il était perçu par exemple en Bosnie, mais social/sociétal. Les habitants de ces quartiers de l’est, que ce soient ceux des espaces historiques de la ville mamelouke et ottomane, ou les nouveaux habitants installés surtout depuis les années 1960, sont en majorité des populations défavorisées, occupant des logements construits illégalement. Leurs professions, quand ils en ont, sont souvent des emplois informels et non déclarés, même s’ils représentent des masses de travailleurs et un chiffre d’affaire important pour la ville, dans la petite métallurgie, le cuir et la chaussure, entre autres ; les petits ateliers s’étaient multipliés avec la prospérité générale installée avec la faveur de Bachar al-Assad, mais aucune statistique ne le confirme.

Ces quartiers héritent aussi de plusieurs décennies d’urbanisme municipal et d’action de l’État, en fait de ségrégations et d’un filtrage social qui semble organisé (voir Sakkal 2014, et David 2014). Pourtant, ces quartiers devaient représenter avant la guerre, en 2010, à peu près la moitié de la ville, soit entre un million et un million et demi d’habitants, masse considérable marginalisée systématiquement par le pouvoir, malgré quelques tentatives de gestion et d’amélioration, surtout du fait d’initiatives locales (parfois la Municipalité et la Chambre de commerce). Le plan directeur approuvé en 1974 pour vingt ans appliquait les directives de la municipalité pour réaliser cet objectif de ségrégation sociale, choisissant de localiser à l’ouest les zones à urbaniser destinées à la bourgeoisie et à une classe moyenne de fonctionnaires et de professions libérales, de militaires, accédant à la propriété généralement par le système des coopératives professionnelles. En revanche, les zones au nord, à l’est et au sud étaient destinées à être occupées par d’immenses ensembles d’habitat populaire, Masaken Cha‘abiyé, dont quelques uns ont été construits (Hanano au nord-est, Seif al-Daoulé au sud-ouest, très insuffisants), les autres espaces ayant été urbanisés suivant des procédures sommaires de lotissements illégaux où des espaces sont réservés pour la voirie et les services, les écoles, les jardins publics et les places. Dans les quartiers de l’est, les procédures autorisaient une forme d’accès à la propriété grâce à la constitution de sociétés foncières (Sakkal Salwa 2014) et la distribution de parts dans la société plutôt que de parts de terrain, solutions auxquelles participaient les géomètres de la municipalité. Ces lotissements ont été légalisés a posteriori, ce qui revenait à confier implicitement la construction de l’habitat des plus pauvres à leurs propres moyens, sans cependant les spolier totalement. Cette solution reflète la carence de l’État sinon une politique consciente de rejet d’une partie des habitants.

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